Dans les Jardins de William Christie 2021 : dixième anniversaire.

La tradition avait été rompue l’année dernière vu les conditions de déroulement du festival (pas de déambulation, une structure beaucoup plus stricte dans les placements…). À l’époque, la peur était de ne pas retrouver cette ambiance, d’avoir un festival moins festif et bucolique. Mais en 2021, tout est revenu à la normale et me revoici donc dans les Jardins de William Christie! Beaucoup de programmes cette année encore avec des artistes renommés qui continuent toujours à venir tous les étés. On pourrait même penser que l’on assiste à une sorte de renaissance des Arts Florissants quand on voit combien de jeunes musiciens comme Thomas Dunford, Théotime Langlois de Swarte, Myriam Rignol ou encore Lea Desandre sont toujours fidèles au rendez-vous et semblent s’impliquer toujours plus dans les programmes des promenades musicales. Mais les fondamentaux restent bien présents : William Christie reste le maître même s’il partage de plus en plus la baguette avec Paul Agnew. Ainsi le concert du soir sera dirigé par l’ancien haute-contre (The Indian Queen de Purcell} alors que le chef historique jouera un concert pour deux clavecins avec Justin Taylor (là encore un autre jeune musicien de très haut niveau qui vient s’associer à cette manifestation!) à l’église de Thiré.

La Cours d’Honneur et ses topiaires

Cette année, le Festival dans les Jardins de William Christie fêtait ses dix ans, mais c’était aussi la dixième promotion du Jardin des Voix. Le programme choisi pour le concert du soir ayant conditionné le jour, pas de jeunes chanteurs durant toute cette journée, mais plutôt des habitués ou des anciens lauréats des éditions précédentes. Parmi les évolutions depuis 2019, on notera la disparition des ateliers dont celui en famille animé par Sophie Daneman. Enfin pas vraiment une disparition puisqu’ils existent toujours mais ont été externalisés si l’on peut dire, déplacés plus tôt dans la journée et dans d’autres lieux que les jardins. On perd donc une petite partie de ce plaisir de participer à des ateliers. Danse, chant, explications… ces ateliers pédagogiques permettaient d’en apprendre un peu plus sur les pratiques de la musique baroque. Autre changement, on notera la réduction du nombre de lieux pour les concerts. Seulement trois pour cette journée. Du coup, beaucoup moins de promenades à redécouvrir les lieux et une sorte de redite. Par contre, la proximité avec les artistes, la beauté du site… voilà qui ne change pas! Ne changent pas non plus les mauvaises habitudes prises par certaines personnes : que l’on vienne avec un tabouret, je peux le comprendre. mais dans ce cas il semble logique de se placer derrière les gens qui sont à terre… mais non, certains n’ont pas vraiment cette vision des choses. D’autres encore s’assoient derrière des gens debout et viennent demander à ces gens de s’asseoir. Sans vouloir paraître aigri, il faut avouer qu’il n’y avait pas ces soucis lorsque j’ai découvert cette manifestation en 2015 pour la quatrième édition.

Le potager fleuri

Mais peu importe ces petits points négatifs, on retrouve toujours le plaisir de se promener dans un jardin toujours plus beau. Mais aussi bien sûr de baigner dans la musique de 16h à 23h30. Ces journées chez le maître du baroque français restent toujours de grands moments.

1 – Promenades musicales : Vivaldi, Concerto « L’Estate »

La rose au nom de William Christie

Ah! Encore un petit détail moins bien organisé cette année… Le programme des après-midi n’était pas aussi détaillé et cohérent que d’habitude. Par exemple pour ce concert où malheureusement tous les musiciens n’ont pas été crédités, et même une Folia qui ouvrait le concert, annoncée par Théotime Langlois de Swarte, mais non notée dans le programme.
Mais peu importe… nous voici encore une nouvelle année à traverser les jardins, à retrouver la même ambiance, encore et toujours plus de fleurs… et cette magnifique pinède où ont été semées quelques colonnes pour faire antique. Un grand arc de cercle se forme autour du lieu du concert, les musiciens arrivent tranquillement, discutent, s’accordent… et voilà notre violon soliste qui présente les œuvres avant que le silence ne se fasse, seulement troublé par le vol des colombes qui décollent en groupe du colombier proche.

