Le Requiem Ut Majeur de Gounod par le Chœur de chambre Les Temperamens Variations

Les concerts consacrés à Charles Gounod sont rares… encore plus rares quand cela concerne sa musique religieuse. Même si cette dernière est une part très importante de sa composition, elle n’est finalement qu’assez peu enregistrée en dehors de la fameuse Messe solennelle de sainte Cécile qui aura eu son heure de gloire et plusieurs enregistrements. Les autres messes, motets ou chœurs religieux sont quasi absents alors que ses mélodies commencent à être plus données, que tous ses opéras (en dehors de Maître-Pierre qui pose souci de part sa forme) sont bien documentés… et qu’on a même maintenant des disques consacrés à ses symphonies ou son œuvre pour piano!! Alors quand au détour d’un réseau social un ami pointe ce concert organisé par le Chœur de chambre Les Temperamens Variations au Temple des Batignolles, il n’était pas question de passer mon tour! Une marche pour orgue, deux chœurs avec orgue et le fameux Requiem en Ut Majeur ! On retrouve ici deux œuvres du milieu de vie de Charles Gounod (fin des années 1860, aux alentours de la composition de Roméo et Juliette) pour la Prière du Soir et le Stabat Mater, alors que la Marche et le Requiem sont parmi les dernières compositions du maître (le Requiem est d’ailleurs selon Henri Büsser la dernière partition d’envergure sur laquelle il a travaillé puisqu’il serait mort en jouant une réduction piano de la pièce).

Le Chœur de chambre Les Temperamens Variations a été fondé en 2005 par Thibault Lam Guang et se compose ce soir d’environ trente-cinq membres. Chantant tout autant le répertoire baroque que le répertoire romantique, ils avaient déjà donné (et même enregistré) les deux chœurs qui sont au programme de ce soir. Formé de musiciens non professionnels, il est assez impressionnant d’entendre le niveau et l’ensemble de ce soir. Les chanteurs sont parfaitement concentrés et préparés et il n’y a aucun moment où l’on peut entendre une voix passer au-dessus de l’autre. Si l’écriture des différentes pièces ne demande pas beaucoup de croisement des lignes de chants, il demande par contre une belle homogénéité des pupitres et un respect parfait des temps. Tout ceci est parfaitement rendu ici. L’acoustique du Temple des Batignolles empêche parfois de saisir tout le détail du texte dans les passages en français mais on peut sans conteste dire que le travail sur l’intelligibilité a été réalisé pour nous offrir au mieux les textes. Voici donc un chœur amateur assez remarquable aux pupitres équilibrés et parfaitement en phase.

Le concert s’ouvre donc sur la Marche solennelle de procession. Sans doute adaptée d’une composition antérieure ou du moins non prévue uniquement pour orgue (Gérard Condet parle de l’adagio du Concerto pour piano pédalier composé a priori peu avant cette marche en fin des années 1880), cette partition n’est peut-être pas du meilleur Gounod… en effet l’écriture se trouve assez peu diversifiée et (souci d’acoustique ou d’interprétation?), on peine à entendre parfois toutes les lignes entre le pédalier de l’orgue et le reste de la partition. Peu de grandes envolées et de nuances ici. Mais il faut peut-être aussi prendre en compte la puissance de l’orgue construit par Joseph Merklin en 1898 qui semble presque surdimensionné par rapport à la taille de ce temple à l’acoustique assez réverbérée. Ajoutons à cela un petit manque de legato de la part de l’organiste Emmanuel Hocdé. Certains accords sont précipités là où d’autres semblent se trouver alanguis et des fois avec des ruptures dans la ligne. Ce petit souci de continuité dans le discours musical se retrouvera moins dans la suite du programme.

