Dans les Jardins de William Christie 2022

C’est lors de l’édition de 2015 que j’avais découvert ces magnifiques jardins de William Christie. C’était alors la quatrième édition de ce Festival dans les Jardins de William Christie qui redonne vie pendant quelques semaines au petit village de Thiré, perdu au fond de la Vendée. Au cours des années, on a pu voir quelques évolutions dans les lieux de représentations, dans la conception des programmes, dans la mise en avant de certains artistes… mais on a toujours le même magnifique cadre (qui même continue à s’agrandir et s’embellir), toujours la même qualité musicale… et toujours le grand plaisir de baigner dans la musique de 16h à 23h… C’est en général le programme du soir qui définit la journée de visite. Et cette année c’est le programme “Molière et ses musiques” qui aura été le plus intéressant sur le papier. Et la distribution (De Negri, Auvity, Mauillon,…) promettait des concerts de l’après-midi intéressants! Et ce fut le cas à plus d’un titre!

Si l’organisation est meilleure d’année en année, quelques petites déceptions. Encore une fois, pas beaucoup de lieux de concerts pour l’après-midi : La Pinède, Le Cloître, le Mur des Cyclopes et l’Arche Hubert Robert. On regrette que les autres lieux (le Théâtre de Verdure, le Jardin Éphémère, le petit bois d’Henry-Claude, les Coulisses du Théâtre ou encore le Pont Chinois) ne soient pas exploités, nous permettant de plus naviguer dans le jardin. Surtout que contrairement aux années précédentes, il est interdit de se promener dans les jardins durant la pause entre les concerts dans le jardin et le concert du soir. Auparavant, chacun déambulait parmi les bosquets avec qui un sandwich, qui une flûte de champagne… maintenant il faut rester dans la prairie arborée juste après le petit pont d’entrée. Dommage car cela faisait aussi partie du charme cette petite liberté, ce plaisir de trouver un lieu peu fréquenté pour profiter du cadre. Voilà pour les quelques regrets… et maintenant il faut saluer aussi tous les points positifs. L’ambiance toujours agréable avec les artistes souriants, le public qui ne va pas se jeter sur eux pour les embêter… (public par contre qui devrait avoir quelques consignes concernant le respect des autres lors des concerts…) et puis bien sûr le plaisir d’être dans un lieu si calme, si beau et si agréable que parfois, on écoute la musique tout en s’imprégnant des paysages!

Fond de la pièce d’eau.

Mais commençons la visite musicale!

1 – Promenades musicales : Dans les jardins d’Henriette de Coligny

Étant donné qu’il y a cet après-midi deux concerts autour des airs de cours et que les deux se déroulent dans ce Cloître, on va essayer de les séparer pour ne pas rester deux concerts de suite au même endroit. Le Cloître est assez parfait pour ce répertoire intimiste, avec le grand mur derrière, l’atmosphère recueillie… on regrettera juste le manque de savoir-vivre d’une partie du public qui bloque le passage avec leurs fauteuils ou qui n’hésitent pas à déplacer un pot de fleur pour mieux voir les musiciens!

Myriam Rignol et Marc Mauillon dans le Cloître.

Deux artistes habitués à ce répertoire sont ici rassemblés : Marc Mauillon et Myriam Rignol. Les deux avaient déjà publié un disque consacré aux airs de cours composés sur des poèmes d’Henriette de Coligny et ils y reviennent ici mais sans Angélique Mauillon. Arrière-petite-fille du fameux Amiral de Coligny (dont on parle dans Les Huguenots), la jeune femme devient veuve rapidement, est remariée à un noble protestant, puis décide de se convertir au catholicisme afin de lui échapper et ainsi vivre une vie plus légère dédiée à l’art et la littérature! Femme très indépendante donc et particulièrement moderne! Après une petite introduction sur la vie mouvementée de notre comtesse et quelques explications sur les poèmes qu’elle composait (toujours galants, mais souvent osés pour l’époque derrière des images naïves!), voici que les deux musiciens s’installent, assis sur un petit muret. Viole de gambe et baryton, voilà qui est assez rare pour ce répertoire où on a plus l’habitude d’entendre un théorbe ou un luth. Mais rapidement, on entend un accompagnement différent mais tout aussi passionnant et vif. La viole donne un son plus étouffé et plus lié par rapport au théorbe mais le jeu virtuose de Myriam Rignol et son inventivité pour accompagner font merveille avec par exemple “Le doux silence de nos bois” qui est magnifié par cet accompagnement délicat. Au chant, on retrouve le grand habitué qu’est Marc Mauillon. Comme souvent, il choisit la prononciation restituée et non moderne dans ce répertoire. La distance au texte devient forcément plus grande et le sens un petit peu moins aisé à comprendre, mais la diction est tellement nette que peu de mots nous échappent. Grand diseur mais aussi chanteur au style impeccable, il sait donner vie à ces différents airs en variant les effets, en ajoutant quelques décorations, quelques variations du plus bel effet sans pour autant faire une démonstration. Belle émotion et très beau moment de musique pour commencer cet après-midi!