Avec une petite dizaine de musiciens, voilà déjà une folia qui démarre sur les chapeaux de roue. Énergique et décidée, elle nous emporte rapidement dans l’atmosphère de la musique italienne de l’époque de Vivaldi. Mais bien sûr c’est le concerto qui retient toute l’attention. Au début, tout cela peut sembler un peu malingre… les instrumentistes sont peu nombreux et même le son du violon de Théotime Langlois de Swarte semble bien réduit et peu brillant pour une telle partition. Mais rapidement on entre dans cette esthétique bien différente des habitudes. Moins brillant mais pas moins virtuose, on entend ici tous les traits demandés par Vivaldi pour le soliste mais aussi pour l’orchestre où les pupitres sont souvent réduits à un seul instrument!

La Pinède, L’Estate (Au centre, Théotime Langlois de Swarte au violon)

Voir l’archer de Théotime Langlois de Swarte voler au-dessus des cordes à une telle vitesse et une telle précision est assez bluffant. On se demande comment l’on peut être aussi net dans sa façon de jouer avec une telle énergie et une telle vitesse. Mais c’est là ce que demande bien sûr la partition. Et après l’acclimatation, l’ensemble du public est saisi par l’interprétation. Grand succès bien sûr pour ce petit ensemble composé d’ailleurs principalement de jeunes de la Juliard School de New-York, mais aussi du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris!

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, La Pinède
  • 27 août 2021, 16h
  • Vivaldi, Concerto “L’Estate”
  • Antonio Vivaldi (1678-1741) : Concerto en sol mineur “L’Estate” RV 315
  • Théotime Langlois de Swarte, violon solo
  • Augusta McKay Lodge / Cécile Caup, violon
  • Valentine Pinardel, alto
  • Charlie Reed, violoncelle
  • Marie van Rhijn, clavecin
2 – Promenades musicales : Suite de Marais

Changement de lieu pour nous emmener au Mur des Cyclopes. Depuis quelques années, le lieu semble de plus en plus aménagé et voici qu’ont été disposés des tronçons d’un grand arbre. Certains sont longs pour faire un banc pour trois ou quatre personnes, d’autres courts sur la tranche pour faire un siège. Tout cela forme un bel arc de cercle au bord du ruisseau avec de l’autre côté le fameux mur (qui a sûrement été érigé par des bébés cyclopes soyons honnêtes!).

Le Mur de Cyclopes : Kesley Burnham (flûte), Matthew Hudgens (flûte), Manami Mizumoto (violon), Charlie Reed (violoncelle)

Pour ce concert, on retrouve quelques élèves de la Juliard School de New-York pour une suite de Marin Marais. L’atmosphère est détendue, un petit texte dit avec une belle volonté par Kelsey Burnham… et voici que nous découvrons une très belle pièce où les deux flûtes ont le rôle principal. Souvent les deux instruments à vents discutent et se croisent alors que les cordes leur donnent une assise. Les jeunes instrumentistes s’écoutent et se regardent pour nous offrir un très beau moment de musique, mettant en avant une pièce rarement entendue et à la distribution originale. Marin Marais se montre ici encore une fois sous son meilleur jour. Cette suite montre une écriture virtuose mais toujours avec la retenue nécessaire au style de l’époque en France.

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, Le Mur des Cyclopes
  • 27 août 2021, 16h30
  • Suite de Marais
  • Marin Marais (1656-1728) : Suite II en sol mineur
  • Kelsey Burnham / Matthew Hudgens, flûte
  • Charlie Reed, violoncelle
  • Manami Mizumoto, violon
3 – Promenades musicales : Amour, cruel amour

Le Mur des Cyclopes : Paul Agnew (ténor), Myriam Rignol (viole de gambe), Thomas Dunford (Luth)

Avec la limitation des lieux de concerts, il était fort possible de rester deux fois de suite au même endroit. Ce sera donc le cas pour ce concert donné à l’origine par Paul Agnew et Thomas Dunford uniquement. Mais Myriam Rignol est venue participer à ce moment de musique plutôt mélancolique comme nous le présente le ténor.

