Roméo et Juliette de Gounod sauvé par Perrine Madoeuf et Pene Pati à l’Opéra-Comique.

C’était sans doute le spectacle le plus attendu en cette période de Noël. Depuis quelques années, l’Opéra-Comique propose un opéra français en fin d’année… souvent rare, parfois juste peu monté. C’est le cas de ce Roméo et Juliette de Gounod qui n’avait pas connu les honneurs d’être représenté en version scénique à Paris depuis les mythiques représentations de 1994 qui réunissaient Roberto Alagna, Nuccia Focile et Michel Plasson. J’avais eu la chance à l’époque d’être présent en salle, mais n’ayant que onze ans, les souvenirs sont assez flous. Mais il y avait tout de même une certaine émotion de revenir dans la Salle Favart vingt-sept ans après. Et les émotions étaient aussi dûes aux circonstances. Alors que toutes les répétitions s’étaient bien passées, voilà que le jour de la répétition générale, le ténor Jean-François Borras qui devait chanter Roméo est testé positif au COVID 19… Il est alors remplacé au pied levé par Sébastien Guèze alors que le metteur en scène joue le personnage. Puis la veille de la première, c’est Julie Fuchs qui est elle aussi testée positive. Il faut donc trouver non pas un mais deux chanteurs pour reprendre ce couple maudit. Nous arrivent alors Perrine Madoeuf et Pene Pati pour prendre la relève en quelques heures pour une première triomphale. Durant la journée entre les deux représentations, nul doute que le travail scénique de ces deux artistes a dû être intense vu la qualité proposée. Mais c’était donc non seulement des retrouvailles mais aussi un spectacle miraculeusement sauvé!

Acte I : Julie Fuchs (Juliette)

Neuvième opéra de Charles Gounod, Roméo et Juliette est aussi le deuxième opéra le plus joué du compositeur, bien sûr derrière le fameux Faust. Mais se rendre compte que l’ouvrage n’a pas été joué depuis 27 ans à Paris montre combien Gounod est peu joué, même pour ses ouvrages les plus connus. Créé en 1867 au Théâtre-Lyrique, l’ouvrage aura pourtant une belle carrière avant de disparaître des scènes parisiennes pendant quelques décennies, revenant un petit peu en fin des années cinquante puis en 1994 seulement. L’ouvrage avait donc toute sa place à l’Opéra-Comique où il fut d’ailleurs créé en 1873 et c’était alors une grande première : pour la première fois il n’y a pas de dialogues parlés et l’ouvrage se termine de façon dramatique. En 1888, il fait son entrée au répertoire de l’Opéra Garnier. Mais jamais il ne réussira à s’imposer alors qu’en 1887 il comptait 391 représentations (au vingtième siècle, il n’y aura que 34 représentations à l’Opéra de Paris en comparaison).

Acte I : Jérôme Boutillier (Le Comte Capulet)

Après le triomphe de Faust et le succès mitigé de MireilleRoméo et Juliette sera le dernier grand succès public de Gounod en matière d’opéra. Il faut dire qu’il faudra attendre ensuite dix ans avant qu’il ne propose un nouvel ouvrage (Cinq-Mars en 1877. Pendant les dix années ayant précédé à la création du Roméo, le compositeur a proposé de nombreux ouvrages lyriques et ne rêvait que de repos loin de Paris. Ainsi pour composer, il quitte la capitale mais cette fois s’installe à Saint-Raphaël. La composition aura été plus ou moins difficile en fonction des passages mais il y produira parmi les plus beaux duos d’amour de l’opéra français avec ces quatre duos qui parsèment la partition. Malheureusement, comme toutes les œuvres lyriques de l’époque, il y a une différence entre ce qui était prévu dans l’esprit du compositeur et ce qui est donné actuellement. En effet, aux grés des changements de lieux de représentations et des possibilités des chanteurs, Gounod se verra dans l’obligation d’adapter sa partition ou que d’autres s’en chargent comme Bizet en 1873. L’exemple frappant est dans les airs de Juliette. Tout le monde connaît la valse du premier acte, alors qu’elle a été composée expressément pour Caroline Miolan-Carvalho qui souhaite là aussi du “brillant” et ne pouvait chanter tout l’air du poison du quatrième acte. Ce dernier d’ailleurs sera amputé de sa moitié (quand il est donné!) car jugé trop difficile et long à ce moment du drame. L’alternance entre une partie lente et une plus rapide (qui nous reste) est donc brisée. Un travail de recherche serait sans doute utile pour essayer de voir quelles sont les différences et les éventuelles coupures effectuées et peut-être réhabiliter certains passages. Marc Minkowski avait commencé ce travail en 2010 pour les représentations d’Amsterdam où l’on pouvait entendre des fragments jamais entendus avant ni enregistrés.

