Callas en direct – 5/5, 1958-1964 : La Traviata, Il Pirata, Poliuto et Tosca

Voici enfin la fin de cette série… nous sommes ici sur les dernières années de la carrière de La Divina. La voix a alors perdu son arrogance première, mais l’interprète reste comme toujours passionnante. Entre 1958 et 1964, son répertoire va se réduire, elle va abandonner certains rôles et nous avons donc les derniers feux. Paradoxalement, c’est sans doute l’une des périodes dont nous avons le plus d’enregistrements parfois douloureux. Ici, deux rôles qui auront marqués sa carrière et deux autres qui prouvent toute la curiosité qu’elle avait pour le bel-canto, réussissant à monter des ouvrages rares et quasi-oubliés sur de grandes scènes. On ne sait actuellement où en serait tout un pan du répertoire si elle n’avait pas commencé dans les années cinquante à remonter des opéras qui étaient alors si peu donnés.

Les autres parties de ce coffret sont commentés ici :

Parmi les rôles qui sont très liés à Maria Callas, il y a bien sûr Lucia, Tosca, Norma… mais aussi La Traviata. Elle a chanté le rôle 63 fois en seulement sept ans ! En 1951 la voix pouvait peut-être sembler démesurée. Mais petit à petit la voix s’est affinée et autant cela a pu être dommageable à certains personnages autant pour Violetta, elle a trouvé petit à petit cette fêlure et ce côté désabusé du premier acte, et surtout cette émotion pure qui l’habite tout au long de l’ouvrage. Il est saisissant en 1958 d’entendre les infinies nuances, les petites respirations ou les petits rires qui montrent combien elle est totalement imprégnée de ce personnage. L’air du premier acte est enlevé avec panache même si les sur-aigus sont un peu difficiles. Mais peu importe tant l’on est captivé ! On entend vraiment la courtisane qui se lance dans la folie pour oublier, oublier son amour naissant mais aussi sa maladie. Et puis dès que le drame arrive forcément elle est tout bonnement géniale. On retiendra bien sûr en particulier la confrontation avec Germont père où tout se brise… et puis le dernier acte qui est une progression parfaite, depuis une lecture de la lettre sans outrance aucune jusqu’à ce final où trop souvent on entend la soprano reprendre toutes ses forces avant de s’effondrer. Rien de tel ici, la voix reste éteinte et on sent combien elle s’illusionne sur son retour à la vie.

Face à elle, un jeune ténor de 31 ans seulement, qui chante sur les grandes scènes seulement depuis deux ans : Alfredo Kraus. Le ténor espagnol est au tout début de sa carrière et il offre à son personnage toute la jeunesse nécessaire et un chant splendide ! On a déjà le grand ténor qui chantera encore pendant quarante ans sur scène. L’entente est parfaite entre les deux chanteurs et nous trouvons un couple qu’on aurait rêvé entendre en studio peu de temps après pour immortaliser dans un son parfait ces prestations. Dans le rôle du père, Mario Sereni se montre à la hauteur même s’il n’est pas aussi fascinant que le jeune couple.

Franco Ghione est un petit peu sur la même ligne, avec une direction plutôt attentive mais qui ne révolutionne pas l’ouvrage, et surtout qui cautionne des coupures comme la cabalette d’Alfredo, celle de Germont Père, le deuxième couplet de la lettre… mais c’était la tradition alors !

Enfin, parlons de la qualité… et si la prise de son accuse son âge, elle permet tout de même de profiter de cette belle soirée d’opéra où une immense star prépare ses adieux à un rôle au sommet de son incarnation, alors qu’un jeune ténor se révèle.

  • Giuseppe Verdi (1813-1901), La Traviata, Opéra en trois actes
  • Violetta Valéry, Maria Callas ; Alfredo Germont, Alfredo Kraus ; Giorgio Germont, Mario Sereni ; Floria Bervoix, Laura Zannini ; Annina, Maria Cristina de Castro ; Gastone, Piero de Palma ; Il barone Douphol, Alvaro Malta ; Il marchese D’Obigny, Vita Susca ; Il dottore Grenvil, Alessandro Maddalena ; Un commissionario, Manuel Leotão
  • Chœur du Théâtre National du São Carlos
  • Orchestre du Théâtre National du São Carlos
  • Franco Ghione, direction
  • 2 CD Warner Classics, 0190295844486. Enregistré en direct au Théâtre National du São Carlos, le 27 mars 1958.