Si mélancolie il y a dans la musique, il faut noter par contre la visible bonne entente entre les trois musiciens. Souriants, très attentifs les uns aux autres, sachant donner de l’espace à l’un pour un moment plus marquant… et il faut dire que nous avons ici trois grands spécialistes des airs de cours. Thomas Dunford réussit en général à accompagner seul dans ce répertoire mais il est ici accompagné de Myriam Rignol à la viole de gambe. Les deux jeunes instrumentistes partagent la même virtuosité et la même intelligence du jeu. Toujours parfaitement en place, ils investissent les lignes mélodiques pour les complexifier comme cela se fait dans cette musique. Et l’habitude de jouer ensemble donne un accompagnement d’une richesse et d’une beauté parfaite dans les deux pièces de Le Camus. Bien sûr, la Rêveuse est un moment suspendu splendide où l’on peut entendre toute la sensibilité de Myriam Rignol!

Paul Agnew, malgré les années et le fait qu’il ne chante presque plus, continue dans ces cadres intimistes à nous proposer des petits concerts. La voix a perdu un peu de son homogénéité, il manque peut-être un peu de projection… mais le style et l’intelligence du texte restent vraiment admirables. La douleur des deux pièces de Le Camus le trouve vraiment dans son élément, plaintif sans jamais être mièvre, mélancolique sans trop surcharger le texte. On le retrouvera étrangement plus en difficulté dans la chanson de Jacques Brel, les rythmes étant différents, le flot du texte moins habituel pour lui. Et l’ajout semble avoir été fait un petit peu au dernier moment, donc on le verra beaucoup plus accroché à sa partition. Mais quel bonne idée d’avoir ajouté ce Ne me quitte pas qui reste dans la même veine triste même si le langage a évolué. Et le ténor se montre très investi dans les mots et la langue de Jacques Brel.

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, Le Mur des Cyclopes
  • 27 août 2021, 17h
  • Amour, cruel amour
  • Sébastien Le Camus (1610-1677) : On entends rien dans ce bocage – De ces lieux si charmants
  • Marin Marais (1656-1728) : La Rêveuse
  • Jacques Brel (1929-1978) : Ne me quitte pas
  • Paul Agnew, ténor
  • Thomas Dunford, luth
  • Myriam Rignol, viole de gambe
4 – Promenades musicales : Poppea

Dernier concert en petit effectif avant la Terrasse, nous voici de retour à la Pinède pour le prologue du Couronnement de Poppée de Monteverdi, précédé d’une Chaconne de Merula. Pour l’occasion, le maître des lieux est au clavecin avec trois chanteuses issues du chœur des Arts Florissants mais qui régulièrement chantent des petits rôles dans les productions de l’ensemble.

La Pinède : Maud Gnidzaz (la Verture, soprano), Juliette Perret (La Fortune, soprano), Virgine Thomas (L’Amour, soprano), Suzanne Wolff (violoncelle), William Christie (clavecin), Benoît Fallai (luth), Liv Heym (violon), Augista McKay Lodge (violon)

On commence donc par une petite chaconne pas forcément fascinante mais comme toujours très bien réalisée par les instrumentistes. Globalement, comme pour le premier concert ici, il faut un petit moment pour s’habituer à une réalisation très sobre de l’orchestre. Loin des grands orchestres pléthoriques, on a ici une formation plutôt très légère où on trouve un petit manque de relief dans les accompagnements. Mais on peut compter sur William Christie et Benoît Fallai pour apporter une grande richesse de part l’inventivité de leur continuo.

Vocalement, ce ne sont pas les plus belles des voix qui nous sont proposées, mais on voit combien elles sont familières de ce répertoire, de cet art de la déclamation qui demande un texte expressif. Chacune donne du relief à son personnage, l’intelligence et la légèreté de la Fortune pour une Juliette Perret au timbre joliment fruité, la rigidité de la Vertue avec Maud Gnidzaz (légèrement déconcentrée au début!) et enfin la simplicité et la fraîcheur de Virginie Thomas en Amour. Et présenter ce prologue était une très bonne idée tant il pourrait se suffire à lui-même et représente bien l’art de Monteverdi.

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, La Pinède
  • 27 août 2021, 17h30
  • Poppea
  • Tarquinio Merula (1595-1665) : Chaconne
  • Claudio Monteverdi (1567-1643) : Le Couronnement de Poppée, Prologue
  • Juliette Perret (La Fortune), soprano
  • Maud Gnidzaz (La Vertue), soprano
  • Virginie Thomas (L’Amour), soprano
  • Augusta McKay Lodge / Liv Heym, violon
  • Suzanne Wolff, violoncelle
  • Benoît Fallai, luth
  • William Christie, clavecin
5 – Promenades musicales : Actaeon

Tous les jours du festival, lors de la séance de La Terrasse, le public voyait des partitions contemporaines autour des Métamorphoses d’Ovide, composée par le jeune contrebassiste Douglas Balliett. Bien sûr tout le monde était assez curieux, surtout après la distribution du texte où l’on découvrait beaucoup de récit et bien peu de chant.