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, Le Cloître
  • 26 août 2022, 16h
  • Dans les jardins d’Henriette de Coligny
  • Sébastien Le Camus (1610-1677) : “Forêts solitaires et sombres” – “Bois écartés, demeures sombres”
  • Anonyme : “Vous ne m’attirez point par vos attraits charmants”
  • François Campion (1686-1747) : “Qu’il est propre à se faire aimer”
  • Honoré d’Ambruys (1660 ?-1702 ?) : “Le doux silence de nos bois” – “Amours cent mille mercis”
  • Marc Mauillon, voix
  • Myriam Rignol, viole de gambe
2 – Promenades musicales : Le sommeil d’Ulysse

Le premier concert terminé, direction la Pinède pour une cantate d’Élisabeth Jacquet de la Guerre. Au passage, on redécouvre la cour d’honneur ainsi que le Jardin Rouge (où j’avais découvert en 2017 la jeune Léa Desandre et le jeune Carlo Vistoli, alors membres du Jardin des Voix!). Les concerts à la Pinède avec William Christie sont toujours pris d’assaut, aussi l’on se dépêche pour arriver dans les premier, pouvoir s’installer en face des pupitres mais à une distance respectable tout de même, dans l’alignement des quelques personnes déjà présentes. Le public arrive, s’installe qui en chaise pliante qui par terre… et deux minutes avant le début, bien sûr deux dames arrivent et s’assoient devant tout le monde sans même se retourner ou s’excuser. Bien sûr elles gâchent la vue mais non pas le plaisir musical! Élisabeth Jacquet de la Guerre est une personnalité impressionnante pour l’époque : claveciniste virtuose qui joue devant Louis XIV à cinq ans, sa formation musicale complète donnée par son père (musicien lui-même) lui permet de composer toutes formes de musique, depuis les sonates jusqu’à une tragédie lyrique, en passant par des cantates ou un Te Deum. Ce Sommeil d’Ulysse est assez représentatif des cantates profanes de l’époque mais on sent toute l’intelligence et le talent de la compositrice qui alterne parfaitement récit, chant et musique pour faire avancer le drame. L’orchestre est toujours porteur de sens et est vraiment complet malgré le peu d’instruments. Et quel beau travail lors du sommeil ou de la tempête par exemple : composition sobre mais parfaitement démonstrative!

Myriam Rignol, William Christie, Emmanuelle De Negri et Tami Troman dans La Pinède.

Ici on retrouve Myriam Rignol à la viole de gambe totalement investie, tout comme William Christie (qui chante et vit la musique comme on l’a rarement vu dans ce répertoire!) et Tami Troman au violon. Mais la grande triomphatrice est sans nul doute Emmanuelle De Negri. Celle qui fut une Sangaride miraculeuse dans Atys il y a maintenant onze ans est toujours aussi fascinante dans ce répertoire baroque. La diction est tout bonnement parfaite et la chanteuse a gagné en expressivité depuis pour vraiment mordre le texte et lui donner toute sa force que ce soit dans les moments dramatiques ou plus naïfs. La voix sonne, pleine et nette alors que le style est parfait. Que dire si ce n’est que ce moment était vraiment miraculeux? On regrette que de tels moments n’aient pas été préservés par une captation tant le résultat était grandiose : la rencontre entre une chanteuse et une partition qui n’est pas sans rappeler le succès d’Agnès Mellon dans ce répertoire bien des années après sa superbe Sangaride elle aussi. Les voix ont légèrement évolué en perdant en brillant mais en gagnant en densité, et l’art du chant et du dire sont toujours aussi parfaits et donnent encore plus de force au chant!

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, La Pinède
  • 26 août 2022, 16h30
  • Le sommeil d’Ulysse
  • Élisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) : Le Sommeil d’Ulysse
  • Emmanuelle De Negri, soprano
  • Tami Troman, violon
  • Myriam Rignol, viole de gambe
  • William Christie, clavecin
3 – Promenades musicales : Aimer ou boire, faut-il choisir?

Emmanuel Resche, Kako Miura, Tsutomu William Cpoeland, Alyssa Campbell, Virginie Thomas, Cyril Costanzo, Jean-Yves Ravoux, Juliette Perret, Cullen O’Neil, Neils Coppalle et Diego Salamanca au Mur des Cyclopes.

Le troisième concert nous emmène vers le Mur des Cyclopes, espace beaucoup plus ouvert qui s’est agrémenté depuis l’année dernière de quelques troncs d’arbres permettant de s’installer confortablement pour une partie du public. On plonge ici dans le répertoire qui sera au cœur du concert du soir avec le prologue de Georges Dandin de Lully, sur un texte de Molière bien sûr. Il faut l’avouer tout de suite, ce concert ne sera pas le plus passionnant de l’après-midi surtout après la fabuleuse interprétation de la cantate juste avant. Musicalement, nous sommes sur des ensembles comiques où l’on se demande si Amour ou Bacchus sont les dieux les plus importants pour vivre… avant de conclure qu’il faut les deux. Les musiciens offrent un bel accompagnement musical mais les chanteurs ne sont pas tout à fait au niveau. Si Juliette Perret et Virginie Thomas se sortent bien de leurs rôles malgré un volume et un impact légèrement limités, Cyril Costanzo semble avoir un souci car régulièrement la voix s’éraille et un graillon l’empêche de faire ce qu’il veut. Il s’amuse beaucoup et nous amuse aussi avec son personnage comique, mais on sent une gêne vocale. À ses côtés, Jean-Yves Ravoux semble vraiment dépassé par le rôle qui lui est attribué. Chanteur du chœur comme les deux sopranes, je garde un souvenir impressionné il y a quelques années lors d’un atelier de chant ici même où il était juste à côté de moi et où la voix sortait très bien. Ici elle semble réduite à une trame, les aigus sont atteints avec beaucoup de peine et les graves ne sont pas sonores. En espérant que ce soit le jour qui n’était pas bon pour le chanteur!