Acte I : Philippe-Nicolas Martin (Mercutio)

Dès que le projet a été évoqué, Olivier Mantei alors directeur de l’Opéra-Comique a souhaité demander à Éric Ruf de monter cet opéra de Gounod avec les décors et les costumes qui avaient servi à la Comédie Française pour la pièce de Shakespeare. Le décor est unique mais mobile avec des panneaux permettant de refermer l’espace ou au contraire l’ouvrir pour créer une grande place propice à l’affrontement du troisième acte. Dans un style baroque délabré, on retrouve des moulures, du carrelage, un sol en marbre usé… c’est un mélange entre une ancienne grandeur patricienne délavée et un présent envahissant qui vient briser la poésie de l’ancien. Les jeux de lumières permettent une belle création d’espaces et de bien mettre en valeurs certains moments comme le deuxième acte nocturne ou Roméo reste presque toujours dans l’ombre à l’avant de la scène. On retiendra entre autres images magnifiques le duo du deuxième acte toujours où Juliette est en milieu de scène sur une petite corniche à plusieurs mètres de hauteur, semblant au-dessus du précipice, comme l’est son cœur qui est proche de se lancer dans un amour qu’elle sait funeste. Difficile de détailler toutes les idées, mais cette production est visuellement très belle et très vivante. Il faut d’ailleurs saluer l’intelligence de la direction d’acteur qui sert l’action mais aussi la musique, sachant faire évoluer les personnages selon ce qu’explique cette dernière sans aller à l’encontre, sachant toujours les montrer vivants et mobiles sans céder à l’agitation permanente. Voilà une très belle mise en scène qui devrait de plus séduire beaucoup de public.

Acte II : Julie Fuchs (Juliette)

La présence de Laurent Campellone à la baguette était un bon présage, mais il faut avouer que sa direction ne m’a que partiellement convaincu. Déjà, il est à noter que l’Orchestre de l’opéra de Rouen Normandie n’était pas à son meilleur avec quelques soucis, des décalages… et un son qui n’était pas très beau. Mais à cela s’ajoutent des choix assez étranges de la part du chef. La partition propose de nombreux climats, des variations importantes de sentiments… Mais à vouloir toujours avancer et sur un tempo assez rapide, il nous manque l’abandon amoureux à de nombreux moments. Sans doute pour faire avancer l’action à tout pris, pour donner plus de naturel à certains dialogues… Laurent Campellone accélère et du coup nous prive de phrasés suspendus, de ralentissements et de ces doutes qui peuvent poindre. Tout avance avec efficacité mais sans grand mystère. Et ce dès l’ouverture avec le chœur qui est pris à un tempo trop rapide pour qu’il marque les esprits, étant plus une conversation qu’un moment solennel. De même juste après pour les quelques phrases de trompettes qui viennent ponctuer comme de façon interrogative alors qu’ici elle était plus sûre d’elles. Ce sera ainsi dans bien des passages, enlevant ces petits moments de flottement, coupant aussi la possibilité à la mélodie de se reposer et de se développer de belle manière. Autre effet de cette précipitation, on sent quelques flottements et quelques petits décalages entre la scène et l’orchestre dans certains passages plus rapides. Entendons-nous bien, la direction ne gâche pas l’œuvre mais elle manque un peu de tendresse et de romantisme par moments pour totalement accompagner la passion adolescente de ces deux jeunes amoureux. On saluera par contre la prestation du chœur Accentus qui, malgré les petites réserves de mise en place indiquées ci-dessus, est comme toujours impeccable en termes de nuances et de diction, d’autant plus qu’ils chantent masqués (contrairement aux solistes qui chanteront sans masque)!

Acte II : Marie Lenormand (Gertrude)

Pour ce qui est de la partition, nous avons une version assez complète mais aussi assez habituelle de la partition. Pas de grosse coupure en dehors bien sûr du ballet et de l’épithalame qui normalement s’y substitue. Mais on note avec plaisir la présence de la scène entre Frère Laurent et Frère Jean. On regrette juste qu’aucun travail n’ait été effectué sur la partition qui aurait sûrement pu être étudiée en profondeur pour noter certaines nouveautés. Encore une fois, cela avait été fait en 2010 à Amsterdam par Marc Minkowski et il serait temps qu’on applique aux partitions romantiques françaises les même méthodes de recherche que celle utilisées sur le répertoire baroque ou même certains compositeurs comme Rossini qui bénéficie d’éditions critiques de bon nombre de ses opéras.

