André Messager enfin pris au sérieux pour un splendide Fortunio à l’Opéra-Comique

Pour la troisième année maintenant, Louis Langrée revient au mois de décembre pour une production française : après Le Comte Ory de Rossini en 2017 puis Hamlet de Thomas l’année dernière, il reprend la production de 2009 de Fortunio de Messager. La production avait été saluée lors de sa création il y a maintenant dix ans et son retour était de très bon augure, surtout avec la distribution qui voyait dans les deux rôles principaux des interprètes particulièrement à l’aise dans ce répertoire Anne-Catherine Gillet et Cyrille Dubois. Les ouvrages lyriques d’André Messager sont majoritairement légers et comiques avec beaucoup d’opérettes comme Les P’tites Michu remises sur scène par la Fondation Bru Zane il y a quelques temps. Mais Fortunio n’est pas de cette trempe car si le sujet reste léger, la partition est autrement ambitieuse et démontre que l’on peut faire souriant sans pour autant faire simple. Créée en 1907, la partition sera saluée par les plus grands compositeurs de l’époque. Avec les forces réunies par l’Opéra-Comique tant d’une point de vue musical que scénique, on ne pouvait que passer un bon moment, surtout dans ces temps un peu complexes à Paris… et nul doute vu l’ovation lors de saluts que l’ensemble de la salle a passé un excellent moment de musique et de théâtre !

Né en 1853 soit en plein romantisme et alors que l’Opéra de Paris rayonne sur toute l’Europe musicale, André Messager suit les enseignements de Gabriel Fauré et Camille Saint-Saëns entre autre, formé donc par des grands maîtres de la musique française. Mais il est aussi attiré par la musique allemande et particulièrement celle de Wagner, à tel point qu’il ira en 1882 à Bayreuth pour assister au deuxième festival organisé par Wagner autour de la création de son Parsifal. Grand ami de Chabrier mais aussi de Vincent d’Indy ou Paul Dukas, Messager connait parfaitement son métier de compositeur et s’il admire la musique de Wagner, il ne cherchera jamais à la singer, préférant intégrer certains éléments tout en conservant cette touche légère et française. Il faut aussi dire que sa grande reconnaissance comme chef d’orchestre lui permet de ne pas se plier à certaines modes. Ainsi, il sera le créateur de Louise de Charpentier en 1900 puis de Pelléas et Mélisande de Debussy en 1902 entre autres. Par la suite, il deviendra de 1908 à 1914 le co-directeur de l’Opéra de Paris où il fera entrer le premier Ring complet de Wagner. Lors de la création de Fortunio le 5 juin 1907, nul doute qu’il connait déjà son futur poste… et les circonstances sont donc assez touchantes car le directeur de l’Opéra-Comique Albert Carré n’était autre que le librettiste de son premier succès dans cette salle, La Basoche en 1890 (on aura d’ailleurs une référence dans le livret de Fortunio !)… et on retrouve dans la distribution bon nombre de piliers de la troupe de l’Opéra-Comique que Messager avait dirigé dans de grands emplois durant son mandat. La boucle semble ainsi bouclée…

Acte I : Philippe-Nicolas Martin (Landry), Cyrille Dubois (Fortunio)

