L’incroyable Coq d’Or par Barry Kosky au Festival d’Aix-en-Provence

Il est rare de pouvoir assister en France à un opéra de Rimsky-Korsakov. L’opéra russe n’est que peu représenté et toujours avec les mêmes quelques ouvrages : Eugen Onegin, Boris Godounov et éventuellement Khovanshchina ou La Dame de Pique. Donc principalement Tchaikovsky ou Moussorgsky. Aussi, lorsque l’année dernière avait été annoncé le programme du Festival d’Aix-en-Provence, la joie était grande. Puis il a été annulé. La production a finalement pu être créée à Lyon ce printemps mais dans des conditions difficiles… et enfin le Coq va pouvoir lancer ses cris dans la cour de l’Archevêché! Ouvrage étrange et complexe, dernier opéra d’un compositeur versatile et passionnant, Le Coq d’Or bénéficie de plus de la mise en scène de Barry Kosky, artiste débordant d’imagination à qui l’on doit quelques grandes productions comme par exemple la Flûte Enchantée vue à l’Opéra-Comique. Les échos des représentations à Lyon étaient très bons et en effet, l’ovation qui salue la fin du spectacle a montré combien le public a été séduit non seulement par la mise en scène, mais aussi par l’œuvre en elle-même ainsi que par la distribution!

Vladimir Pikok dans le rôle de l’Astrologue lors de la création en 1909.

Dans l’esprit de Rimsky, La Légende de la cité invisible de Kitezh et de la Vièrge Fevroniya était son dernier opéra, son aboutissement… Mais les événements politiques vont lui faire composer un tout dernier opéra. L’origine de ce revirement est ce que l’on appelle le “Dimanche rouge” en Russie. Ce 9 janvier 1905, un grand nombre d’ouvriers viennent apporter une pétition au Tsar Nicolas II, le tout dans le plus grand calme. Mais les soldats ouvrent le feu et tirent sur la foule. Voilà qui commence à faire bouger la société russe, l’agitation gagnant entre autres les universités où l’on voit de nombreux étudiants en grève. Alors professeur de composition au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, Rimsky prend la défense des étudiants et subit alors les foudres du pouvoir : il est licencié immédiatement. Ne voulant pas rester inactif, il décide alors d’adapter le conte en vers de Pouchkine Le Coq d’Or. Son librettiste Vladimir Bielski va devoir étoffer l’intrigue, ajouter des personnages… mais aussi essayer de rester avec des allusions ou des images assez discrètes pour passer la censure impériale tout en étant claire pour le grand public. Difficile travail. mais cela n’inquiète pas Rimsky-Korsakov qui va écrire une magnifique partition. Malheureusement, la censure est bien là et demande de couper le prologue, l’épilogue et de changer de nombreuses choses dans l’intrigue et le texte. Le compositeur s’y refuse et du coup, son opéra ne peut pas être créé en 1907 comme prévu. Est-ce à cause des tracas de toute cette agitation? Toujours est-il que Rimsky-Korsakov meurt le 21 juin 1908 sans avoir pu voir son œuvre sur scène. Il sera créé en 1909 mais avec les modifications demandées par la censure.

Acte I : Dmitry Ulyanov (Le Tsar Dodon)

Il est assez difficile dans ce conte de découvrir quelle est la morale, quel est le sens de cette histoire. La moquerie envers le Tsar est bien sûr évidente, mais puisque l’Astrologue dit que seuls lui et la Reine sont réels, que sont les autres? L’histoire nous fait rencontrer le Tsar Dodon qui a grandement agrandit son royaume du temps de sa jeunesse mais qui maintenant n’aspire qu’au repos et aux plaisirs de la vie. Mais les voisins lui veulent la guerre… Ses fils sont incapables de lui proposer une solution à ce problème quand arrive le vieil astrologue qui lui offre un coq en or qui chantera pour le prévenir du danger d’un envahisseur. Le Tsar accepte alors les conditions du vieil homme : le moment venu, il pourra lui réclamer ce qu’il veut. Mais voilà le coq qui alerte : l’envahisseur se met en marche. Les deux fils du Tsar partent à la guerre, mais le coq chante encore annonçant que les deux armées ont été battues. Le Tsar doit donc partir lui-même. Sur le champ de bataille, il découvre ses deux fils qui se sont entretués ainsi qu’une tente richement parée d’où sort le Reine de Chemakha qui le séduit par son chant et ses danses. Tout heureux, Dodon la ramène vers sa capitale pour l’épouser. En arrivant, la foule lui fait triomphe, mais l’Astrologue vient réclamer son dû : il veut la main de la Reine. Dodon ne peut supporter cela et le frappe à mort. Pour venger son maître, le coq d’or vient tuer de son bec le Tsar alors que la Reine disparaît mystérieusement. Le peuple est donc maintenant abandonné…

Acte I : Dmitry Ulyanov (Le Tsar Dodon), Andrei Popov (L’Astrologue)

