Callas en direct – 2/5, 1952 : Armida, Norma et Macbeth

Cette deuxième partie du retour sur le coffret regroupant des témoignages en direct de Maria Callas est uniquement centré sur 1952, année où l’on pourrait considérer que la voix est à son zénith : elle a conservé la largeur des premières années dramatiques, tout en ayant gagné déjà tous ses galons de technicienne. C’est donc une voix immense, dramatique à souhait… mais aussi à la technique flamboyante et virtuose. Et l’on a encore ces quelques rôles qu’elle n’abordera plus par la suite comme dans le Rossini seria ou cette fameuse Lady Macbeth. En avançant dans les années et avec la popularité grandissante, on pourrait penser que chacune de ses prises de rôles serait enregistrée avec soin pour un témoignage. Il n’en est malheureusement rien et on verra par la suite combien certains témoignages restent difficiles à écouter. Mais l’on continue à découvrir le parcours de l’artiste vers le bel-canto sur lequel elle va régner par la suite !

Les autres parties de ce coffret sont commentés ici :

Encore un répertoire rarement abordé par Maria Callas : l’opéra seria… Si elle a enregistré deux opéras de Rossini, c’était du Rossini comique. Mais à cette époque le seria était peu représenté. Aussi, cet enregistrement est déjà historique à ce titre : la révolution de Pesaro n’est pas encore passée par là et donc on a peu de traces de ce répertoire.

Comme on peut s’y attendre, le son est plutôt précaire avec particulièrement un début du premier acte assez impressionnant : le chœur semble sorti d’une boite tellement le son est déformé. Mais le pire sera pour l’acte III où la qualité est tellement mauvaise que Warner a décidé de couper une douzaine de minutes. Le reste du temps, on a quelques éloignements ou du souffle, mais on peut tout de même très bien profiter de la captation.

Tullio Serafin a réuni une distribution d’assez bon niveau, mais celle qui est au-dessus de tous reste Maria Callas. Les autres chanteurs présentent la partition, mais nivelée techniquement. En effet, à cette époque, rares étaient les ténors capables d’affronter l’écriture rossinienne et ici, les cinq réunis n’ont pas le bagage nécessaire. Ils chantent plus comme du Donizetti (sans variation, sans vocalise, sans aigus) ou du Verdi au final. Mais émerge de cette grisaille l’Armida de Callas. Et là on découvre ce que chanter Rossini veut dire. Même si l’on a l’habitude d’entendre la soprano dans Donizetti ou Bellini, la liberté offerte par Rossini lui permet ici de vraiment démontrer toute sa technique en offrant variations et extrapolations. Ici nous avons non seulement une Armida de par la théâtralité du personnage créé par Maria Callas, mais nous avons aussi cette magicienne qui donne toute sa démesure vocale. On ne sait ce qu’il faut le plus admirer : la vocalise précise, les nuances parfaites, les sur-aigus dantesques, les variations parfaitement défendues et rendues… Tout ici est déjà le germe de ce que sera la renaissance Rossini. Malheureusement, la chanteuse est bien seule à parler ce langage… Et si Tullio Serafin apporte une belle aide et un certain sens du drame, il n’arrive pas à offrir véritablement toute la dimension de la partition. Mais il a déjà proposé à Maria Callas ce rôle et nous avons ainsi encore une fois la possibilité d’entendre cette voix hors du commun : puissance, longueur et technique sont ici rassemblés !

  • Gioacchino Rossini (1792-1868), Armida, Drame en musique en trois actes
  • Armida, Maria Callas ; Rinaldo, Francesco Albanese ; Gernando / Ubaldo, Mario Filippeschi ; Goffredo, Alessandro Ziliani ; Eustazio, Antonio Salvarezza ; Carlo, Gianni Raimondi ; Astarotte, Marco Stefanoni ; Idraote, Mario Frosini
  • Chœur du Théâtre Communal de Florence
  • Orchestre du Théâtre Communal de Florence
  • Tullio Sefafin, direction
  • 2 CD Warner Classics, 0190295844530. Enregistré en direct au Théâtre Communal de Florence, le 26 avril 1952.

