Alcyone, entre tradition et nouveauté

Élève de Lully, Marin Marais a baigné depuis ses débuts en tant que musicien professionnel dans la tragédie lyrique telle que pensée par son maître. Il était donc logique qu’il se laisse tenter par une composition d’un opéra et Alcyone ouvrira sa prise de fonction en tant que batteur de mesure à l’Académie royale. Mis en lumière dans le film Tous les matins du monde, ce compositeur a le soutien de Jordi Savall qui voulait depuis de nombreuses années monter une production scénique de cette œuvre. Si l’on avait déjà un enregistrement réalisé en 1990 par Marc Minkowski ainsi que Sémélé dirigé par Hervé Niquet en 2006, la production lyrique de Marin Marais n’était que peu disponible malgré le succès qu’il a eu en son temps. En effet, créée en 1706, la partition sera reprise jusqu’en 1771 avec des adaptations et des révisions mais toujours avec le même succès. L’Opéra-Comique offrait enfin la possibilité au chef de réaliser l’un de ses plus grands souhaits, mais aussi au public de découvrir la puissance théâtrale de l’ouvrage qui revient sur la scène d’un théâtre 246 ans après sa dernière production scénique. Autre raison de se réjouir, la salle de l’Opéra-Comique est enfin ré-ouverte après vingt mois de travaux et comment rêver un meilleur écrin pour ce retour sur scène d’Alcyone qu’une salle merveilleusement restaurée avec un chef aussi passionné par Marin Marais ?

Marin Marais par André Bouys, 1704.

En 1706, l’Académie Royale de Musique voyait naitre une partition où s’allient modernité et tradition. Sa relation avec Lully n’était pas véritablement celle d’un maître et de son élève mais il lui offrit une place dans son orchestre, puis le propulsera sur scène lors de la création d’Atys où il jouera de sa fameuse viole de gambe en costume durant la scène du sommeil. Marin Marais ira jusqu’à attendre la disparition de son mentor pour oser composer de la musique dramatique. Troisième ouvrage tragique du compositeur, il se devait d’être grandiose pour fêter sa nomination à la tête de l’Académie et il choisit donc un livret propre à offrir tout ce que demandait le public : du drame, de la danse, des situations théâtrales marquées… Tous les ingrédients sont là mais ce que va apporter Marin Marais c’est une musique dans la filiation de Lully avec des innovations non seulement musicales mais aussi dramatiques. Les personnages sont beaucoup plus humains et sensibles que souvent : même si les deux héros sont enfants de dieux, il restent avant tout humble et fragiles. A l’orchestre le compositeur offre une partition plus ample où la variété des couleurs est importante. L’orchestre s’est étoffé avec par exemple la première apparition d’une contrebasse dans la fosse de l’opéra. De plus, l’inventivité du musicien permet des moments virtuoses ou touchants comme par exemple la fameuse tempête du quatrième acte. Alors que triomphait l’opéra-ballet inventé par Campra, Marais revenait au grand style sans oublier d’y intégrer les éléments voulus maintenant par le public parisien. Nous ne sommes plus au temps de Lully où il fallait avant tout plaire au roi. Maintenant c’est le peuple de Paris qui tranchera sur la réussite d’un ouvrage. Autre temps, autre lieu et autre contexte… mais toujours ce texte mis en avant pour la grandeur des sentiments et le tragique de l’histoire. Les danses restent marquées par le modèle lullyste avec par exemple la grande chaconne finale qui n’est pas sans rappeler celle de Roland… mais aussi celle de Castor et Pollux de Rameau qui saura puiser dans les innovations de ce musicien génial dans ses compositions dramatiques. Nous sommes ici encore plus que pour Campra à la jonction entre la grande tradition qui vit le jour avec Lully et les nouveautés qu’introduira Rameau par la suite. Pour une plus grande analyse, je vous laisse entre les lignes d’un spécialiste sur Carnet sur Sol.

