L’Île du Rêve, premier opéra de Reynaldo Hahn dans un superbe version.

Reynaldo Hahn reste pour tous le compositeur de mélodies charmeuses (enregistrées en quasi intégrale par la fondation Bru Zane !) et d’opérettes mélodieuses voisinant avec le café-théâtre. Mais il aussi composé des partitions plus imposantes, plus complexes. Musique de chambre, piano, concertos, poèmes symphoniques… et opéras ! Plus associé à la badinerie qu’aux sentiments profonds, cet élève de Jules Massenet a aussi sûrement souffert de cet héritage. Déjà que le compositeur stéphanois était regardé de haut pendant longtemps (mais on commence à redécouvrir ses compositions même en dehors de l’opéra !), vous pensez bien que son élève ne pouvait pas être un compositeur sérieux ! Et pourtant… les mélodies l’ont prouvées avec à côté de belles bluettes de salon, des compositions beaucoup plus complexes, à l’archaïsme très travaillé par exemple. Comme pour d’autres compositeurs, la bonne fée Bru Zane se penche maintenant sur les ouvrages de ce compositeur et voici donc son Île du Rêve, premier opéra d’un jeune compositeur alors très prometteur !

Même s’il représente pour beaucoup l’art de salon français à son apogée, Reynaldo Hahn partait pourtant avec un gros souci pour s’imposer à Paris : son père était juif allemand et sa mère vénézuélienne. Pourtant, il arrive à Paris à 2 ans, suit une formation au conservatoire… mais n’ayant pas la nationalité française il ne peut participer au fameux Prix de Rome, passage obligé pour les compositeurs afin de réussir à percer sur les scènes parisiennes. Mais il pouvait compter à la place sur le soutien sans faille de Jules Massenet. C’est d’ailleurs lui qui lui confia ce livret adapté du roman Le Mariage de Loti de Julien Viaud, alors connu sous son nom de plume Pierre Loti. Georges Hartmann fera deux autres adaptations de ce livre, dont la plus connue est bien sûr Madame Chrysanthème qui sera mis en musique par André Messager (et donnera naissance à la Butterfly de Puccini). Mais pour le moment, cette première version n’a pas de compositeur attitré et Massenet conseille donc à Reynaldo Hahn alors âgé de dix-sept ans d’aller demander le livret et de s’exercer dessus. C’est pour lui presque un devoir de vacances et en effet, le jeune élève s’y emploiera tous les étés pendant trois ans, terminant son œuvre en 1893. Charmé par le résultat, Massenet propose à Léon Carvalho de monter l’ouvrage en 1894 mais celui-ci refusera. Loin de reculer, Massenet fait graver la partition afin qu’elle se diffuse et finalement, en 1898 lors du changement de direction à la tête de l’Opéra-Comique, Albert Carré décide de monter l’ouvrage sur scène dans le plus grand faste, avec notamment le grand chef André Messager à la baguette. Ce qui en 1891 ne devait être qu’un exercice va se révéler être la première œuvre scénique de Reynaldo Hahn montée sur scène.

Reynaldo Hahn (tableau de Lucie Lambert, 1907)

La distribution, la mise en scène, la direction… tout était rassemblé pour un succès et même si Reynaldo Hahn n’était pas totalement convaincu par la qualité de sa partition, il y avait de nombreuses beautés à entendre. Malheureusement, si la salle salua l’ouvrage, la critique se montra beaucoup plus acerbe dans ses commentaires, n’hésitant pas à aller piocher dans les critiques les plus odieuses. Il faut dire que Reynaldo Hahn multipliait les tares pour une partie de la critique. Le livret du disque cite ainsi Gaston Salvayre dans le journal Le Gaulois, qualifiant Hahn de « jeune amateur de musique vénézuélien », « fils de l’autre hémisphère », « écolier perdu au théâtre »… que de condescendance… et puis on pourra aussi citer Bruneau par exemple qui attribue à sa musique une « mollesse efféminée », alors que d’autres lui reproche un manque de virilité. On a donc non seulement des critiques sur son âge, sa nationalité, mais aussi son homosexualité. La partition restera à l’affiche seulement durant neuf représentations et sera reprise très rarement grâce à quelques directeurs de maisons d’opéras curieux.