Le chœur entre ensuite pour la Prière du Soir composée en 1865. Avec cette partition, Charles Gounod retrouve presque sa place de directeur de l’Orphéon de Paris qu’il occupa de 1852 à 1860. Ces chorales commencent à se rassembler en 1833 sous la conduite de Louis Bocquillon dit Wilhem qui avait fait ré-introduire le chant choral dans les écoles. Il fallait donc en tant que directeur apporter de nouvelles œuvres et Gounod le fait sans doute en partie durant sa direction. Remplacé par deux directeurs après avoir séparé l’Orphéon en deux ensembles distincts (rive droite et rive gauche), il dédicacera sa partition à Jules Pasdeloup qui le remplace pour la rive droite. Sur un poème d’ Eugène Manuet, Gounod compose une partition simple, voire archaïsante dont le thème ne peut que lui parler. Le poème parle du soir, moment propice à retrouver le contact avec son dieu durant la prière. On comprend bien que lui qui vivait dans un monde assez agité ne devait que se reconnaître dans ce retour à un certain isolement par la prière. L’orgue se fait plus discret bien sûr que dans la Marche car c’est ici le chœur qui a toute sa place. Et le chœur de chambre Les Temperamens Variations se montre remarquable comme indiqué plus haut. Le texte est bien rendu mais on pourrait juste attendre un petit peu plus de nuances dynamiques. Si le fortissimo est parfaitement présent, le pianissimo lui n’est pas assez allégé pour rendre certaines ruptures encore plus marquantes. L’œuvre en elle-même est très belle, douce mais très vivante avec des mélodies comme toujours parfaitement adaptées au texte par Gounod.

Vient par la suite un autre chœur du même genre, le Stabat Mater paraphrasé en français sur un texte de l’Abbé Castaing composé entre 1866 et 1867. Cette partition qu’il dédia à Hector Berlioz est plus ambitieuse que la Prière et beaucoup plus contrastée. La première partie situant le tableau est très sobre, avec un chœur qui se fait récitant presque avant de se séparer pour une très brève petite fugue qui aboutit à la flagellation. On retrouve ensuite tout l’art du mélodiste dans l’invocation de la Vierge où la ligne nous emporte avec douceur. Puis arrive la mort avec un retour à des lignes très sobres mais des sonorités plus brusques montrent toute l’horreur de cette partie. Enfin vient une prière lumineuse qui emporte par sa beauté simple et rayonnante. On retrouve toutes les qualités du chœur ici avec une belle distinction entre les différents moments de cette pièce. Là encore, un petit peu plus de douceur permettrait de plus contraster une partition qui se veut assez descriptive par bien des aspects et qui joue sur ces changements d’ambiance.

Enfin voici la pièce de résistance, le Requiem en Ut majeur. C’est la dernière grande pièce sur laquelle travailla Gounod à la fin de sa vie. Le 29 janvier 1889, un de ses petits-fils (Maurice) meurt de la scarlatine à l’âge de 5 ans. La cérémonie est très rapide et en tout petit comité, ce qui pourrait avoir fait naître le besoin chez Gounod de composer une partition en mémoire de cet enfant mort si tôt. Il terminera sa composition le 21 mars 1891 mais continua à la retravailler jusqu’en février 1893 où il écrit à la Société des Concerts que c’est “ma dernière œuvre sans doute” alors qu’il demandait à ce qu’elle soit exécutée “l’an prochain, que je sois ou non de ce monde”. Alors âgé de 75 ans, le compositeur semble déjà conscient que la mort n’est pas loin. Lassitude, douleurs de perdre ce petit fils? Cette même année, Gounod demande à son élève Henri Büsser (organiste à Saint-Cloud) de faire une réduction pour chœur, solistes et piano. Suivront une version avec orgue, puis une transcription pour deux voix égales et orgues et enfin une dernière pour solistes, chœur à quatre voix, quintette à cordes, harpe et orgue. Le 15 octobre 1893, Henri Büsser est justement chez Gounod qui joue et chante le Requiem en s’accompagnant au piano. Lors du Benedictus qu’il partage avec sa fille, il s’arrête à cause d’un essoufflement puis reprend pour terminer l’ouvrage. L’après-midi même il a une attaque et mourra le 18 octobre sans avoir repris connaissance. On n’entendit pas ce Requiem pour ses obsèques mais uniquement de l’orgue et du plain-chant (selon ses volontés). Le Requiem sera créé les 23 et 24 mars 1894 avant d’être redonné le 17 octobre en l’église de la Madeleine sous la direction de Gabriel Fauré avec Théodore Gouvy à l’orgue et Giuseppe Verdi dans l’assemblée.