L’histoire est assez simple… Nous sommes dans une ville de province où le vieux notaire Maître André est marié avec la jeune et belle Jacqueline. Arrivent deux hommes : le capitaine Clavaroche ainsi que Fortunio. Le premier ne pense qu’à une chose : trouver une femme mariée à qui faire la cour et un peu plus… alors que le second est mené à la ville contre son grès justement pour devenir clerc de notaire chez Maître André. Jeune homme timide et plein de rêves, il est loin de son cousin Landry qui y travaille déjà, mais la vue de Jacqueline change du tout au tout son attitude car il tombe instantanément sous le charme de la jeune femme. Pendant ce temps Clavaroche commence une approche vers Jacqueline qui lui avoue que son mari est plus un père aimant pour elle… et à force de persuasion et de discussion avec le notaire, le capitaine se fait inviter chez le couple. Le deuxième acte montre Maître André jaloux venant vérifier si sa femme n’a pas reçu un amant dans la nuit… elle lui jure que non, le fait culpabiliser… et dès qu’il a tourné les talons fait sortir Clavaroche de l’armoire. Pour faciliter leur rapprochement, le militaire a une idée : trouver un chandelier, c’est-à-dire un amoureux transit vers lequel Maître André pourra diriger toute sa jalousie sans penser le moins du monde que c’est de Clavaroche qu’il devrait se méfier. D’abord peu séduite, Jacqueline finit par choisir Fortunio qu’elle voit par la fenêtre. Face à ce dernier, elle lui fait miroiter une proximité, un rôle de confident… et le jeune homme enflammé lui offre sa vie si besoin. Plus tard au troisième acte, le quatuor amoureux se retrouve dehors pour une petite collation : Maître André a accepté avec un certain orgueil le rôle de page galant du jeune Fortunio envers sa femme et l’amoureux est prié de chanter. Alors qu’il exprime tout son amour et sa dévotion pour une dame imaginaire, Jacqueline commence à avoir quelques troubles… et une fois seuls tous les deux, ils s’avouent leur amour mutuel qu’elle ne peut pas assumer. Fortunio se mets à l’écart pour assimiler cette nouvelle, mais aussi cette impossibilité qu’elle a de l’aimer. Arrivent Jacqueline et Clavaroche qui parlent justement de Fortunio. Elle commence à douter de son attitude et Fortunio apprend alors son rôle de chandelier, mais aussi que Maître André (sous les conseils de Clavaroche) va monter une embuscade cette nuit même pour trouver cet amant qu’il soupçonne. Le soir, Jacqueline espère que son message à Fortunio lui a permis de ne pas venir dans le piège, mais le voilà qui arrive. Tragique, il lui annonce qu’en dépit du rôle qu’il sait jouer, il lui reste dévoué et accepte de mourir si c’est pour la servir. Totalement bouleversée par cet aveu, la jeune femme répond enfin à son amour alors refréné par sa culpabilité et le cynisme de Clavaroche.. Mais voici son mari et son amant à la recherche de Fortunio. Clavaroche met la chambre sens dessus-dessous mais ne trouve pas le jeune homme qui a été caché ailleurs par Jacqueline. Cette dernière assiste à la scène, aux excuses de son mari… et propose au Capitaine Clavaroche de prendre le chandelier pour descendre, lui signifiant ainsi son nouveau rôle. Enfin les deux jeunes gens sont réunis… même si le vieux mari est toujours vivant !

Acte I : Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), Franck Leguérinel (Maître André)

Pour une telle intrigue, on pourrait attendre une musique uniformément légère, ce que certaines productions de Messager pourraient laisser suggérer. Mais il n’en est rien ! Il compose une partition certes alerte et vive mais sans jamais oublier de travailler l’orchestre pour donner des contre-chants, des instruments solistes et une caractérisation forte des situations. Les moments les plus connus sont les airs de Fortunio et de Jacqueline, parfaitement construits pour montrer la gradation des émotions. Mais à côté se trouvent des formes variées, que ce soit les discussions en musique du premier acte entre Clavaroche et Jacqueline ou des duos beaucoup plus lyriques comme ceux de Fortunio et Jacqueline. Les deux premiers actes payent plutôt leur tribu à l’opéra de demi-caractère alors que lors de deux derniers actes, on ne peut s’empêcher de penser à Werther par la densité de l’écriture, la noirceur qui se dégage du prélude du quatrième acte entre autre. Et à y regarder de plus près, toute la partition est tout aussi construite et composée avec beaucoup de soin et d’inventivité, ne restant jamais uniquement un accompagnement du texte mais soulignant les situations. Les inspirations viennent de Massenet mais aussi de Debussy avec des moments comme tout droit sortis de Pelléas et Mélisande. L’inspiration est constante et jamais facile, on entend ici un musicien exigeant qui offre d’après Fauré sa plus belle partition. Et il faut avouer que par rapport à d’autres, cet opéra de Messager est vraiment un chef d’œuvre de composition ! Il faut ajouter aussi le très beau livret de Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers, adapté du Chandelier de Musset. Tout au long de l’ouvrage, on se régale d’un texte savoureux, où les allusions ou les archaïsmes sont nombreux. Il se dégage non pas une grand moment d’humour ici, mais un amusement constant débouchant sur la fin par une grande tension avant que le sourire ne revienne sur les visages des spectateurs!

