Jeune et brillante génération pour La Forza del Destino à Bastille!

Étrangement, alors que la partition de La Forza del Destino fait sans doute partie des plus belles de Giuseppe Verdi, elle n’a pas beaucoup été représentée à Paris ces dernières décennies. Entre 1981 et 2011, aucune représentation à l’Opéra National de Paris. Bien sûr, la production de 1975 a vu passer des grands noms comme Martina Arroyo, Piero Cappuccilli, Nicolai Ghiaurov, Martti Talvela, Kurt Moll, Fiorenza Cossotto, Placido Domingo… mais pourquoi ces trente ans d’interruption ? Peut-être est-ce dû à son argument assez redoutable tant pour le spectateur que pour le metteur en scène. Peut-être que la volonté de montrer un théâtre de plus en plus complexe et « humain » n’a pas aidé l’ouvrage à revenir sur la scène parisienne. Toujours est-il qu’en 2011, sous l’impulsion de Nicolas Joël alors directeur de l’institution, une nouvelle production est montée par Jean-Claude Auvray avec des grands noms : Marcelo Alvarez et Violetta Urmana, entourés de seconds rôles de haut niveau. Hélas, les petits problèmes de santé du ténor et le manque d’implication de la soprano (qui a toujours été beaucoup plus convaincante en mezzo-soprano) avaient légèrement gâché la fête. Pour cette reprise, c’était avant tout Anja Harteros qui attirait le public… mais en deuxième distribution se trouvait la jeune Elena Stikhina, toute joyaux découvert dans Wagner et qui avait remplacé il y a peu Sonya Yoncheva dans Tosca sur cette même scène de Bastille.

L’histoire de cette Forza del Destino ferait sans doute passer Il Trovatore pour de la grande dramaturgie tant les rebondissements et les coups de théâtre sont invraisemblables. Mais Verdi a composé parmi ses plus beaux airs dans cet ouvrage, tissant sur ce drame un peu lâche une musique splendide, aux accents nobles ou populaires, avec des lignes mélodiques magnifiques et des motifs qui restent longuement dans l’oreille. Le seul souci de cet ouvrage finalement est qu’il requiert rien de moins que cinq très grandes voix. Non pas qu’elles soient toutes aussi importantes, mais aucune n’est ménagée. L’exemple de Preziosilla est remarquable : le personnage ne sert à rien dans l’histoire, n’apporte pas un grand plus d’un point de vue musical… mais les deux airs qui lui sont confiés demandent une voix explosive et saine, permettant de chanter nettement les passages vocalisant tout en passant un orchestre imposant. La basse du Padre Guardiano se doit d’être large et noble tout en ayant cette onction et cette générosité qui caractérise le personnage. Le frère de l’héroïne est l’exemple parfait du baryton verdien avec ce timbre noble, des aigus dardés et une tessiture étendue. Le ténor est peut-être un peu moins habituel chez Verdi mais demande un héroïsme certain tout en pouvant assumer de belles demi-teintes dans son grand air. Enfin bien sûr, le grand soprano de Leonora nécessite une voix d’une grande beauté, au timbre rond et au souffle infini. Car les grandes lignes vocales ne sont pas simples à assumer surtout face aux nombreux fantômes des devancières.

Acte I : Carlo Cigni (Il Marchese du Calatrava), Brian Jadge (Alvaro), Elena Stikhina (Leonora di Vargas), Majdouline Zerari (Cura)

La mise en scène Jean-Claude Auvray avait été reçue avec beaucoup de reproches lors de sa création. Après cette reprise, il est sûr que ce n’est pas la meilleure production, qu’elle regarde plus vers les mises en scène anciennes que vers la nouveauté. Pourtant, on ne peut nier qu’il y ait de très belles images dans cette production. L’image de l’entrée de Leonora au monastère ou encore la scène finale sont vraiment magnifiques. Bien sûr, d’autres sont vraiment du domaine du décoratif très sobre. Mais dans tous les cas, la mise en scène ne nuit pas au spectateur car il faut bien l’avouer, il est surtout venu entendre la musique de Verdi et les voix rassemblées. Et puis en ces temps où les nouvelles productions de l’Opéra de Paris sont plutôt expérimentales (Les Troyens dans le centre pour réfugiés, La Bohème dans l’espace,…), un peu d’opéra à grand-papa ne fait pas de mal ! Cet opéra ne peut survivre sans une grande distribution et des voix aptes à lui donner toute sa grandeur.

Acte II : Varduhi Abrahamyan (Preziosilla), Željko Lučić (Don Carlo di Vargas)

Alors que la direction de Philippe Jordan était assez plate, Nicola Luisotti se montre beaucoup plus dynamique dans sa direction pour insuffler vie et drame dans la partition. On pourra regretter quelques moments un peu ternes, mais il faut avouer que les musiciens ne semblent pas bien motivés par l’ouvrage, avec quelques décalages et fausses notes et surtout un manque de mordant par moments. Mais globalement nous avons une belle direction… et un chœur qui tient bien sa partie, que ce soit dans la gouaille des scènes populaires que dans la noblesse du monastère. Dans les petits rôles, on retiendra Rodolphe Briant en Mastro Trabuco qui est toujours parfait dans ces compositions de caractère. Mais il faut aussi souligner le beau personnage de Fra Melitone par Gabriele Viviani qui sait parfaitement passer du fanatisme au côté bouffe : il est grognon à souhait.