La Terrasse : Actaeon

En ce 27 août, c’est la création de la cantate Actaeon. Le texte en anglais et la musique sont de Douglas Balliett, l’orchestre est composé de certains des meilleurs musiciens des Arts Florissants et les deux rôles chantés sont offerts à d’anciens participants du Jardin des Voix. On pouvait s’attendre à une création singeant le baroque étant donné les personnalités réunies. Mais finalement il n’en est rien. L’orchestre reste très en retrait, ponctuant principalement le récit de Douglas Balliett. Ce dernier a un débit très rapide, appuyant certains mots pour les faire ressortir. Mais certains moments sont bien longs à juste entendre ce texte parlé accompagné par quelques accords ou des traits d’instruments mais sans vraie mélodie.

Vocalement, les parties chantées restent aussi assez sobres pour Élodie Fonnard et Nicholas Scott. Elle n’a que très peu à chanter pour camper Diane et la ligne mélodique manque un peu d’expressivité pour donner du caractère à un personnage aussi peu présent. Lui a un petit peu plus à chanter, notamment une belle plainte inarticulée qui s’entend au début, annonciatrice de la transformation finale.

Cette métamorphose a été traitée entre autres par Charpentier et Boismortier… et finalement il aurait été peut-être plus intéressant d’entendre l’une de ces cantates. Mais le principe de proposer des pièces nouvelles pourrait être une bonne chose. Celle-ci semblait juste un petit peu faible à mon goût, la musique étant plus proche de celles d’un musical américain joué sur instruments baroques que d’une composition classique.

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, La Terrasse
  • 27 août 2021, 18h
  • Métamorphoses au jardin : Actaeon
  • Douglas Balliett (?) : Actaeon
  • Douglas Balliett, récitant et contrebasse
  • Élodie Fonnard, soprano
  • Nicholas Scott, ténor
  • Théotime Langlois de Swarte, violon
  • Manami Mizumoto, alto
  • Kelsey Burnham, flûte
  • Matthew Hudgens, hautbois
  • Robin Billet, basson
  • Myriam Rignol, viole de gambe
  • Thomas Dunford, luth
  • William Christie, clavecin
6 – Le Concert du soir : The Indian Queen

Le Théâtre de verdure

Après avoir profité des jardins pour se détendre et manger, voilà le concert du soir qui arrive. Tout le monde se rassemble doucement pour passer les contrôles avant de s’installer face à la pièce d’eau. Le public est nombreux comme chaque année. Le site est toujours aussi magique et même encore plus puisque la perspective se poursuit bien après les arches qui sont derrière la pièce d’eau, avec quelques grands pins au pied desquels sont disposées des éléments de colonnes antiques. Elles seront d’ailleurs éclairées lorsque la nuit tombera. Car ce qui est en partie magique dans ces soirées sur le miroir d’eau, c’est que l’on assiste non seulement à une représentation d’opéra, mais aussi à la métamorphose des jardins. Petite frustration cette année puisque les bougies qui éclairaient le jardin ont disparu au profit de lumières blanches et froides habilement cachées. On perd cette magie de la flamme, ces grosses bougies qui étaient posées au sol et qui diffusaient de plus un parfum de citronnelle évitant les attaques de moustiques. La sécurité est sans doute la raison de ce changement, mais la promenade à l’entracte ainsi que la fin se trouvent moins dépaysantes. Par contre, les éclairages et bougies sur la pièce d’eau sont du plus bel effet!

Le Miroir d’Eau : Lauren Lodge-Campbell (soprano), Sean Clayton (ténor), Raphaëlle Saudinos (comédienne)

Mais le but était aussi musical! Ce soir-là, nous avions droit à The Indian Queen d’Henry Purcell. Ce semi-opéra est le dernier ouvrage sur lequel le compositeur a travaillé puisqu’il est mort avant même d’avoir terminé la partition en 1695, seulement âgé de 35 ans. Son frère Daniel a complété le dernier acte mais il n’est en général pas joué car trop faible par rapport à la partition d’une grande qualité laissée par le compositeur. La représentation se terminera donc sur la mort de la reine Zempoalla. Afin de ne pas terminer trop tragiquement la soirée, Paul Agnew nous ajoutera tout de même une sorte de bis, avec le beaucoup plus joyeux Come all, come at my call, in this glorious day ! du même Purcell.