Prologue : Sebastian Monti (Apollon)

Le livret d’Antoine Houdar de La Motte va puiser dans les Métamorphoses d’Ovide. Il raconte les amours malheureuses de Ceix (fils du dieu Phosphore et roi de Tessalie) et d’Alcyone (fille du dieu des vents). Alors que les deux amants vont se marier, ils laissent Pélée (père d’Achille) se lamenter car après avoir été accueilli par Ceix, il tomba amoureux d’Alcyone. En s’en ouvrant au magicien Phorbas, il conforte ce dernier à vouloir se venger du roi et provoque l’arrivée des furies pour empêcher la cérémonie de se conclure. Phorbas va aussi convaincre Ceix de partir pour Claros afin d’espérer que les augures soient meilleurs. Restée à la garde de l’ami Pelée, Alcyone va prier Junon pour qu’elle protège le voyage de son amant. Mais la déesse lui envoye un songe montrant Ceix faire naufrage et mourir. Voulant se tuer, elle y renonce quand Phosphore annonce le retour de son fils : le corps de celui-ci est en effet rejeté sur la plage. Alcyone se poignarde et Neptune sauvera les deux amants en les élevant au rang d’immortels et futurs parents des alcyons.

Prologue

Louise Moaty est connue pour ses productions très traditionnelles, allant même souvent jusqu’à proposer des mises en scènes éclairées à la bougie et historiquement informées. Ici elle se propose de mettre en avant l’atmosphère maritime de l’ouvrage en rappelant que les premiers machinistes des salles de théâtre étaient des marins. Et de nos jours, qui pourrait mieux se mouvoir dans les cordages et les mats aussi bien que les marins que les funambules et artistes de cirque ? Ainsi, nous allons assister à une mise en scène où les décors ne sont rien d’autre que ces fameuses machineries baroques inventées à Venise. Et les danses et les mouvements seront souvent réalisées par des funambules. Des mats et des cordages vont peupler la scène et permettre aux artistes de se mouvoir dans tout le volume de la cage de scène. Reprenant les éléments spécifiques du théâtre baroque, on retrouve toute la démesure et les mouvements tels qu’ils étaient à l’époque : vol des personnages, danses des chanteurs, changement de décors et d’ambiances pour chaque acte à la vue des spectateurs… L’autre grande force de la mise en scène est la fusion de tous les artistes : après une grande période passée ensemble, tous participent à la mise en scène. Les chanteurs s’intègrent aux danses alors que danseurs et acrobates sont mélangés au chœur pour une meilleure fusion visuelle. Le rendu est assez sidérant car on en vient à se demander qui fait quoi dans cette mise en scène, renforçant la crédibilité des personnages en supprimant une convention de théâtre. La chorégraphie de Raphaëlle Boitel et la direction d’acteurs sont superbement réglés pour être expressifs et beaux. Comment rester insensible à cet Apollon chantant avec ces trois danseurs suspendus à des filins durant le prologue ? Et on se souviendra longtemps de l’apparition de Proserpine suspendue à six cordages actionnés par des démons sur scène : voir ce corps déplacé en trois dimensions, ces cordages sur scène… tout ici fait sens ! Et les images sont finalement assez fidèles aux didascalies. Malgré la cage de scène vide et les costumes intemporels, les situations sont respectées comme cette image finale où Neptune voit tous les danseurs venir s’assoir autour de son trône, comme les alcyons naissant doivent le faire selon les didascalies. Très technique et virtuose, la mise en scène a sûrement demandé un investissement immense de chacun, mais le résultat est une grande réussite. La seule petite réserve sera d’un point de vue acoustique. En effet en laissant la plateau nu les voix doivent occuper un grand volume et sont peu dirigées vers la salle : la puissance limité des chanteurs fait que certains passages manquent de projection.