Acte II : Rafal Siwek (Padre Guardiano), Elena Stikhina (Leonora di Vargas)

En Preziosilla, Varduhi Abrahamyan est peut-être plus à l’aise que dans le rôle d’Ulrica du Ballo in Maschera. Le rôle est moins grave et plus varié dans son expression… il lui permet ainsi de mieux faire ressortir ses qualités. La fille à soldat est bien campée scéniquement avec une prestance et une assurance qui semblent innées. À l’opposé, le Padre Guardiano de Rafal Siwek est d’une très grande dignité. Le timbre est magnifique et plein de noblesse, l’autorité manifeste et la projection généreuse. Le personnage est immédiatement présent par la simple beauté de la voix. Enfin, Željko Lučić nous montre un Carlo solide et imposant même si la voix donne des signes d’usure. On entend là un chanteur qui connait très bien Verdi et sait ainsi parfaitement doser ses effets pour mettre en valeur la ligne de chant. Après le timbre est un peu gris et usé. Le personnage manque cruellement de jeunesse aussi, plus proche du père que du frère. Mais il tient le rôle avec sûreté, notamment pour les duos avec Alvaro qui sont assez impressionnant !

Acte II

Justement, Alvaro est chanté par un grand inconnu : Brian Jagde. Le jeune ténor américain fait ses débuts à Paris et ne semble en aucun cas impressionné. Immédiatement on est frappé par l’aisance, la puissance et l’insolence de l’aigu. Le timbre n’est peut-être pas le plus beau qui soit surtout au début de la soirée, mais le résultat est assez excitant et sonne de belle manière. Son Alvaro est assez parfait tant il semble dans son élément vocal ici. La partition ne lui demande pas de forcer ses moyens assez généreux et il sait aussi nuancer ses effets dans les quelques passages plus délicats. La jeunesse emporte de plus scéniquement le manque de direction d’acteur de la mise en scène. Son grand air bien sûr est splendide… mais ce sont en fait les duos avec Carlo où il rivalise parfaitement avec le vétéran de la distribution.

Acte V : Anja Harteros (Leonora di Vargas)

Enfin, la perle de la soirée est sans doute Elena Stikhina. La soprano russe avait impressionné toute la salle de la Philharmonie de Paris lors des versions de concert de La Walkyrie et de Siegfried. On retrouve ici toute la plénitude du timbre, la longueur de souffle et la projection enveloppante. Si on la sent un peu sur la retenue en début de soirée, rapidement le timbre se déploie pour se montrer parfaitement rond dans la prière du monastère. Elle est ici splendide, d’une délicatesse admirable tout en étant parfaitement audible de toute la salle. Les nuances sont subtiles et elle nous donne des frissons par la pureté de la voix. Le dernier air bien sûr est immense avec ces grandes envolées finales. On notera juste une petite faiblesse dans le grave mais tout cela n’est rien face à l’implication vocale qui permet à elle seule de définir le personnage de Leonora. Même après la fin de la soirée, la voix résonne encore dans nos oreilles.

Quelle magnifique soirée ! Entendre une telle œuvre bien chantée est assez rare, et ici nous avions de très bons chanteurs pour les rôles principaux. Bien sûr on aurait peut-être pu souhaiter une mise en scène plus évoluée avec entre autre une direction d’acteurs plus poussée. Mais musicalement le résultat était vraiment un bonheur. La Forza del Destino reste l’un des opéras les plus beaux du répertoire et quand on réussit en plus à réunir une telle distribution…

  • Paris
  • Opéra Bastille
  • 28 juin 2019
  • Giuseppe Verdi (1813-1901), La Forza del Destino, opéra en cinq actes
  • Mise en scène, Jean-Claude Auvray ; Décors, Alain Chambon ; Costumes, Maria Chiara Donato ; Lumières, Laurent Castaingt ; Chorégraphie, Terry John Bates
  • Il Marchese di Calatrava, Carlo Cigni ; Donna Leonora, Elena Stikhina ; Don Carlo di Vargas, Željko Lučić ; Don Alvaro, Brian Jagde ; Preziosilla, Varduhi Abrahamyan ; Padre Guardiano, Rafal Siwek ; Fra Melitone, Gabriele Viviani ; Cura, Majdouline Zerari ; Mastro Trabuco, Rodolphe Briand ; Un Alcade, Lucio Prete ; Un Chirurgo, Laurent Laberdesque
  • Chœur de l’Opéra National de Paris
  • Orchestre de l’Opéra National de Paris
  • Nicola Luisotti, direction

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