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, Le Mur des Cyclopes
  • 26 août 2022, 17h
  • Aimer ou boire, faut-il choisir ?
  • Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Georges Dandin : Prologue
  • Juliette Perret, dessus
  • Virginie Thomas, dessus
  • Jean-Yves Ravoux, taille
  • Cyril Costanzo, basse
  • Kako Miura, dessus de violon
  • Alyssa Campbell, haute-contre de violon
  • Deirdre Dowling, taille de violon
  • Tsutomu William Copeland, quinte de violon
  • Niels Coppalle, basson et flûte
  • Cullen O’Neil, violoncelle
  • Diego Salamanca, théorbe
4 – Promenades musicales : Promenade champêtre et amoureuse

Claire Debono et Diego Salamanca au Cloître.

Retour dans le Cloître (dans la galerie cette fois, alors qu’en début d’après-midi j’étais au-dessus du Cloître) pour un autre concert d’airs de cours. Ici le thème est champêtre et galant. On retrouve une formation plus habituelle avec une soprano et un théorbe. Le choix est fait aussi d’utiliser le français moderne. Et je ne sais si c’est la comparaison obligatoire entre ce concert et celui de Marc Mauillon, mais malgré quelques beaux moments, on reste un petit peu frustré. Déjà il faut souligner les conditions : le vent était de la partie et régulièrement les partitions ont fait des leurs, déconcentrant la pauvre Claire Debono qui se perd quelque peu dans le texte. Mais il y a aussi l’aisance dans cet exercice. Sous le regard de Marc Mauillon qui assistait au concert, on entend un français parfait, mais une voix presque trop puissante, un chant presque trop lyrique pour ces petites miniatures. Au théorbe, Diego Salamanca se montre un bon accompagnateur mais qui semble manquer lui aussi de l’habitude que peuvent avoir d’autres musiciens. On est heureux d’entendre de superbes mélodies comme le “Sans frayeur dans ce bois” par exemple, mais le concert peine à totalement décoller.

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, Le Cloître
  • 26 août 2022, 17h30
  • Promenade champêtre et amoureuse
  • Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : “Sans frayeur dans ce bois” – “Auprès du feu l’on fait l’amour” – “Ah! Qu’ils sont courts les beaux jours”
  • Sébastien Le Camus (1610-1677) : “Que vous flattez mes rêveries”
  • Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Le Bourgeois gentilhomme : “Je languis nuit et jour”
  • Jean-Baptiste de Bousset (1662-1725) : « Pourquoy, doux rossignol”
  • Claire Debono, soprano
  • Diego Salamanca, théorbe
5 – Promenades : Lully le jardinier

La Terrasse.

Dernier concert de l’après-midi avec la réunion de tout le public devant la terrasse où le public s’installe sur l’herbe, à l’ombre ou au soleil, se plaçant au milieu des topiaires qui parsèment le jardin à cet endroit. Cette année, William Christie cède sa place pour laisser carte blanche à Emmanuel Resche. Le violoniste fait partie de l’ensemble depuis de nombreuses années et dirige lui-même son ensemble La Concordia. Il est donc maître de ces terrasses où l’on ne retrouve même pas le maître des jardins au clavecin puisqu’il est remplacé par Marie Van Rhijn. Au programme, du Lully comme lors de toutes ces terrasses, mais cette fois placé sous le signe du jardin. En effet, beaucoup de la musique de Lully a été jouée dans les jardins royaux et même si cela n’implique pas une relation forte, de nombreuses pièces font référence à la nature ou même aux jardiniers! Avec un ensemble réduit mais particulièrement investi, le violoniste nous fait découvrir de très beaux moments de musique comme la Chaconne des Arlequins ou la pièce nommée “Les Jardiniers” extraite du Ballet de Flore. Au passage, deux airs chantés par Virginie Thomas qui semble ici plus à l’aise que dans le concert avec les extraits de Georges Dandin. L’ambiance printanière et bucolique de ces pièces ainsi que l’entrain des musiciens font de ce moment un beau bouquet final de cet après-midi de promenade dans le jardin.

  • Thiré
  • Les Jardins de William Christie, La Terrasse
  • 26 août 2022, 18h
  • Carte blanche à Emmanuel Resche : Lully le jardinier
  • Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Georges Dandin : Rondeau pour les Bergers – Air “Icy l’ombre des ormeaux”
  • Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Ballet de Flore