Acte I : Lea Desandre (Alcyone), Cyril Auvity (Ceix)

Jordi Savall est reconnu pour son talent et ses redécouvertes de musiques anciennes. Bien sûr il y a eu la musique de Tous les matins du monde où se rencontrent notamment celles de Lully et Marais, mais aussi celles de la renaissance voir même du moyen âge. Avec son Concert des Nations, il a exploré de nombreuses possibilités et périodes musicales. Mais il est extrêmement rare de le voir participer à une production scénique d’un opéra. On ne peut nier qu’il sache exactement comment diriger cette musique, mais si l’on compare sa direction à ce que peuvent proposer d’autres chefs et ensemble, on reste légèrement déçu par l’inventivité que demande une telle partition. En effet le chef offre un accompagnement très sobre et peu varié. Les couleurs instrumentales sont assez pauvres et limitées… et l’orchestre en lui-même est assez réduit. L’exemple parfait sont les percutions peu variées : les danses des matelots du troisième acte manquent un peu de variété. De même si les rythmes sont bien menés il manque parfois un peu de relief et de danse dans la direction. Il en est de même pour le chœur assez réduit et manquant légèrement d’ensemble. Au final ce Concert des Nations offre un bel accompagnement mais un peu frustre et peu fantasque. Par contre, il est au crédit du chef de nous proposer une partition intelligemment restituée où les passages ajoutés par Marin Marais au cours des reprises ont été intégrés quand ils avaient un intérêt dramatique ou musical.

Acte II : Apparition de Proserpine

La distribution est aussi du même ordre : aucune fausse note parmi les petits rôles mais aussi un certain manque de beauté dans les timbres et les voix. Ainsi Sebastian Monti se montre assez saisissant dans le double rôle d’Apollon et du Sommeil mais la voix est un peu rude, comme l’on pouvait en entendre il y a plus de trente ans dans le répertoire de haute-contre. Il s’acquitte parfaitement de sa tache avec un beau sens des nuances mais on regrette la suavité qu’ont su développer certains chanteurs pour des rôles aussi beaux. On retiendra aussi la fraîcheur d’Hanna Bayadi-Hirt dans de petits rôles. Par contre, la prestation d’Hasnaa Bennani est légèrement décevant. La chanteuse s’est montrée assez peu sûre d’elle avec une voix qui manque de présence et d’impact. Trop légère et peu assurée à son début, elle peine à imposer une magicienne. Il faut avouer aussi que le rôle n’est là que pour doubler Phorbas dans ses invocations sans véritable fonction dramatique. L’autre point négatif de la distribution est d’avoir choisi Antonio Abete pour tous ces rôles de basse. Le chanteur a une voix usée qui manque de grandeur pour camper un dieu ou un prêtre : l’aigu est usé, la voix peu sonore et le timbre bien gris. Alors qu’il existe de nombreuses basses beaucoup plus à l’aise dans ce répertoire on se demande ce qui a présidé à ce choix. Et contrairement aux autres petits rôles, le français est assez difficile à comprendre alors qu’il est primordial dans ce répertoire.

Acte IV : Lea Desandre (Alcyone)

Lisandro Abadie se voit confié Pan et Phorbas. Là aussi la voix n’est pas aussi marquante qu’on pourrait l’espérer pour de tels rôles, mais le chanteur offre un beau texte et de belles nuances. Il manque sûrement un peu de noirceur dans ce chant mais la prestation est de qualité. Et il faut souligner l’investissement scénique : le chanteur est celui qui participe le plus aux chorégraphies d’un bout à l’autre de la représentation. Très à l’aise dans ses mouvements il se mêle aux danseurs avec une belle grâce. En Pélée, Marc Mauillon se montre comme toujours parfait dans ce répertoire. Grand habitué du baroque français et ayant déjà participé à des concerts avec Jordi Savall, il était tout à fait cohérent de lui proposer ce rôle passionnant et complexe. Sa voix de baryton clair lui permet de montrer toute la déchirure de son âme, torturé par un amour impossible et une fidélité à son ami Ceix. Jamais violent ou mauvais, il évite la caricature du méchant et se montre au contraire d’une grande générosité.