En mai 1958, Maria Callas interprétait Imogene dans Il Pirata sur la scène de La Scala de Milan. Entourée de Corelli et Bastianini sous la direction de Votto, elle enflammait la scène et donnait naissance à l’une de ces grandes héroïnes romantiques qu’elle savait si bien habiter. Malheureusement, la bande qui existerait n’a jamais été publiée… et malgré la beauté de la distribution, ce sera l’enregistrement en concert de New-York qui nous la montre. Et quel personnage ! Avec toutes les coupures qui parsèment la partition, nous avons ici une immense part de l’opéra qui est dévolue à Imogene et nous permet donc d’entendre les grands moments de Maria Callas. Son air d’entrée bien sûr aussi long que magnifique, mais aussi parfaitement caractérisé. Et puis il y a bien sûr cette grande scène de folie qui clôt l’opéra. Enregistrée en 1958, la scène final avait déjà été impressionnante en studio dans le récital qui rassemble aussi la scène de folie d’Anna Bolena ainsi que celle d’Ophélie dans Hamlet de Thomas. Ici, portée par la scène malgré le manque de mise en scène, elle est comme transcendée. Les aigus peuvent être un peu tendus ou même assez laids, mais rien n’arrive à empêcher cette théâtralité qui se développe. Et pour la date de 1959, la voix est en grande forme, portée sans doute par le drame puissant mis en place par Bellini.

Espérons qu’un jour la bande de La Scala puisse reparaître car si ici les chanteurs autour de Callas ne sont pas indignes, ils sont loin de réussir à lui donner une réplique satisfaisante. Les voix manquent d’éclat et de technique pour totalement briller dans ces rôles. Pier Miranda Ferraro propose un Gualtiero assez terne qui manque de virtuosité pour donner aux airs le poids voulu. Et pour Costantino Ego, son rôle est très fortement réduit et ne lui permet pas vraiment de briller. À la direction, Nicola Rescigno propose un orchestre assez vif et soigné sans forcément être renversant de détails. Après, la prise de son n’aide pas forcément à se donner une idée car les voix sont mises très en avant. On notera aussi d’un point de vue technique quelques déformations de la voix de Callas qui semble saturer les micros, mais seulement pour certains rares passages.

  • Vincenzo Bellini (1801-1835), Il Pirata, Opéra en deux actes
  • Imogene, Maria Callas ; Ernesto, Costantino Ego ; Gualtiero, Pier Miranda Ferraro ; Itulbo, Glade Peterson ; Goffredo, Chester Watson ; Adele, Regina Sarfaty
  • Chœur de la Société Américaine d‘Opéra
  • Orchestre de la Société Américaine d‘Opéra
  • Nicola Rescigno, direction
  • 2 CD Warner Classics, 0190295844660. Enregistré en direct au Carnegie Hall de New-York, le 27 janvier 1959.