Barry Kosky sait manier admirablement l’ironie et l’humour noir comme on a pu le voir dans de nombreuses autres productions. Avec ce Coq d’Or, il a tout pour s’amuser. Il a composé un décor unique et sombre. Deux petites collines où poussent des herbes grises, un grand arbre décharné et un chemin entre les deux collines qui permettent des entrées de personnages. Ce cadre un peu sinistre nous permet déjà de voir que si certains personnages sont ridicules, ce ne sont pas pour autant des enfants de cœur, que l’on est ici dans la farce noire. Le traitement du Tsar Dodon est ainsi assez exemplaire. Balourd dangereux, il se montre par moment touchants par sa bêtise alors qu’à d’autre on frissone qu’un tel idiot puisse avoir un tel pouvoir et puisse tenir dans sa main autant de vies humaines. Le seul reproche que l’on pourrait faire vient des ajouts d’interjections, de rire et autres bruits. En 1907, Rimsky-Korsakov avait rédigé des conseils pour les productions scéniques et il y disait clairement qu’il ne voulait pas que les acteurs ajoutent un rire ou un cri par rapport à ce qui est écrit. L’Astrologue n’est pas sans rappeler le personnage de la création avec sa grande barbe blanche et ses petites lunettes. Changeant de costume d’un bout à l’autre, il passe de la grand-mère à l’homme en haut de forme, assumant ainsi les différents côtés de sa personnalité et s’affichant comme un homme de pouvoir. La Princesse de Chemakha est tout droit sortie des années folles, se déhanchant sur scène, faisant usage de ses charmes… mais elle est aussi cette gamine capricieuse et hautaine qui mène le Tsar par le bout du nez! La représentation des soldats par des têtes de chevaux sortis d’un jeu d’échecs est une superbe trouvaille. Si elle rappelle les nombreux nez du Nez de Prokofiev, elle reste particulièrement bienvenue et intelligente, montrant ainsi combien le Tsar n’est pas aidé dans ses choix. La personnification du Coq aussi est un très beau choix. Les nombreux changements de costumes de l’Astrologue nous permettent de montrer un personnage insaisissable et le voir se promener dans les travées lors des entractes est encore une fois une belle trouvaille pour une soirée sans coupure.

Acte I : Margarita Nekrasova (Amelfa), Dmitry Ulyanov (Le Tsar Dodon)

Le placement sous le balcon n’est sans doute pas optimal pour profiter de l’orchestre dans ce Théâtre de l’Archevêché… En effet, tout au long de la soirée, l’orchestre semble accompagner gentiment le plateau sans vraie puissance et ni couleurs. Certes tout semble bien, mais rien ne retient jamais l’oreille alors que la partition est pourtant saisissante de contrastes et de beautés. Voilà qui est assez étrange car Daniele Rustioni est un chef plutôt énergique, quitte même parfois à couvrir un peu son plateau par sa fougue. Donc difficile de juger non seulement le chef mais aussi l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Le Chœur de l’Opéra de Lyon par contre se montre totalement à la hauteur, que ce soit dans les moments loufoques ou sérieux.

Acte II : Nina Minasyan (La Reine de Chemakha)

Parmi les solistes, il faut saluer tout d’abord la double distribution du Coq d’Or. Scéniquement, Wilfried Gonon est impressionnant d’aisance et de présence. Chaque mouvement attire immédiatement l’attention. Sa démarche claudicante, ses mouvements comme si ses bras étaient trop grands pour lui… tout cela compose un être étrange et perturbant. Et pour le compléter, la voix de Maria Nazarova lui donne le côté rassurant nécessaire au personnage. Il est dommage que de par son placement hors scène la voix ne soit pas nette, car le timbre est beau et la voix semble puissante. La partition est assez répétitive mais demande une vraie présence vocale. Et la jeune chanteuse se montre à la hauteur avec des aigus puissants et un superbe timbre. Le Général Polkan ne trouve pas en Mischa Schelomianski l’interprète que l’on pourrait espérer. S’il semble à l’aise dans la mise en scène, la voix manque de puissance pour imposer le seul militaire un tant soit peu compétent. Pour les deux Tsarévitchs, on saluera la superbe prestation de Vasily Efimov comme toujours sonore et subtile pour composer un Gvidon légèrement sournois, alors que Andrey Zhilikhovsky est beaucoup plus terne en Aphron sans vraie personnalité. Dans le rôle de la nourrice du Tsar, Margarita Nekrasova ne s’impose pas particulièrement par sa douceur. Mais la mise en scène fait d’Amelfa une sorte de sorcière, presque la sœur de Jezibaba dans Rusalka, un personnage à double tranchant aidant mais cherchant aussi son profit. En cela, la voix un peu usée et claire correspond au personnage voulu par la mise en scène.