Acte V : Marc Mauillon (Pélée), Lea Desandre (Alcyone)

Pour ces deux amants, on retrouve l’école de William Christie… déjà Marc Mauillon a montré tout le travail que l’on doit à ce grand musicien. Mais Cyril Auvity est tout autant l’un des plus grands dans ce répertoire après toutes les années passées auprès de spécialistes.  Ceix demande une voix assez difficile à trouver tant la tessiture est haute ! À de nombreux moments l’aigu est sollicité comme rarement et ce sont les seuls moments où l’on sent une limite dans le chant de Cyril Auvity. A la limite de la rupture à quelques reprises il est tout le reste de l’opéra d’une beauté de chant à couper le souffle. Le timbre est doux, les nuances merveilleuses… et ce texte parfaitement déclamé ! Immense technicien et styliste, il arrive à donner vie et corps à ce personnage dramatiquement. Lea Desandre ne possède pas encore l’habitude et la maturité pour rivaliser avec toute l’expérience de Cyril Auvity et Marc Mauillon, mais elle a déjà de belles qualités. Le chant est d’une grande finesse et plein de nuance durant toute la première partie de la soirée mais manque un peu de puissance. Par la suite elle semble plus libérée et va savoir justement doser le cadre baroque à la vie théâtrale d’Alcyone. Le dernier acte est à ce titre superbe car l’on sent enfin la chanteuse totalement dans son rôle, ne cherchant plus à juste bien chanter. Les années et l’expérience lui donneront sûrement ce naturel et cette facilité qui lui font encore légèrement défaut pour faire briller son personnage d’Alcyone.

Acte V : Lea Desandre (Alcyone), Cyril Auvity (Ceix)

Jordi Savall nous offre Alcyone dans de belles conditions mais il lui manque un peu de cette galanterie qui fait partie de ces œuvres : le rendu est légèrement trop sec et manque de brillant quand on compare à ce qui se fait de nos jours. Le style d’interprétation baroque a évolué depuis toutes ces années mais il semble que le chef d’orchestre soit resté dans une vision assez sèche du baroque. Là où Marc Minkowski offrait une luxuriance de couleurs et de rythme en 1990, nous avons une vision ici plus sobre et moins foisonnante. Mais le spectacle était superbe tout de même musicalement et Louise Moaty a fait une proposition assez fascinante pour la mise en scène.

France Musique diffusera la captation radio le 21 mai au soir.

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  • Paris
  • Opéra Comique
  • 4 mail 2017
  • Marin Marais (1656-1728), Alcyone, Tragédie lyrique en un prologue et cinq actes
  • Mise en scène, Louise Moaty ; Chorégraphie, Raphaëlle Boitel ; Scénographie, Tristan Baudoin / Louise Moaty ; Costumes, Alain Blanchot ; Lumières, Arnaud Lavisse ; Maquillage, Mathilde Benmoussa ; Régisseur cirque, Nicolas Lourdelle
  • Alcyone, Lea Desandre ; Ceix, Cyril Auvity ; Pélée, Marc Mauillon ; Pan / Phorbas, Lisandro Abadie ; Tmole / le prêtre de l’hymen / Neptune, Antonio Abete ; Ismène / 1ère Matelote, Hasnaa Bennani ; Une bergère / 2è Matelote / Junon, Hanna Bayodi-Hirt ; Apollon, le Sommeil, Sebastian Monti ; Doris, Maud Gnidzaz ; Céphise, Lise Viricel ; Aeglé, Maria Chiara Gallo ; le chef des matelots, Yannis François ; Phosphore, Gabriel Jublin ; Un suivant de Ceix, Benoit-Joseph Maier
  • Danseurs et circassiens : Pauline Journe, Tarek Aitmeddour, Alba Faivre, Cyril Combes, Emily Zuckerman, Valentin Bellot, Mikael Fau, Maud Payen
  • Le Concert des Nations
  • Jordi Savall, direction

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