Le 7 décembre 1960, La Scala ouvre sa saison avec un ouvrage très rare… et la dernière prise de rôle sur scène pour Maria Callas. Et bien sûr c’est cette soirée qui a été enregistrée pour mémoire. Tout avait été fait pour que la soirée soit triomphale entre la mise en scène, la distribution… et Antonino Votto à la direction. Le chef bien sûr a coupé la partition de Donizetti, mais le résultat nous donne tout de même une certaine idée de ce qu’est l’ouvrage avec une dramaturgie qui avance bien. La direction est assez théâtrale et si la qualité du son n’est pas optimale, nous pouvons tout de même bien suivre le discours musical.
Dans les rôles secondaires, on peut noter des habitués comme Piero de Palma ou Nicola Zaccaria qui tiennent parfaitement leurs rôles… mais c’est bien sûr le trio de tête qui retient l’attention : Callas, Corelli et Bastianini… On aurait certes pu espérer un chant un peu plus délicat et nuancé par les deux hommes, mais il faut avouer que le rendu est assez excitant. Bastianini donne grandeur et importance à son Severo et si l’on entend uniquement le chef d’armée et bien pu l’amoureux magnanime, le chant reste impressionnant et marquant. Il en est de même pour Corelli qui semble plus essayer de convaincre de sa conversion par la puissance vocale de ses prières que par la piété. Le chant est musclé, puissant… légèrement expressionniste comme souvent… et on est donc loin du héros de tragédie que l’on peut imaginer. Mais là encore… la conviction est telle que l’on rend les armes.
Reste le cas de Maria Callas… En 1960, la voix a ses mauvais soirs et il semble que ce soit le cas. Bien sûr, la tragédienne est là, frémissante et fascinante. Car au final elle est la seule à composer un vrai personnage avec une Pauline noble mais aussi tremblante face aux dangers. Mais la voix est bien stridente dans bien des moments, les aigus sont vraiment difficiles.
Résurrection pour ce Poliuto, mais les conditions n’étaient sans doutes pas vraiment les meilleures pour rendre justice à la partition de Donizetti…

  • Gaetano Donizetti (1797-1848), Poliuto, Tragédie lyrique en trois actes
  • Poliuto, Franco Corelli ; Paolina, Maria Callas ; Severo, Ettore Bastianini ; Callistene, Nicola Zaccaria ; Nearco, Piero de Palma ; Felice, Rinaldo Pelizzoni ; Due cristiani, Virgilio Carbonari / Giuseppe Morresi
  • Chœur du Théâtre de la Scala de Milan
  • Orchestre du Théâtre de la Scala de Milan
  • Antonino Votto, direction
  • 2 CD Warner Classics, 0190295844578. Enregistré à la Scala de Milan, le 7 décembre 1960.

Et voici le dernier enregistrement audio de ce coffret… Bien sûr il était inconcevable de ne pas offrir une Tosca… Mais la question des éditeurs de ce coffret a sans nul doute été de choisir quel enregistrement proposer. Il y en a un certain nombre : Mexico en 1950, à Rio de Janeiro en 1951, Mexico en 1952, Londres en 1964, New-York en 1965… et la dernière à Londres en 1965 encore (merci @Laupéra pour le listing et les avis !). Alors j’avoue ne pas avoir écouté toutes ces versions, mais une personne de confiance l’ayant fait… on se rend compte que c’était sans doute le seul choix dans un rôle qu’elle a énormément chanté mais qui n’est documenté en direct qu’en début de carrière (et cela semble ne pas être passionnant) ou en fin de carrière (et alors la voix ne suit plus…). Donc finalement, cet enregistrement de 1964 semble être le meilleur choix par faute de bon choix.

Déjà, la qualité sonore est au rendez-vous avec bien sûr un peu de souffle mais un bon confort pour les auditeurs, permettant d’apprécier la soirée. Carlo Felice Cillario n’est pas le meilleur chef, mais il accompagne bien les artistes…

Dans la distribution, on est étonné de retrouver Renato Cioni. Plus habitué à des rôles moins lourds, il semble un peu au-delà de ses limites en Cavaradossi. Mais il tient le rôle tout de même avec une certaine élégance malgré quelques moments clairement poussés par manque de puissance. Tito Gobbi est lui de retour en Scarpia et on peut noter les dégâts du temps sur sa voix. Réduit à une trame sonore, la voix claque encore plus et n’est plus guère nuancée. Malgré cela, l’interprète reste une référence par sa façon de faire vivre le texte et de créer un personnage encore plus ignoble et cinglant qu’en 1953 en studio. Mais vocalement, quelques moments le montrent en difficultés.