Le Miroir d’Eau : Jehanne Baraston (danseuse), Pierre-François Dollé (danseur), Élodie Fonnard (soprano), Raphaëlle Saudinos (comédienne), Lauren Lodge-Campbell (soprano)

De par sa dénomination, on comprend qu’à l’origine, The Indian Queen est composé d’une alternance entre chant et parole, encore plus que dans l’opéra-comique français. Afin d’éviter d’étirer trop la soirée, le choix a été fait de ne représenter que la reine qui va du coup parler avec nous pour expliquer l’histoire et ses mésaventures, mais dans un langage modernisé sans pour autant être trop en décalage avec la musique et l’histoire. Seul personnage qui a vraiment de l’épaisseur, elle tient la soirée de sa poigne de fer. Et il faut dire que la comédienne Raphaëlle Saudinos a non seulement la présence scénique de la reine Zempoalla, mais aussi par la voix parfaitement projetée malgré des conditions difficiles (extérieur, pas de mur de retour, un peu de vent). Tout au long de la soirée, le charisme agit de belle manière pour montrer toute la morgue de la reine, mais aussi ses doutes qui pointent et finalement sa mort.

Le Miroir d’Eau : Jehanne Baraston (danseuse), Pierre-François Dollé (danseur), Raphaëlle Saudinos (comédienne), Élodie Fonnard (soprano)

La mise en scène de Paul Agnew se révèle très sobre et plutôt lisible dans l’entrée et la sortie des personnages. Un grand disque rouge au milieu de la scène semble correspondre au royaume de la reine. On y trouve un grand siège lui servant de trône. Par la suite, les différents intervenants vont venir sur le devant de la scène pour interagir avec elle ou mimer l’action. Ce sont principalement les deux danseurs d’ailleurs qui feront cette dernière action lors de nombreuses danses. La chorégraphie de Pierre-François Dollé respecte les codes de la danse baroque mais n’a rien de passionnant dans sa réalisation. Certes on comprend les affects de la musique ainsi représentée scéniquement, mais il manque soit plus de grâce soit plus d’énergie. Nous avons ici une danse très galante mais qui manque d’un peu d’élévation pour fasciner le spectateur.

Le Miroir d’Eau : final de The Indian Queen

Vocalement, nous avons donc deux sopranos, deux ténors et une basse. Ce sont sans doute les deux ténors qui sont les moins convaincants. Particulièrement Sean Clayton qui semble totalement à côté durant le premier duo avec Lauren Lodge-Campbell. Les aigus sont négociés très étrangement, la voix est particulièrement instable. Sur la fin on commence à retrouver le chanteur que l’on connaît mais il y a eu un gros souci au début. Nicholas Scott semble lui assez à l’aise mais manque un peu de caractérisation et de personnalité. Surtout si l’on compare avec les autres chanteurs. Lauren Lodge-Campbell est superbe et légère dans ses interventions, la voix sait se faire aérienne et délicate. Élodie Fonnard donne plus de nuances à son chant et dépeint admirablement les affres de la reine tout en rejoignant dans la délicatesse sa collègue lors de l’apparition de zéphirs. Enfin, Padraic Rowan impressionne par la noblesse de ton et la beauté de la voix. Grave et aigus sont timbrés, sonores et il donne à ses interventions une majesté qui conviennent parfaitement aux rôles de puissants qu’il doit montrer. La basse semble se développer de bien belle manière depuis le Jardin des voix de 2017 vu ici-même.