Norma fait partie des rôles majeurs de Maria Callas, peut-être celui avec Tosca qui lui est le plus associé tant elle le marqua de son emprunte et le chanta souvent ! C’est aussi un rôle où l’on peut la comparer avec elle-même, voir son évolution et ses interprétations… mais aussi comparer son entourage et il faut bien avouer qu’ici ce dernier n’est pas (et de loin!) le plus enthousiasmant que l’on peut trouver ! Il faut tout de même saluer la qualité de l’enregistrement : en 1952 nous avons un document de très bon niveau, avec une belle captation.

Mais malheureusement, comme dit juste avant, l’entourage n’est pas au niveau. À commencer par le Pollione de Miro Picchi qui est assez triste. Il est le premier Pollione de Callas, mais ici semble dépassé par la tessiture du rôle. On notera un beau timbre et une belle connaissance du style nécessaire. Mais entendre son air d’entrée amputé de tous ses aigus est tout de même très dommage ! De même Ebe Stignani est une partenaire avec qui Callas a beaucoup chanté, mais est-elle encore en 1952 un Adalgisa de tout premier plan ? On peut se poser la question. La voix a gardé une certaine fraicheur, mais le style est assez ancien et tranche vraiment avec la façon de chanter de Maria Callas. Par contre, on notera un bon Oroveso de Giacomo Vaghi… et bien sûr la prestation de Joan Sutherland en Clotilde. Passage de témoin ? Pas tout à fait tant Callas continuera à chanter le rôle pendant encore de nombreuses années. Mais il est tout de même assez émouvant de trouver ces deux grandes Norma dans un même enregistrement. Bien sûr, on aurait plus rêvé de Sutherland en Adalgisa par exemple !

Et Callas ? Car il y a déjà un enregistrement studio de 1954 avec la même Stignani… et l’enregistrement plus tardif de 1960 avec Christa Ludwig et Franco Corelli. Mais aussi nous avons des prises sur le vif et à ce titre cette prestation est assez incroyable d’autorité et de présence pour la jeune cantatrice. Elle connaissait déjà bien le rôle pour l’avoir chanté plus de quarante fois depuis 1949. On trouve ici tout ce que demande le rôle et même plus ! La tragédienne est bien sûr au rendez-vous avec une méditation sur ses enfants à pleurer tout comme la scène finale, mais aussi cette violence dans la douleur de la fin du premier acte conclu triomphalement par un sur-aigu glorieux. Aucune faiblesse vocale ici, et déjà un portrait extrêmement fouillé.

Mais la question reste… pourquoi avec choisi cette version de Londres dans ce coffret ? Pour la direction de Vittorio Gui ? Sûrement pas… non pas qu’il soit mauvais, mais nous avons d’autres chefs de la même trempe pour accompagner Callas dans ce rôle. Pour la qualité de prise de son ? Peut-être… il est à espérer que ce n’est pas pour le sur-aigu extrapolé. Mais quand on voit les distributions magnifiques qui peuvent se trouver, on reste sceptique. Même dans le livret d’accompagnement, ils parlent de la version de 1955 à Milan avec Mario del Monaco et Giulietta Simionato qui aurait eu sans doute plus sa place ici : Maria Callas est encore dans une grande forme vocale et la distribution est brulante d’un bout à l’autre ! On retiendra donc la prestation de la soprano grecque qui est mémorable, mais quel dommage de ce manque de répondant dans la distribution.

  • Vincenzo Bellini (1801-1835), Norma, Opéra en deux actes
  • Norma, Maria Callas ; Pollione, Miro Picchi ; Adalgisa, Ebe Stignani ; Oroveso, Giacomo Vaghi ; Flavio, Paul Asciak ; Clotilde, Joan Sutherland
  • Chœur du Royal Opera House, Covent Garden
  • Orchestre du Royal Opera House, Covent Garden
  • Vittorio Gui, direction
  • 2 CD Warner Classics, 0190295844639. Enregistré en direct au Covent Garden de Londres, le 18 novembre 1952.