Enfin, la reine Callas… Là aussi le temps a passé… mais là aussi il reste l’interprète. Connaissant le rôle sur le bout des doigts (elle ne chante à l’époque plus que trois rôles sur scène : Norma, Medea et Tosca), elle sait comment masquer ses faiblesses et même s’en servir à des fins expressives. Tout au long de la soirée, ce n’est plus la tigresse fière que nous entendions en 1953, mais une cantatrice blessée, plus effrayée et sur la défensive que fière et forte. La conception est en accord avec la voix et alors que l’on frissonne à quelques aigus criés, on reste fasciné par la composition dramatique de Callas. Finalement, on comprend que c’est ce fragile équilibre qu’elle a réussi à atteindre ce soir-là qui a convaincu les éditeurs de choisir cet enregistrement. Les suivants seront plus difficiles même si le dernier de 1965 a sans doute une émotion particulière puisque ce sont ses adieux scéniques. Mais l’enregistrement de 1952 doit sans doute être passionnant car montrant la chanteuse en pleine possession de ses moyens et sans les choix de Victor de Sabata pour son génial studio de 1953.

Au final, cet enregistrement reste intéressant car elle n’y est pas si mal entourée… et elle donne encore à entendre un chant qui se tient malgré quelques faiblesses… et surtout un personnage qui n’est pas encore submergé par les failles vocales.

  • Giacomo Puccini (1858-1924), Tosca, Opéra en trois actes
  • Floria Tosca, Maria Callas ; Mario Cavaradossi, Renato Cioni ; Scarpia, Tito Gobbi ; Cesare Angelotti, Victor Godfrey ; Spoletta, Robert Bowman ; Sagrestano, Eric Garrett ; Sciarrone, Denis Wicks ; Un carceriere, Edgar Boniface ; Un pastore, David Sellar
  • Chœur du Royal Opera House, Covent Garden
  • Orchestre du Royal Opera House, Covent Garden
  • Carlo Felice Cillario, direction
  • 2 CD Warner Classics, 0190295844493. Enregistré au Covent Garden de Londres, le 24 janvier 1964.

Presque trois ans après avoir commencé l’écoute de ce coffret, j’en viens enfin à bout. Non pas qu’il soit immense ou de mauvaise qualité, mais plus on avance et plus on retrouve la voix fatiguée et des enregistrements plus connus. On perd l’intérêt de la nouveauté pour ces vieilles captations indignes techniquement mais si passionnantes. Mais voilà… la tâche est achevée !

En conclusion, on pourra dire que ce coffret est beau, bien réalisé… mais il est vraiment dommage que Warner ait été obligé de se restreindre à son catalogue (en dehors des quelques premiers enregistrements rachetés). Il y avait parfois tellement mieux à offrir pour certaines œuvres. Le travail sur les bandes audio ne révèle en général aucun miracle et mais il y a un gain tout de même qui permet l’écoute des prestations sans trop souffrir (sauf cas exceptionnel). Mais on pouvait espérer un retour à des bandes nouvellement découvertes parfois ou nettoyées avec beaucoup de soin comme certains éditeurs peuvent le faire… il n’en est malheureusement rien. Et il est dommage de n’avoir proposé que des Blu-Ray pour les vidéos… n’étant pas équipé, je ne pourrais donc pas les voir. Un doublon en DVD n’aurait pas été de trop.

Ce coffret reste une belle promenade dans l’art de Maria Callas, montrant toute l’étendue de son talent, la variété de son répertoire. Bien sûr on reste frustré de ne pas retrouver d’autres rôles perdus depuis (Fedora, Don Carlo, Tristan und Isolde) alors qu’un enregistrement a existé. Mais il y a déjà beaucoup d’ouvrage rares dans sa carrière ici qui sont présentés.

Pour une discographie plus complète, il faut absolument se référer au travail titanesque de @Laupéra sur son blog qui aura dit un mot sur chacun des enregistrements qui nous restent actuellement de Maria Callas en 12 chapitres avec entre autre une conclusion passionnante : 1949-1950, 1951-1952, 1953, 1954, 1955, 1956, 1957, 1958, 1959, 1960-1962, 1963-1964, 1965-1976 et Conclusion.

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