Lea Desandre et Thomas Dunford, en toute simplicité Salle Cortot

Depuis maintenant de nombreuses années, Thomas Dunford fait parti des musiciens les plus demandés du répertoire baroque. Que ce soit pour de participations à de grandes productions comme L’Orfeo dirigé par Paul Agnew ou dans de la musique de chambre comme récemment avec Anne Sophie von Otter, il se montre toujours d’une immense inventivité. Il a beaucoup participé aux spectacles des Arts Florissants et notamment au Festival dans les Jardins de William Christie. Justement, ces Jardins ont aussi vu naître si l’on peut dire Lea Desandre qui participa au Jardin des Voix avant de commencer une carrière soliste de belle envergure dans le domaine baroque. Elle aussi avec Les Arts Florissants bien sûr (toujours cet Orfeo), mais aussi Alcione de Marin Marais dirigé par Jordi Savall par exemple. Dans les deux cas, ce sont des musiciens très à l’aise dans le répertoire baroque et ce récital intimiste à la Salle Cortot prévoyait un programme centré sur le premier baroque italien. Finalement, si des compositeurs comme Monteverdi, Strozzi ou Merula sont bien présents, on se demande ce que vient faire Haendel qui est d’une toute autre nature dans ce répertoire. Mais heureusement, dans tous les cas nous avons une grande musicalité et une grande inventivité dans la musique proposée. Et l’on peut en profiter parfaitement dans le cadre restreint de cette salle à l’acoustique si parfaite !

L’entente musicale entre les deux jeunes gens est manifeste. Si Thomas Dunford est toujours très attentif à accompagner et suivre les chanteurs, on voit aussi que Lea Desandre suit particulièrement bien le musicien aussi. Chacun se cale sur l’autre, chacun donne des départs ou suit. C’est un vrai dialogue de musiciens, mais aussi un dialogue de musique car à l’archiluth répond parfaitement le timbre légèrement sombre de Lea Desandre. Les lignes se croisent sans jamais se heurter. De même pour le programme car on peut entendre bien sûr des pièces obligées comme les deux Monteverdi. Mais à cela s’ajoute le fameux Kapsberger qui semble si cher à Thomas Dunford pour des sonates sans paroles. Et enfin ces pièces chantées comme les trois airs de Haendel qui semblent tout entiers dévolus à la chanteuse, même si l’accompagnateur n’est pas en reste. Et au final, on comprend que nous ne sommes pas ici devant un récital d’une chanteuse qui est accompagnée, mais bien face à deux musiciens égaux. Car si d’habitude les passages sans chant sont des moments de pause, ici ils sont tout aussi forts et importants que le chant.

En effet, Thomas Dunford nous fait découvrir en Johann Hieronymus Kapsberger un grand musicien injustement oublié. Ses Toccata pour luth sont magnifiques. Déjà il y a quelques années, le musicien avait enregistré un disque chez Alpha accompagné par Anna Rheinold. On retrouvera d’ailleurs une partie des pièces. Mais entendre ces morceaux en direct apporte encore un plus car l’on peut admirer le jeu du jeune homme, son implication profonde dans les émotions qu’il offre au public. Chacune de ces pièces solistes sont variées et superbement construites. Rendues par un tel génie musical, elles ne peuvent laisser indifférent. Mais le musicien n’est pas en reste dans les airs. Bien sûr on pense à Monteverdi, mais il y a aussi étrangement les Haendel qui sont une vraie démonstration et donnent même une toute autre dimension à des arias souvent trop chantés. L’accompagnement de l’archiluth sobre mais extrêmement varié et inventif offre un cadre extrêmement délicat au chant de Lea Desandre qui peut s’appuyer avant tout sur une mélodie et en montrer toute la force évocatrice, supprimant les effets démonstratifs.

Et justement, la jeune Lea Desandre se montre elle aussi splendide dans son interprétation. Elle soigne beaucoup la ligne bien sûr, mais aussi toutes ces émotions qui sont exposées avec la retenue nécessaire au répertoire. Parfaitement dosé, cette émotion se dégage par non seulement l’expressivité du texte mais aussi les quelques petites décorations qui viennent habiller les reprises, qui font vivre et évoluer les situations. La jeune mezzo-soprano se montre aussi à l’aise dans le tout premier baroque de Monteverdi que dans Haendel. Elle qui est surtout reconnue pour ses prestations dans le baroque français dévoile ici un beau talent de diseuse chez les plus anciens, mais aussi musicienne au sens noble du terme pour le baroque plus tardif. Le « Si dolce e il tormento » qui ouvre la soirée manque peut-être d’un peu de cet abandon qui rend la mélodie hypnotique mais l’on comprend vite que ce morceau d’entrée pâti d’un petit manque d’échauffement tant vocal que scénique : la chanteuse entre dans la musique doucement. Dommage car cette œuvre est magnifique. Mais dès la suite, la voix se développe dans l’aigu comme dans le grave, la ligne devient plus pure et les nuances plus grandes. On en arrive à des moments de grandes finesses ou de théâtre très bien rendus. Et l’on comprend pourquoi les trois airs de Haendel sont présents : montrer une autre facette du chant de Lea Desandre, moins théâtrale mais plus musical.

Une fois le programme terminé, les deux jeunes artistes reviennent au répertoire français avec trois chansons de cours, sobres et délicates. Ils s’adressent au public, de façon simple et spontané. Et c’est au final ce qui est assez révélateur de cette soirée : deux jeunes musiciens passionnés qui viennent partager leur amour de la musique et de cette musique particulièrement. L’entente entre eux, l’écoute du public, le programme magnifique… tout était là pour passer un concert admirable.

  • Paris
  • Salle Gaveau
  • 7 mars 2018
  • Claudio Monteverdi (1567-1643), Quatro Scherzo delle ariose vaguezze : « Si dolce è il tormento »
  • Barbara Strozzi (1619-1677), Cantate, ariette e duetti Opus 2 : « Udite amanti »
  • Johann Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Libro primo d’intovolatura di lauto : Toccata 6
  • Tarquinio Merula (1595-1665) : Curtio precipitato, Libro secondo : « Folle è ben che si crede »
  • Johann Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Libro primo d’intovolatura di lauto : Toccata 3
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Alcina : « Verdi pratti »
  • Johann Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Libro primo d’intovolatura di lauto : Toccata 7
  • Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Primo libro d’arie musicali : « Cosi mi disprezzate »
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Serse : « Ombra mai fu »
  • Johann Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Libro primo d’intovolatura di lauto : Toccata 5
  • Johann Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Libro secundo di villanelle : « Figlio dormi »
  • Tarquinio Merula (1595-1665) : Curtio precipitato, Libro secondo : Canzone spirituela sopra la nina nana
  • Girolamo Frescobaldi (1598-1643), Primo libro d’arie musicali : « Se l’aura spira »
  • Johann Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Libro primo d’intovolatura di lauto : Toccata 1
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Rinaldo : « Lascoa ch’io pianga »
  • Claudio Monteverdi (1567-1643), Scherzi musicali : « Quel sguardo sdegnosetto »
  • Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) : Auprès du feu on fait l’amour
  • Michel Lambert (1610-1696) : Vos mépris chaque jour
  • Michel Lambert (1610-1696) : Ma bergère est tendre et fidèle
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Serse : « Ombra mai fu »
  • Lea Desandre, mezzo-soprano
  • Thomas Dunford, archiluth

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