On passe sans transition à un rôle qui aura été particulièrement épisodique dans la carrière de Maria Callas, mais qui pourtant aura eu un fort impact : Lady Macbeth. Seulement cinq représentations en décembre 1952 et ce sera la première qui sera enregistrée et donc maintenant qui fige l’interprétation de la cantatrice. Un projet a été négocié à New-York mais après un désaccord entre la direction et la chanteuse, ce sera finalement Leonie Rysanek qui chantera le rôle. On comprend donc le côté historique du document.

Justement, pendant longtemps, ce document était assez inécoutable du fait de la très mauvaise qualité des bandes. Entre le souffle, les changements de niveaux et les échos… difficile de se concentrer sur la représentation. Les personnages étaient bien là mais brouillés. Avec cette nouvelle édition, il y a un véritable gain car déjà le son est beaucoup plus net et moins parasité par les différents éléments extérieurs. La qualité reste légèrement difficile à certains moments mais le disque est totalement écoutable et donc permet de juger des prestations des différents chanteurs.

Et il aurait été dommage de ne pas avoir cette source nettoyée (ou une nouvelle source) car la représentation mérite la légende qui l’accompagne ! Victor de Sabata déjà offre la partition dans toute sa noirceur, en accentuant certaines rudesses. L’énergie est démoniaque et sombre, l’orchestre tendu… tout ici met en lumière l’originalité de la partition de Giuseppe Verdi.

Mais ce qui frappe, c’est avant tout la qualité de la distribution réunie. Gino Penno n’est peut-être pas le meilleur des Macduff, mais il a ce timbre italien superbe et un beau phrasé. Italo Tajo de même se montre un beau Banco avec la stature nécessaire pour ce personnage qui est la noblesse même dans cet opéra où la noirceur prédomine. Le timbre sombre se montre d’un superbe paternalisme.

Pour le rôle-titre, Enzo Mascherini offre une très belle caractérisation du général écossais. Lui qui avait déjà montré ses qualités dans I Vespri Sicilianni retrouve les mêmes qualités de noblesse de chant et de beauté de timbre. Violent ou lamentable, son personnage est très bien construit pour offrir une vraie rivalité artistique face à Lady Macbeth.

Car oui, il faut bien l’avouer, celle qui illumine cet enregistrement c’est bien sûr Maria Callas. Elle semble faite pour le rôle tant elle en a la technique mais aussi le timbre et le charisme. Verdi souhaitait une voix « laide »… et la chanteuse n’hésite pas à forcer le trait alors que déjà on ne peut parler d’une belle voix. Mais ce qui reste sidérant c’est de penser que malgré une prise de rôle, elle donne une vision déjà complète d’un rôle extrêmement dramatique et puissant. Elle se jette dans les embûches sans faillir, déployant non seulement les vocalises démoniaques mais aussi une flamme noire qui irradie. Que ce soit dans l’air d’entrée ouvert sur une lecture de la lettre à donner froid dans le dos et clôt par une cabalette terrifiante… ou dans le somnambulisme mené à un rythme effréné par le chef (mais conclu par un contre-ré piano!)… elle est une Lady Macbeth parfaite. Historique même… à tel point qu’on se demande pourquoi elle ne reprendra jamais le rôle. Un rendez-vous manqué. Tout comme de ne pas avoir gravé ce rôle au studio quelques années après avec un Tito Gobbi par exemple !

  • Giuseppe Verdi (1813-1901), Macbeth, Opéra en quatre actes
  • Macbeth, Enzo Mascherini ; Lady Macbeth, Maria Callas ; Banco, Italo Tajo ; Macduff, Gino Penno ; Malcolm, Luciano della Pergola ; Una Dama, Angela Vercelli ; Un medico, Dario Caselli ; Un servo, Atilio Barbesi ; Un sicario, Mario Tommasini ; Un araldo, Ivo Vinco
  • Chœur du Théâtre de La Scala de Milan
  • Orchestre du Théâtre de La Scala de Milan
  • Victor de Sabata, direction
  • 2 CD Warner Classics, 0190295844479. Enregistré en direct à La Scala de Milan, le 7 décembre 1952.

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