Acte I : Jean-Sébastien Bou (Clavaroche), Anne-Catherine Gillet (Jacqueline)

Comme pour Le Comte Ory, Denis Podalydès propose une mise en scène assez sobre dans le sens où elle ne cherche pas à surligner ou à faire vivre plus que ne le dit le livret l’opéra. Les décors sont sobres mais bienvenus, apportant toutefois une vision plutôt sombre de cette ville où vie Jacqueline, peut-être une sorte de Madame Bovary ? Toujours est-il que malgré les teintes ternes, le décor permet toutes les interactions entre les personnages et offre un beau cadre pour l’histoire. Et il faut noter la direction d’acteurs comme toujours très soignée dans ses mises en scènes. Si rien n’est dû au hasard dans les réactions des personnages, la logique est si belle que chacun semble agir naturellement sur scène. Avouons aussi que les chanteurs sont tous particulièrement impliqués dans leurs rôles et donnent tout pour aller au bout de leurs personnages. On remarquera aussi les très beaux costumes de Christian Lacroix.

Acte I : Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), Franck Leguérinel (Maître André), Jean-Sébastien Bou (Clavaroche)

Comme en 2009, c’est Louis Langrée qui est à la direction mais l’orchestre a changé puisqu’à l’Orchestre de Paris succède l’Orchestre des Champs-Élysées. On passe donc d’un orchestre traditionnel à un orchestre jouant sur instruments d’époque. Et le son de cet ensemble est déjà bien connu pour sa qualité en termes de couleurs et de textures. Tout au long de l’ouvrage, on peut entendre un engagement de tous les instants, des solistes incroyables de beautés et une cohésion formidable, sachant aussi bien nous offrir un délicat badinage qu’un tutti particulièrement dramatique ! Le tapis musical se déploie avec générosité mais aussi une ampleur toujours maîtrisée. Mais bien sûr, il faut aussi saluer le travail du chef Louis Langrée pour cette qualité car on sent combien il couve son orchestre, combien il lui insuffle de l’énergie tout au long de ces deux heures de musique. Toujours attentif, il semble se démultiplier pour donner les départs de chacun des pupitres. Le résultat permet de montrer toute la richesse de cette partition, tout son charme aussi… bref de montrer tout le génie de Messager lors de l’écriture de ce Fortunio. Le Chœur des Éléments est comme toujours parfait en termes de diction et d’ensemble.

Acte II : Franck Leguérinel (Maître André), Anne-Catherine Gillet (Jacqueline)

Dans cette partition, il y a de nombreux petits rôles et il faut saluer la qualité de la distribution qui nous permet d’entendre de jeunes chanteurs totalement formés et prêts à prendre la place des plus anciens si l’on en croit les quelques répliques de certains ou même pour des rôles un peu plus développés. Ainsi Luc Bertin-Hugault se montre comme toujours d’une grande noblesse dans son incarnation et si son rôle n’est pas très développé, il donne tout de même à entendre sa superbe voix… mais c’est un habitué de l’Opéra-Comique ! Autre découverte chez Aliénor Feix qui prête son superbe timbre de mezzo à Madelon la suivante de Jacqueline. La voix est chaude, parfaitement canalisée. Et puis bien sûr il y a le Landry de Philippe-Nicolas Martin. Le baryton se montre un parfait contrepoint de Fortunio avec un personnage sûr de lui, volontaire, un brin gouailleur… tout est parfaitement dosé et servi par une voix sonore et un style impeccable.

Acte II : Aliénor Feix (Madelon), Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), Philippe-Nicolas Martin (Landry)

Dans le rôle du vieux mari, Franck Leguérinel est en terrain connu. Lui qui a déjà triomphé dans de nombreux rôles de caractère se montre parfait d’un bout à l’autre, sachant parfaitement doser le comique et le sérieux, le parler-chanter et les moments de pleine voix. Il retrouve un emploi assez proche de ce qu’il donnait dans Fantasio il y a deux ans, ou le Vizir de Marouf il y a un peu plus d’un an : ces personnages pleins de puissance normalement mais qui sont souvent légèrement ridicules face aux autres personnages. Et tout est parfait ici pour son Maître André plein de morgue en public, mais qui perd tous ses moyens dans le cadre privé face à sa femme. Une superbe prestation qui évite le ridicule pour nous rendre sympathique celui qui pourrait sinon devenir un vieux barbon. En Clavaroche, Jean-Sébastien Bou retrouve un personnage qu’il avait créé ici en 2009. Depuis dix ans, la voix a gagné en maturité et le caractère de ce capitaine doit s’en ressentir. En tout cas, nous avons bien vu ce gradé qui se croit tout permis, qui n’a aucun scrupule à tromper son monde. La voix est toujours aussi belle et mordante pour un portrait tout en détail mais aussi violent ! Le texte est savoureusement dit, avec tous les sous-entendus que l’on peut attendre, de même que l’acteur est parfaitement crédible avec son torse bombé, sûr de lui d’un bout à l’autre afin de se trouver bien bête au final !