Pourtant, voici un ouvrage superbe. Bien sûr, il lui manque un livret plus développé ou du moins plus continue pour être dramatiquement complet. Mais au fil de ces trois actes qui sont traités comme des tableaux distincts, Reynaldo Hahn sait trouver la juste mesure entre exotisme et sentiment. Chacun de ses personnages est croqué d’un geste sûr, jamais le compositeur ne va chercher à faire exotique par des vocalises ou des mélismes caricaturaux. Il préfère les couleurs. La partition toute entière baigne dans un halo de lointain. A la première écoute, on est peut-être un peu déçu de ne pas entendre la densité que pouvait apporter Delibes dans un sujet assez proche pour Lakmé, mais Reynaldo Hahn cherche semble-t-il principalement à nous toucher par ces victimes volontaires que sont les femmes de l’île. Il en fait un portrait touchant, sachant montrer le parallèle entre Mahénu l’héroïne et Téria qui représente son futur. Le personnage comique du chinois est traité avec certes une pointe d’ironie mais sans la violence xénophobe que peuvent parfois apporter les compositeurs. Et puis les mélodies. Chaque moment est emporté par une courbe de chant qui semble parfaitement adaptée au texte proposé. Le jeune homme avait déjà composé bon nombre de mélodies sur des poèmes très variés. Et à la manière d’un Charles Gounod, il savait partir du texte et de sa mélodie propre pour écrire sa musique. Voici donc un opéra qui ne va pas forcément être une grande émotion dramatique, mais qui fait voyager l’auditeur avec un naturel confondant, qui lui murmure des promesses d’un lointain idyllique sans pour autant être fantasmé.

La Harpe de l’orchestre

L’histoire raconte l’arrivée sur l’île de Bora-Bora de Georges de Kerven, marin français. Il croise Mahénu et immédiatement l’amour les unis : elle le baptisera Loti. Mais si l’officier est ici, c’est aussi pour suivre les traces de son frère qui avait lui aussi aimé une femme sur cette même île. C’est Téria, pauvre âme brisée par le départ de celui qu’elle aimait et qui est maintenant mort en France. Loti et Mahénu vivent dans ces trois actes la rencontre, l’amour et le déchirement. Car à la fin, Loti doit partir. Et si Mahénu lui avait juré au début qu’elle ne serait jamais comme Téria (qui a perdu la raison au départ de son amant), son amour est le plus fort et elle souhaite le suivre. Mais sur l’île reste son vieux père… et résignée elle restera donc, laissant partir celui pour qui elle a tout donné. Trois miniatures donc au cours de ces trois actes, l’évolution d’un amour que l’on sait condamné.

Hervé Niquet

On n’attendait pas forcément Hervé Niquet dans cet opéra. Même si le chef d’orchestre a su défendre avec bonheur des partitions du XIXème siècle (Herculannum, La Reine de Chypre…), il a toujours semblé plus à l’aise dans les partitions dramatiques que dans les délicates évocations même dans le répertoire baroque où il a fait ses armes. Et pourtant, tout au long de cet opéra on découvre un geste extrêmement souple, une délicatesse dans les coloris et un grand soin à la beauté des textures de l’orchestre. Bien sûr, il est aidé par le Münchner Rundfunkorchester qui a déjà prouvé maintes fois son talent dans l’opéra français (Dante, Proserpine, Le Tribut de Zamora,…) mais tout de même, il faut reconnaître qu’il réussit à mettre en avant de beauté à une partition qui en regorge. Dès les premières notes, il n’y a pas la brusquerie que certains lui reprochent souvent. Au contraire, on entre dans un grand rêve, dans une atmosphère baignée d’une douce lumière. L’orchestre n’en reste pas pour autant dans une unique beauté et sait créer les climats pensés par Reynaldo Hahn. On saluera aussi le chœur du Concert Spirituel qui offre de beaux passages dans les quelques chœurs de la partition.

