Flûte Enchantée et film muet à l’Opéra-Comique

Tous les ans ou presque, Paris voit une production de la Flûte Enchantée. Que ce soit une nouvelle mise en scène ou une belle reprise, la salle est comble. Il y a quelques années, Paris avait même accueilli Les Mystères d’Isis, version remaniée de l’ouvrage lors de sa création à Paris au XVIIIè siècle. Alors une production de plus… quel intérêt ! Mais déjà, cela permet d’accueillir la mise en scène de Barrie Kosky qui tourne dans tout le monde depuis 2012. Ensuite, Mozart a toute sa place à l’Opéra-Comique. La programmation de la salle est avant tout centrée sur le répertoire de la maison, le répertoire français des trois cents dernières années. Mais il ne faut pas oublier aussi que c’est dans cette même salle que la Flûte Enchantée a été créée dans une version la plus proche de l’originale à Paris ! Et c’est donc en quelques sortes un retour aux sources. Et en dehors de tout aspect historique, il y a aussi les dimensions de cette salle qui semble faite pour Mozart tant elle évite aux chanteurs de forcer.

Pamina

La mise en scène de Barrie Kosky et le Collectif 1927 avait déjà beaucoup fait parler d’elle depuis quelques années. Prenant pour modèle les films muets de l’époque, on retrouve beaucoup de personnages iconiques, d’attitudes qui restent dans les mémoires… mais aussi une poésie simple et délicate dans la naïveté de certaines images. Pour tout décor, nous avons un mur blanc sur lequel se trouvent quelques portes tournantes. Mais tout ceci va s’animer par des projections parfaitement réglées, d’une perfection rythmique assez impressionnante. En 2006, Kenneth Branagh avait proposé une vision assez poétique et intéressante de la Flûte Enchantée dans une version cinématographique. Quelques images restent comme cette Reine de la Nuit chantant son premier air de profil avec des tanks semblant sortir de sa bouche durant les vocalises ou encore Tamino se débattant dans les tranchées de la première guerre mondiale… Les représentations visuelles de la production qui nous occupe sont souvent tout aussi justes et marquantes que ces exemples. Cette Reine de la Nuit est ici une immense araignée, on découvre une flûte poétique montrée par une sorte de fée virevoltant sur la scène et cette magnifique scène entre Pamina et Papageno où les fleurs poussent alors que renaît l’espoir. Toutes ces images sont belles, mais il y a aussi la direction d’acteur. Chaque personnage est superbement caractérisé avec une référence au cinéma muet du début du XXè siècle. Bien sûr, les personnages ont un cadre assez stricte et se doivent d’être non seulement exactement au bon endroit mais aussi exactement au bon moment. Ainsi, ils sont légèrement bridés dans leurs interprétations. Mais les émotions qui ne viennent pas de leur jeu est compensé par ces projections d’une belle imagination.

Tamino et la « Flûte magique »

La Flûte Enchantée est composée de parties chantées et de parties parlées. Et pour densifier l’histoire et ajouter au parallèle avec les films muets, tous ces dialogues (très longs il faut bien l’avouer) ont été résumés par des textes projetés sur l’écran, alors que des sonates de Mozart accompagnent ces moments au piano-forte. Trahison ? Peut-être que ce sera jugé comme tel par certains, mais au final tout cela marche très bien et offre un spectacle d’une belle continuité sans que jamais l’on ne s’ennuie.

Papageno et Monostatos

Comme dit auparavant, la salle permet d’entendre la partition dans un cadre proche du lieu de création. Nous avons donc aussi un orchestre du Komische Oper Berlin assez léger, un peu sec mais tranchant. Tout avance très bien, avec des couleurs assez légères mais avec beaucoup de vie tout au long de la soirée. Dès l’ouverture on entend ce rebond qui convient si bien à Mozart. Le chef Kevin John Edusei dirige les musiciens de belle manière, sans les brusquer mais tout en faisant bien avancer l’histoire. Le chœur reste épisodique mais se montre très beau et homogène, avec une belle expressivité.