Acte III : Jean-Sébastien Bou (Clavaroche), Anne-Catherine Gillet (Jacqueline)

Qui de mieux aurait pu donner vie à Jacqueline qu’Anne-Catherine Gillet, cette femme sérieuse mais qui s’ennuie, cette jeune femme mariée à un homme qui pourrait être son père et qu’elle aime comme tel. Depuis de nombreuses années, elle a montré tout son talent pour incarner ces rôles typiques d’un certain opéra-comique français. Elle y promène son naturel, sa fraîcheur ainsi que sa générosité. Dès les premières notes, on est frappé par la pureté du timbre, par la beauté de ce petit grelot ainsi que par la diction si belle. À certains instant, on croirait presque entendre Mady Mesplé dans ses plus grands moments tant le chant est beau et sensible. Elle donne un portrait très complet de Jacqueline. Le premier acte la voit mutine et distante face à Clavaroche à tel point qu’on en vient à se demander comment elle a pu l’accepter dans son lit si rapidement lors du deuxième acte. Mais dès l’apparition de Fortunio, on sent tout le doute qu’elle ressent. Puis c’est à partir de la chanson de Fortunio qu’elle bascule, découvrant une femme plus complexe, la voix trouve des accents particulièrement tragiques, on entend et on voit la femme traquée qui a conscience de son erreur. Son air de début du dernier acte est un bonheur tant la mélancolie et la tristesse sont parfaitement dosées. Anne-Catherine Gillet se montre ici sous son meilleur jour et on ne peut que s’incliner devant l’évidence de sa composition vocale tout comme théâtrale.

Acte IV : Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), Cyrille Dubois (Fortunio)

Face à elle se trouve un Fortunio d’exception en la personne de Cyrille Dubois. Le jeune ténor français a tout pour ce rôle, depuis la stature jusqu’à la voix, et même la prestance sur scène. Dès son arrivée, on voit le jeune garçon poète et lunaire… ce petit signe de la main à son cousin dresse immédiatement un portrait de timidité particulièrement naturelle. Et la détresse comme la mélancolie sont montrées avec force et grâce, comme si elles étaient plus de Cyrille Dubois que de la composition théâtrale. Et vocalement, on ne sait ce qu’il faut louer le plus tant il semble posséder toutes les facettes du personnage : le timbre juvénile, la poésie de la ligne vocale, la vaillance dans les moments d’exaltation… À partir du premier face à face entre les deux jeunes gens, on découvre l’abîme dans lequel il se trouve, la voix trahit toute cette détresse mais aussi tout cet amour qui l’habite. On sent le ténor totalement épanouit ici, totalement investi dans ce rôle si beau. Il nous offre des moments d’une grande intensité poétique, mais affronte aussi une écriture assez tendue dans l’aigu qui lui demande de passer au-dessus d’un orchestre assez fourni par moments. Et tout ceci est fait magnifiquement ! L’ovation lors des saluts fait plaisir pour un tel artiste.

Acte IV : Cyrille Dubois (Fortunio), Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), Franck Leguérinel (Maître André)

Quel plaisir de découvrir une telle partition dans de telles conditions ! Tout dans ce Fortunio est parfait… la distribution réunie est sublime avec en tête un duo Anne-Catherine Gillet et Cyrille Dubois aussi magnifiques que touchants, la mise en scène très belle et la direction ainsi que l’orchestre sont splendides. Une captation devrait avoir lieu pour France-Télévision au moins, mais on ne peut qu’espérer une parution officielle par la suite pour immortaliser une si belle réussite !

  • Paris
  • Opéra-Comique
  • 12 décembre 2019
  • André Messager (1853-1929), Fortunio, comédie lyrique en quatre actes
  • Mise en scène, Denis Podalydès ; Décors, Éric Ruf ; Costume, Christian Lacroix ; Lumières, Stéphanie Daniel
  • Fortunio, Cyrille Dubois ; Jacqueline, Anne-Catherine Gillet ; Maître André, Franck Leguérinel ; Clavaroche, Jean-Sébastien Bou ; Landry, Philippe-Nicolas Martin ; Lieutenant d’Azincourt, Pierre Derhet ; Lieutenant de Verbois, Thomas Dear ; Madelon, Aliénor Feix ; Maître Subtil, Luc Bertin-Hugault ; Guillaume, Geoffroy Buffière ; Gertrude, Sarah Jouffroy ; Comédien, Laurent Podalydès
  • Chœur des Éléments
  • Orchestre des Champs-Élysées
  • Louis Langrée, direction

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