Acte II : Dmitry Ulyanov (Le Tsar Dodon), Nina Minasyan (La Reine de Chemakha)

Le premier et dernier à chanter dans cet opéra est l’Astrologue. La partition est particulièrement périlleuse avec une tessiture extrêmement aiguë. Andrei Popov avait déjà impressionné dans le rôle de Mime à la Philharmonie, mais le rôle est ici différent. Les premiers mots émis claquent à nos oreilles et peuvent faire craindre un chant uniquement en force pour réussir à gravir les aigus. Mais immédiatement après on retrouve un chant tout en nuance, en subtilité et en demi-teintes. Finalement, ces deux notes étaient comme les fanfares qui attirent l’attention. Si la voix n’est pas exactement celle d’un ténor altino comme dans certains enregistrements, il faut tout de même rendre les armes devant la performance du ténor qui tire plus le personnage vers un rôle de caractère tout en réussissant à conserver une certaine hauteur et un grand sérieux. Et l’on peut véritablement parler de performance ici. Aucune note n’est évitée, même les plus hautes données en voix de fausset d’une rare puissance. Et sinon on retrouve l’intelligence du chanteur pour composer cet Astrologue mystérieux. Le timbre n’est pas le plus beau, certains moments montrent qu’il est à la limite de sa tessiture, mais franchement le rôle étant ce qu’il est, c’est déjà un grand travail pour réussir à le chanter en entier.

Acte III : Nina Minasyan (La Reine de Chemakha), Andrei Popov (L’Astrologue), Dmitry Ulyanov (Le Tsar Dodon), Wilfried Gonon (Le Coq d’Or)

La Reine de Chemakha est un autre rôle meurtrier. L’année dernière il devait être chanté par Sabine Devieilhe. Cette année c’est une habituée du rôle qui nous le propose. Nina Minasyan a en effet beaucoup joué cette femme enfant manipulatrice et puissante. Rimsky-Korskaov a écrit là encore une partition d’une grande difficulté avec une tessiture très large du grave au sur-aigu, demandant une puissance et un tranchant certain tout en pouvant aussi séduire par des mélismes délicats. Nous avons en fait une sorte de Reine de La Nuit mais avec des instants de douceur. Nina Minasyan semble posséder toutes ces qualités car elle nous offre un air d’entrée d’une belle sensualité avant de durcir son chant pour montrer sa puissance, monter vers des aigus assassins qui tranchent, passant facilement de la douceur à la violence. Le timbre est de plus superbe, jamais agressif en dehors de l’extrême aigu. Et la voix passe sans problème l’orchestre qui se fait tout de même parfois assez présent dans le deuxième acte. Et il faut aussi ajouter l’aisance scénique où on la voit danser avec les professionnels de belle façon. Une grande prestation là aussi!

Acte III : Nina Minasyan (La Reine de Chemakha), Andrei Popov (L’Astrologue)

Enfin l’anti-héros de l’histoire, le fameux Tsar Dodon. Ce rôle de basse ne demande pas forcément une voix particulièrement puissante, mais très expressive. Et pour le coup, Dmitry Ulyanov montre qu’il possède les deux. Dans la droite ligne des basses pouvant être comiques comme Akexei Krivchenia, il a une grande présence vocale, sachant faire rugir un timbre superbe ou au contraire le contrefaire pour montrer le ridicule du personnage. Et pour le ridicule, il nous donne une grande composition. La mise en scène nous le montre agité, parfois enfantin ou à d’autres moments d’une violence tyrannique. Il est parfaitement ce Tsar puissant mais colérique. Et la voix tonne ou raille avec facilité. Scéniquement et vocalement, il offre un portrait parfait. Les situations sont campées avec beaucoup de naturel malgré l’outrance de l’histoire. Il tient la scène presque tout l’opéra.

Acte III : Dmitry Ulyanov (Le Tsar Dodon), Wilfried Gonon (Le Coq d’Or)

Magnifique production que ce Coq d’Or. La distribution comme la mise en scène nous montrent un opéra passionnant. Loin de faire de cet ouvrage un conte féérique, Barry Kosky a renforcé la noirceur avec déjà le décor, mais aussi la façon de traiter les personnages. Mais l’intelligence du metteur en scène fait que l’histoire n’est jamais déformée. Et il ne faut pas oublier de saluer la distribution de très haut niveau pour ce spectacle.

Acte III

  • Aix-en-Provence
  • Théâtre de l’Archevêché
  • 22 juillet 2021
  • Nicolai Rimsky-Korsakov (1844-1908) : Le Coq d’Or, opéra en trois actes
  • Mise en scène, Barrie Kosky ; Scénographie, Rufus Didwiszus ; Costume, Victoria Behr ; Lumières, Franck Evin ; Chorégraphie, Otto Pichler ; Dramaturgie, Olaf A. Schmitt
  • Le Tsar Dodon, Dmitry Ulyanov ; La Reine de Chemakha, Nina Minasyan ; L’Astrologue, Andrei Popov ; Le Tsarévitch Aphron, Andrey Zhilikhovsky ; Le Tsarévitch Gvidon, Vasily Efimov ; Polkan, Mischa Schelomianski ; Amelfa, Margarita Nekrasova ; La voix du Coq d’Or, Maria Nazarova ; Le Coq d’Or, Wilfried Gonon
  • Danseurs, Stéphane Arestan / Vivien Letarnec / Rémi Benard / Christophe West
  • Chœur de l’Opéra de Lyon
  • Orchestre de l’Opéra de Lyon
  • Daniele Rustioni, direction

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