La Reine de la Nuit et Pamina

Pour les chanteurs, on retrouve toute la force d’une jeune troupe telle que cela se pratique encore en Allemagne. Aussi tous les petits rôles sont bien traités avec de très beaux ensembles des Trois Dames par exemple, aux voix bien différenciées. De même on soulignera la superbe performance des trois jeunes garçons. Le Monastatos de Johannes Dunz est peut-être le point faible de la distribution avec une voix qui peine à sortir mais le personnage de Nosferatu est particulièrement saisissant. Par contre, la Papagena de Martha Eason est très belle vocalement pour sa très légère apparition lors du duo.

L’épreuve du feu : Tamino et Pamina

Personnage central de l’ouvrage, le Papageno de Dominik Köninger se montre très impressionnant sur la scène, même si la voix n’a peut-être pas toute la finesse que l’on peut espérer. Le chanteur est bon, mais manque un peu de charisme vocal. Par contre, il semble particulièrement à l’aise dans son rôle de Buster Keaton coloré, aussi pleutre que gentil. Il semble vraiment très à l’aise dans cette mise en scène. À l’opposé théâtralement, Wenwei Zhang compose un Sarastro plein de noblesse. Sa prestation en tant qu’Orateur est impressionnante, mais il est vraiment dommage qu’il soit sonorisé. Sarastro lui permet de se montrer dans toute sa noblesse. La voix est superbe et se montre d’une grande autorité paternelle. Son personnage est beaucoup plus sobre mais tout aussi marquant.

Pamina et Papageno

Le cas de la Reine de la Nuit de Christina Poulitsi est plus complexe. Le rôle est très épisodique (deux airs) et la mise en scène la confine dans une attitude extrêmement figée où seul le visage est visible. Aussi, il est difficile de juger de son implication, d’autant plus que la voix n’est pas des plus expressives. Mais la chanteuse est impressionnante d’autorité avec des airs très bien chantés, faisant fi des difficultés techniques du rôle.

Pamina et Papageno

Pour le rôle de Tamino, Tansel Akzeybek se montre magnifique de poésie. Le chanteur fait parfois penser au jeune Klaus Florian Vogt avec une voix un peu blanche et très droite. Mais ce type de voix n’empêche pas l’expressivité et l’on entend un jeune prince doux et sensible, parfaitement adapté non seulement au rôle, mais aussi au personnage composé par la mise en scène, homme triste et douloureux. Face à lui, la Pamina de Vera-Lotte Böcker est au contraire particulièrement volontaire, avec un timbre rond elle offre un portrait très émouvant. Scéniquement très juste, elle se montre beaucoup moins martyre que d’habitude.

La Reine de la Nuit et Tamino

Avec une belle distribution et une direction musicale de belle facture, le spectacle imaginé par Barry Kosky et le Collectif 1927 est très bien défendu. Il faut espérer qu’un jour cette mise en scène soit immortalisée car cette Flûte Enchantée fait partie de ces spectacles originaux et très bien réalisés qui marquent durablement l’histoire d’un ouvrage.

Tamino

  • Paris
  • Opéra-Comique
  • 10 novembre 2017
  • Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflöte, opéra en deux actes
  • Mise en scène, Suzanne Andrade, Barrie Kosky ; Animations, Paul Barritt ; Conception, Collectif 1927 (Suzanne Andrade et Paul Barritt), Barrie Kosky ; Décors et costumes, Esther Bialas ; Lumières, Diego Leetz ; Dramaturgie, Ulrich Lenz
  • Pamina, Vera-Lotte Böcker ; Tamino, Tansel Akzeybek ; La Reine de la Nuit, Christina Poulitsi ; Sarastro / Orateur, Wenwei Zhang ; Papageno, Dominik Köninger ; Papagena, Martha Eason ; Monostatos, Johannes Dunz ; Première Dame, Nina Bernsteiner ; Deuxième Dame, Gemma Coma-Alabert ; Troisième Dame, Nadine Weissmann ; Premier homme en armure, Timothy Richards ; Deuxième homme en armure, Philipp Meierhöfer ; Trois garçons, Tölzer Knabenchor
  • Arnold Schoenberg Chor
  • Komische Oper Berlin
  • Kevin John Edusei, direction

Tamino et les trois jeunes garçons

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