Charles Gounod m’a chanté et joué ce Requiem le 15 octobre 1893
quelques instants avant d’être frappé par l’attaque d’apoplexie qui l’a riva à notre affection.
Henri Büsser 1943

La version proposée ce soir est basée sur la réduction pour orgue d’Henri Büsser mais le chef Thibault Lam Quang a voulu ré-introduire une harpe dans certains passages, se rapprochant ainsi de la version avec quintette à corde, harpe et orgue. Malheureusement, du fait de l’acoustique et de la puissance de l’orgue, la harpe ne s’entend que rarement depuis le public en dehors de quelques montées dans l’aigu et quelques rares moments où les ponctuations apportent une tension que l’orgue n’offre pas. Si l’on aurait pu espérer entendre la version originale (qui est malheureusement trop peu souvent donnée ou enregistrée… il en existe une mais les solistes soprano et alto sont chantés par des enfants), cette version est tout de même intéressante même si l’on a peu de détail orchestral par rapport même à ce avec quintette à corde. Ce Requiem en tant que tel n’est en aucun cas un grand moment de drame et de douleur comme peuvent l’être certains (Verdi par exemple) mais se rapproche plus de celui de Campra par la luminosité qui s’en dégage. Pas de grande terreur mais une angoisse dans le Dies Irae par exemple. Les lignes sont limpides, souvent très lumineuses et légères comme ce Benedictus tout en transparence ou le Recordare annoncé par la soprano soliste sur une courbe vocale magnifique de simplicité et d’élévation. La tonalité (Ut majeur) comme la composition donnent à entendre un Requiem apaisé, sans doute en hommage à cet enfant qui ne souffre plus, mais aussi par la vision de ce compositeur âgé mais lui aussi apaisé des complexités de la vie d’artiste qui lui ont valus de nombreux soucis de santé.

Lors des saluts

L’interprétation du chœur est toujours aussi ronde et juste dans une partition plus complexe ou les lignes se séparent et se croisent plus. Mais le chœur de chambre Les Temperamens Variations tient fermement la barre sous la direction de Thibault Lam Quang. Les quatre solistes interviennent peu mais de façon assez marquante. La soprano Soanny Fay montre un beau timbre pulpeux mais la première montée dans l’aigu la montre un petit peu en difficulté. Le reste de son chant est très beau par contre… la tension de cette apparition sur le Recordare a dû stresser la jeune femme. Jennifer Gleinig offre un timbre bien différencié avec des descentes dans le grave superbe et une belle sensibilité, tout comme le très délicat ténor Sébastien Obrecht qui nous offre de très beaux moments avec une voix assez claire. Eric Martin-Bonnet impose immédiatement non seulement un timbre de basse assez marquant mais aussi de très nombreuses nuances dans un chant particulièrement vécu. À l’orgue, Emmanuel Hocdé manque d’une certaine douceur dans certains passages, donnant des accords un petit peu trop secs et qui manquent de légèreté pour être en accord avec la mélodie chantée. La harpe de Véronique Ghesquière est assez discrète face au monstre de puissance qu’est l’orgue et l’on peine à l’entendre malheureusement.

Après ce concert, un bis bien connu avec l'{Ave Maria} de Gounod sur le prélude de Bach dans sa version pour chœur et orgue…, puis la reprise du Pie Jesu du {Requiem}.

Voilà en tout cas un très beau concert. Quelle bonne idée d’avoir proposé ces pièces si rares! Le Chœur de chambre Les Temperamens Variations s’est montré totalement à la hauteur de ces partitions et a rendu vie à une partie trop négligée de la production de Charles Gounod. Tout comme l’on a entendu il y a quelques années le trop rare Requiem de Saint-Saëns par Oya Kephale (des extraits peuvent être écoutés sur Deezer et sur Spotify) puis à Radio-France, on peut espérer dans les années qui viennent qu’une formation orchestrale puisse nous faire entendre en salle la version première de l’ouvrage dans toute sa grandeur mais aussi toute sa délicatesse.

  • Paris
  • Temple des Batignolles
  • 16 novembre 2013
  • Charles Gounod (1818-1893), Marche solennelle de procession CG 627, pour orgue
  • Charles Gounod (1818-1893), Prière du Soir CG 188, pour choeur et orgue sur un texte d’Eugène Manuet
  • Charles Gounod (1818-1893), Stabat Mater paraphrasé en français CG 186, pour choeur et orgue sur un texte de l’Abbé Castaing
  • Charles Gounod (1818-1893), Requiem CG 80, pour soliste, choeur et orgue
  • Charles Gounod (1818-1893), Ave Maria CG 89e, adapté au premier prélude de J. S. Bach, arrangement pour chœur et orgue
  • Soanny Fay, soprano
  • Jennifer Gleinig, mezzo-soprano
  • Sébastien Obrecht, ténor
  • Eric Martin-Bonnet, basse
  • Chœur de chambre Les Temperamens Variations
  • Véronique Ghesquière, harpe
  • Emmanuel Hocdé, orgue
  • Thibault Lam Quang, direction

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