Le Miroir d’Eau : Padraic Rowan (basse), Raphaëlle Saudinos (comédienne)

À côté de Raphaëlle Saudinos, l’autre grand triomphateur de la soirée est bien sûr l’ensemble des Arts Florissants. Chœur et orchestre sont comme toujours irréprochables. Les chanteurs sont une petite quinzaine seulement, tous capables de chanter des parties solistes mais sachant aussi comme toujours fondre leur voix dans un ensemble. Et nous avons ici du coup de somptueux moments, comme le chœur final plein de retenue et de noblesse, nous donnant la majesté nécessaire mais aussi une délicatesse dont peu de chœurs sont capables. L’orchestre lui répond avec beaucoup de netteté sous la direction de Paul Agnew. Emmenés par un continuo assez fou (Thomas Dunford, Myriam Rignol, Douglas Balliett et Florian Carré au clavecin), les musiciens nous offrent une profusion de couleurs et de rythmes, aussi saisissants dans les passages dramatiques que dans les évocations d’esprits. Le chef les couve, les dirige avec finesse pour mettre en relief la richesse de cette partition foisonnante. On avait déjà en 2019 senti l’affinité entre le chef et Purcell lors du concert du soir de la journée à Thiré et sur une plus longue durée on retrouve la même qualité et le même art des détails. Il sait faire ressortir toutes les couleurs de l’orchestration magnifique de Purcell, sachant créer magie ou drame.

Le Miroir d’Eau : les saluts.

La soirée aura été au niveau de la journée et des jardins : passionnante. Le traitement des dialogues a permis de resserrer l’action, de se centrer sur cette figure principale de la reine Zempoalla. La magie entre la réalisation musicale, théâtrale et le jardin a parfaitement fonctionné, nous faisant oublier où nous nous trouvions pendant toute la soirée.

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, Le Miroir d’Eau
  • 27 août 2021, 20h
  • Henry Purcell (1659-1695) : The Indian Queen, semi opéra inachevé
  • Mise en espace, Paul Agnew ; Chorégraphie, Pierre-François Dollé
  • Élodie Fonnard / Lauren Lodge-Campbell, soprano
  • Sean Clayton / Nicholas Scott, ténor
  • Padraic Rowan, basse
  • Pierre-François Dollé / Jehanne Baraston, danseurs
  • Raphaëlle Saudinos, comédienne (Zempoalla)
  • Les Arts Florissants
  • Paul Agnew, direction
7 – Méditations à l’aube de la nuit : Bach

Comme tous les ans, la journée se termine dans l’église de Thiré, en comité restreint pour une méditation. Après la procession entre les jardins et l’église, nous voici installés pour écouter Thomas Dunford jouer du Bach. Une Suite et la chaconne d’une Partita. Comme toujours, Paul Agnew nous fait une petite introduction, nous précise qu’il ne faudra pas applaudir à la fin… et laisse le musicien s’installer.

Église de Thiré : Thomas Dunford (luth)

Thomas Dunford a enregistré il y a quelques années un disque complet consacré à Bach avec notamment ces deux pièces dans leur intégralité. On connaît son amour de cette musique et le talent qui lui permet de rendre justice à ces partitions au travers de très beaux arrangements de sa main. Dès le début, on est marqué par la virtuosité et la finesse du jeu. Du fait de l’instrument, il ne peut les jouer au même tempo que le violoncelle mais donne une vision vraiment intéressante. Paul Agnew nous avait dit qu’il était quasi certain que ces suites aient été jouées à un moment au luth du temps de Bach. Nous ne le saurons sûrement jamais avec certitude mais de toute façon qu’importe. Nous avons un jeu quasi hypnotique dans ces deux partitions et l’on est encore une fois emporté dans un monde à part, parfaitement étranger à ce qui nous entoure. On pourra bien sûr regretter une acoustique un peu trop réverbérée pour avoir tout le détail du jeu, mais l’on entend tout de même toutes les intentions et les nuances.

Malheureusement, le charme est bien vite rompu. D’habitude les musiciens arrêtent de jouer, posent leur instrument et attendent sans bouger que le silence s’établisse et dure quelques minutes avant de quitter la scène. Mais très rapidement Thomas Dunford se lève pour quitter la scène, provoquant le même effet chez le public qui ne cherche d’ailleurs même pas à faire le moins de bruit possible.

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, Église de Thiré
  • 27 août 2021, 23h
  • Méditations à l’aube de la nuit
  • Johann Sebastian Bach (1685-1750), Suite BWV 1007
  • Johann Sebastian Bach (1685-1750), Partita BWV 1004 : Chaconne
  • Thomas Dunford, luth

Voilà donc la fin d’une journée comme toujours magique, qui nous fait profiter d’un jardin magnifique avec toujours cette musique qui baigne nos oreilles pendant tout l’après-midi et la soirée.

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