Acte III : Adèle Charvet (Stephano)

Comme toujours avec l’Opéra-Comique, la distribution est particulièrement soignée avec beaucoup de chanteurs qui connaissent très bien ce répertoire. Ainsi, il faut citer Yu Shao en Tybalt (qui semble même sous-employé quand on pense à son superbe Bénédict dans le Timbre d’Argent en juin 2017), mais aussi Tomas Ricart, Arnaud Richard, Yoann Dubruque, et Julien Clément, respectivement Benvolio, Pâris, Gregorio et Frère Jean. Le seul souci dans les petits rôles vient du Duc de Vérone de Geoffroy Buffière qui semble manifestement gêné par son masque et se retrouve bien fragilisé. Il est original d’avoir choisi Marie Lenormand pour chanter la nourrice Gertrude. Habituellement nous avons plus une vieille matrone qu’une jeune dame… alors que Mercutio dit (avec certes un petit peu d’ironie mais pas seulement) que “le porte respect qui la suit est d’une beauté plus modeste”. La soprano nous offre ainsi un portrait scénique et vocal vraiment différent de l’habitude, plus amie et confidente que mère de substitution. On sent que la voix n’est pas forcément très à l’aise dans cette tessiture un peu grave mais elle ne cherche justement pas à appuyer les graves et trouve des couleurs très intéressantes. Mercutio est lui chanté par Philippe-Nicolas Martin. Le jeune baryton semble peiner au premier acte à projeter et l’on entend une balade de Mab très fine et ciselée, mais qui manque un peu de dynamique. Dès le deuxième acte et surtout au troisième il retrouvera cette voix facile et belle qui l’avait déjà fait remarquer dans Fortunio il y a deux ans. La mezzo-soprano Adèle Charvet n’a que peu à chanter, mais elle le fait avec beaucoup de charme et de piquant même si on sent que la tessiture est un peu aiguë dans son air. Son arrivée en robe pouvait nous faire craindre un refus du rôle travesti, mais finalement c’est finement joué de nous montrer la transformation sur scène. La grande question concernant la distribution est de savoir si Jérôme Boutillier était bien à l’aise dans les habits du Comte Capulet. Lorsque l’on regarde les interprètes du passé, on retrouve des barytons graves principalement comme Gabriel Bacquier, Alain Fondary ou Philippe Rouillon. On a l’impression que le chanteur n’est pas dans sa zone de confort, l’obligeant par moments à forcer et du coup avec des aigus qui peinent à sortir. C’est très étonnant car il a toujours été d’habitude plutôt percutant vocalement. Enfin, il faut saluer la stature paternelle superbe de Patrick Bolleire dont la voix semble se développer de plus en plus pour gagner en harmoniques graves et proposer ainsi des prestations plus touchantes dans de tels rôles.

Perrine Madoeuf

Appelée peu de temps avant la première, Perrine Madoeuf avait sauvé la première… mais au dire des spectateurs, elle avait fait plus que la sauver tant sa prestation semblait de premier plan. Et en effet, à l’écoute de ce qu’elle a proposé en ce 15 décembre, on trouve ici une belle Juliette. On sent qu’elle est plus à l’aise dans la partie plus dramatique que dans le premier acte du fait de sa voix, mais elle assume l’écriture du rôle sans faiblir, composant une Juliette assez volontaire et sensible, très impliquée tant scéniquement que vocalement. Sa prestation culmine sur un air du poison assez impressionnant où on sent qu’elle se donne sans compter, jouant et chantant comme si sa vie en dépendait. Et tout passe! Elle avait certes déjà chanté le rôle mais il est impressionnant de voir à quel point elle s’est appropriée la mise en scène, semblant totalement intégrée et juste sur chacun de ses gestes et de ses attitudes. Et il faut saluer sa prestation au deuxième acte qu’elle passe presque intégralement sur une corniche à plusieurs mètres de haut, se levant, bougeant… certes elle est assurée (son bras gauche n’est que très très rarement visible) mais chanter aussi bien tout en bougeant avec assurance sur cet petit espace alors qu’il y a 4 jours elle n’avait jamais vu ce décor est une vraie performance. Une belle interprétation donc, mais malgré tout dans notre tête on regrette de ne pas avoir découvert la Juliette de Julie Fuchs qui aurait peut-être été plus en difficulté à la fin de l’ouvrage mais aurait aussi apporté une fraîcheur avec son timbre fruité. Espérons que ce ne soit que partie remise!