Thomas Dolié, Artavazd Sargsyan

L’opéra est centré sur les amours de deux jeunes gens, mais il se trouve tout autour des personnages secondaires qui permettent de mettre en lumière la beauté de cet amour ou au contraire tout ce qu’il a de tragique avant l’heure. Souvent obligés de chanter plusieurs personnalités différentes, les chanteurs n’en sont pas moins magnifiques. Mais il est parfois difficile de comprendre certains passages d’un rôle à l’autre ! Ainsi, par exemple Thomas Dolié est non seulement le père de Mahénu, mais aussi un ami de Loti et un officier. Passer de l’un à l’autre à la seule écoute est un peu déroutant. Mais heureusement, le rôle de Taïrapa est le plus développé, père de la jeune amoureuse, principalement noble et sombre. La voix du baryton basse semble d’ailleurs s’être noircie depuis quelques temps, lui permettant de camper des personnages plus âgés qu’auparavant. Peu de caractérisation, mais le personnage est écrit ainsi : une ombre qui a quelque chose d’implacable car elle est le lien qui retiendra Mahénu sur l’île. Ludivine Gombert est à la fois la femme brisée Téria mais aussi l’amie de Mahénu (Faïmana). C’est dans la tragique scène de folie qu’elle est la plus poignante, offrant un timbre plus lyrique que Mahénu et surtout une belle présence. Déjà superbe il y a quelques années en Liu à Marseille, elle en retrouve toute la douleur et la résignation mais avec plus de poids dramatique encore. Artavazd Sargsyan est lui un Officier, mais surtout Tsen-Lee, le chinois ridicule qui tente d’acheter l’amour de Mahénu. Et là on est frappé car la voix serait presque trop belle pour un tel rôle. Le ténor ne joue pas à Mime ici, mais chante parfaitement la partition qui contient ce qu’il faut de ridicule pour montrer sans surligner. Le timbre est superbe, la diction parfaite (comme pour tous ses collègues d’ailleurs !)… Très belle composition. Enfin, dans le rôle épisodique d’Oréna, Anaïk Morel nous offre son timbre étrange et superbe.

Ludivine Gombert

Mais c’est bien sûr le couple Mahénu/Loti qui retient toutes les attentions. Et ici il semble qu’une même idée ait présidé au choix du couple Hélène Guilmette/Cyrille Dubois. Les deux chanteurs possèdent déjà ce même art de la diction, mais aussi la simplicité parfaite du chant, jamais démonstrative, toujours nuancée. On a ici un duo parfait. Cyrille Dubois déjà se montre d’une belle jeunesse, avec le petit côté naïf du rôle qui fait de lui non pas un Pinkerton mais plus un Gérald de Lakmé, passionné et amoureux, ce Loti ne trompe pas Mahénu, sait qu’il devra repartir et est prêt à l’emmener même avec lui à la fin. La tessiture du rôle étant peu étendue, le ténor (pourtant à l’aise dans des tessitures beaucoup plus hautes !), le chant se fait d’une grande fluidité, plus proche de la parole que du chant par moments tant le naturel est frappant. Hélène Guilmette possède les mêmes qualités. Quand on lit le sujet et qu’on fait le rapprochement avec Lakmé, on penserait à un soprano léger et vocalisant pour montrer l’exotisme du personnage. Mais là encore la partition s’attache à donner un chant clair et naturel pour Mahénu. La voix est colorée, lumineuse et légère mais possède un petit grain lyrique qui nous montre certes une enfant mais aussi une femme. Les quelques vocalises du troisième acte montrent l’aisance d’Hélène Guilmette, mais c’est surtout cette délicatesse du chant, ces douces mélodies magnifiées par un art souverain. L’extrême pudeur du troisième acte est parfaitement rendue, où seules quelques rares mesures montrent tout son désespoir.

Cyrille Dubois, Hélène Guilmette

Petit bijou, cette Île du Rêve de Reynaldo Hahn est superbement rendue par l’enregistrement réalisé sous la direction d’Hervé Niquet. La distribution sait chanter juste ce qu’il faut pour ne pas déformer le fragile équilibre mis en place pour le compositeur. Une écoute rapide pourrait laisser l’auditeur sur la berge, mais dès que l’on se plonge un peu plus dans la musique, on découvre toutes les finesses de la composition et toute la délicatesse pour rendre une histoire si belle et triste en même temps. Loin d’une simple petite bluette, Reynaldo Hahn a fait de ce livret trois superbes scènes d’une histoire d’amour impossible.

  • Reynaldo Hahn (1874-1947), L’Île du Rêve, Idylle polynésienne en trois actes
  • Mahénu, Hélène Guilmette ; Georges de Kerven dit Loti, Cyrille Dubois ; Oréna, Anaïk Morel ; Tsen-Lee / 1er Officier, Artavazd Sargsyan ; Téria / Faïmana, Ludivine Gombert ; Taïrapa / Henri / 2ème Officier, Thomas Dolié
  • Chœur du Concert Spirituel
  • Münchner Rundfunkorchester
  • Hervé Niquet, Direction
  • 1 CD Ediciones Singulares, BZ 1042. Enregistré au Prinzregententheater de Munich, les 24 et 26 janvier 2020.

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