Pene Pati (Roméo)

L’autre invité surprise était Pene Pati, Roméo qui remplaçait Jean-François Borras. Le ténor né dans l’archipel Samao semble être la valeur montante tant il était auréolé d’une flatteuse réputation. Il y a peu il avait fait de très beaux débuts dans L’Elixir d’Amour à l’Opéra Bastille mais en reprenant Roméo, il pouvait encore plus confirmer tous les espoirs qu’il suscitait depuis justement des Roméo et Juliette à Bordeaux. Dès les premières notes, on reste frappé par le naturel du chant. Les tempi de Laurent Campellone facilitent peut-être mais lors des récitatifs, Pene Pati semble avoir un débit fluide et presque naturel. Attention, il ne parle pas et fait bien toutes les notes mais trouve un rythme totalement adapté. Cela lui donne beaucoup de spontanéité, mais aussi quelques petits manques d’emportement où on aurait aimé le voir laisser se développer un petit peu plus la mélodie. En dehors de ce petit bémol, il faut s’incliner devant une interprétation de très grande classe. La partition ne le ménage pas et la mise en scène non plus. Mais dans les deux cas, il se lance dans l’aventure avec ses armes et triomphe de belle manière. Le personnage est ainsi touchant scéniquement alors que lui aussi a appris la mise en scène très rapidement. Et puis vocalement bien sûr. L’aigu ne lui fait pas peur et il sait parfaitement le doser. Qu’il soit délicat dans l’amour ou martial dans la violence (le final du troisième acte le voit tenir son aigu jusqu’à ce que le rideau tombe, avec un souffle impressionnant!), il sait parfaitement doser ses effets. La diction est impressionnante pour un non francophone qui de plus n’a pas pu beaucoup retravailler le texte. Et puis il y a la voix. Comme lu ailleurs, on a une sorte de mélange entre le soleil de Pavarotti et la tenue extrême de Kraus, l’un prenant parfois l’avantage sur l’autre. Il nous offre un chant raffiné, plein de nuances (certains diront trop) pour mettre en valeur le texte et les intentions. Certaines grandes phrases musicales perdent un peu de leur superbes mais ce n’est qu’une question de calage pour légèrement atténuer cela. Nous avons là affaire à un très grand Roméo et ce répertoire semble être taillé pour lui tant il est facile sans pour autant être sur-dimensionné.

Acte III

Malgré les petits défauts relevés ici ou là, cette représentation était superbe car déjà portée par un esprit de troupe qui avait résisté à tous les bouleversements. Acceptant beaucoup de contraintes, tous ont joué le jeu pour que le spectacle puisse vivre. Et puis la partition de Charles Gounod est splendide, pleine d’amour et de passion, mais aussi de délicatesse. On peut espérer qu’avec une telle production, on pourra revoir dans les années qui viennent cette production avec pourquoi pas Julie Fuchs et Jean-François Borras! Mais déjà, le couple jeune et vif de Perrine Madoeuf et Pene Pati a fait merveille par leur complicité et leur implication.

Perrine Madoeuf et Pene Pati lors des saluts.

(Malheureusement, il n’y a pas eu de photos de Perrine Madoeur et Pene Pati publiées sur le site de l’Opéra-Comique… la grande majorité des photos ici présentées étant prises lors des répétitions, ce qui explique la présence de Julie Fuchs et des masques.)

  •  Paris
  • Opéra-Comique
  • 15 décembre 2021
  • Charles Gounod (1818-1893) : Roméo et Juliette, opéra en cinq actes
  • Mise en scène et scénographie, Éric Ruf ; Costumes, Christian Lacroix ; Lumières, Bertrand Couderc ; Chorégraphie, Glyslein Lefever
  • Roméo, Pene Pati ; Juliette, Perrine Madoeuf ; Frère Laurent, Patrick Bolleire ; Stephano, Adèle Charvet ; Mercutio, Philippe-Nicolas Martin ; Comte Capulet, Jérôme Boutillier ; Gertrude, Marie Lenormand ; Tybalt, Yu Shao ; Benvolio, Thomas Ricart ; Pâris, Arnaud Richard ; Gregorio, Yoann Dubruque ; Duc de Vérone, Geoffroy Buffière ; Frère Jean, Julien Clémont
  • Danseurs, Camille Brulais / Laurent Côme / Rafael Linares Torres / Sabine Petit
  • Chœur Accentus / Opéra de Rouen Normandie
  • Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie
  • Laurent Campellone, direction

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