Un Comte Ory pour les fêtes à l’Opéra-Comique

Gioachino Rossini reste attaché à l’Opéra de Paris par Guillaume Tell, ouvrage qui inaugure avec La Muette de Portici d’Auber ce genre qui triomphera pendant toute la fin du XIXème siècle : le Grand Opéra. Mais avant cela, le compositeur va offrir trois autres opéras en français pour la Grande Boutique… ou plutôt va reprendre trois opéras car pour chacun, il s’agira d’un remaniement d’ouvrage préexistant : Le Siège de Corinthe recycle une bonne partie de Maometto II, Moïse et Pharaon est une version remaniée de Mosé in Egitto… et ce fameux Comte Ory se trouve être en grande partie la musique du Viaggio a Reims composé pour le sacre de Charles X. Pour chacun, le compositeur sait se conformer aux demandes des directeurs de l’Académie Royale de Musique et sur quatre ans, ce seront donc quatre ouvrages qui triompheront sur la scène parisienne alors que ses autres ouvrages en italien continuent toujours d’attirer les foules au Théâtre des Italiens. Longtemps, on a pensé Il Viaggio a Reims perdu… c’était donc surtout au travers de ce Comte Ory que l’on connaissait sa musique. Maintenant, les rôles sont presque renversés tant la cantate royale est montée assez régulièrement et l’opéra français rarement.

En 1828, soit trois ans après le sacre de Charles X, voici donc que le compositeur va piocher dans sa partition qu’il pensait que l’on ne rejouerait jamais… pour en extraire airs et ensemble. Avec les moyens de l’Opéra de Paris, il se devait de faire fort et même pour une comédie il n’hésite pas à demander des moyens immenses. Le final du premier acte en est en effet l’exemple typique : Il Viaggio a Reims avait un ensemble à 14 voix… Rossini ajoute alors des chœurs et d’autres voix afin de faire encore plus fort et complexe dans cet ensemble. On retrouvera par contre de nombreux airs touchés principalement dans les variations qui sont plus dans un style français. En effet, ce sont les plus grands chanteurs de l’Opéra de Paris qui sont rassemblés pour cette création : Adolphe Nourrit dans le rôle-titre, Laure Cinti-Damoreau en Comtesse Adèle et Nicolas Levasseur en Gouverneur. Le ténor aura été de toutes les créations parisiennes de Rossini mais aussi La Muette de Portici, Robert le Diable, La Juive ou Les Huguenots. La soprano et la basse participeront aussi à bon nombre de ces mêmes créations et lui sera même de la création du Viaggio a Reims. C’est donc toute la fine fleur du chant qui est ici rassemblé et le compositeur laisse libre cours à sa folie pour mettre en valeur ces artistes hors norme. On retrouve par exemple l’air de la Comtesse de Folleville pour Adèle, l’air de Lord Sidney pour le Gouverneur… et bien d’autres ! Tous ces emprunts sont regroupés (ou presque!) dans le premier acte. Mais la musique du second acte n’a rien à lui envier car le compositeur se montre d’une toute aussi folle inventivité. Le duo entre Sœur Colette et la Comtesse est un sommet de finesse comique alors que le trio dans le lit de la Comtesse est d’une beauté rare, pleine de sensualité. Et que dire ce chœur des fausses nonnes qui alterne chansons à boire et recueillement au gré des entrées de Dame Ragonde ? Tout ici est aussi inspiré que le premier acte.

Acte I : Philippe Tablot (Le Comte Ory, en Ermite), Jean-Sébastien Bou (Raimbaud)

En plus de la musique, il faut compter sur Eugène Scribe (ainsi que Charles-Gaspard Delestre-Poirson), grand librettiste de l’époque qui a fait triompher les plus grands compositeurs par ses sujets de grand opéra historique. Ici le sujet reste historique mais le ton est beaucoup plus léger. En adaptant une chanson médiévale racontant les pérégrinations du Comte Ory, ils trouvent une légèreté de ton et une beauté de langage assez typique de ce que pouvait proposer Scribe dans certains passages légers des ouvrages de Meyerbeer par exemple. Sauf qu’ici nous avons un ouvrage entièrement comique même si certains passages sont magnifiques. Loin de la farce qui triomphera plus tard à Paris avec Offenbach, nous avons une comédie digne qui n’est pas sans se moquer des contemporains et de l’église. Toutes les règles sont ici bafouées avec le faux ermite ou le travestissement en nonnes. Bien sûr, l’histoire a été allégée… il était tout de même impensable de faire entrer des hommes dans un couvent comme selon l’originale. Aussi, ce ne sont pas des bonnes sœurs qui doivent subir les assiduités du Comte Ory, mais des dames attendant le retour de leur mari des croisades. Le premier acte lui est un ajout complet de librettistes car Rossini souhaitait un texte plus important.

Acte I : Philippe Tablot (Le Comte Ory, en Ermite), Jodie Devos (Alice), Jean-Sébastien Bou (Raimbaud)

Pour cette production, Denis Podalydès transpose la croisade à l’époque de la création de l’œuvre. C’est donc la conquête de l’Algérie qui a fait partir les hommes du château. Très bien menée, cette modification visuelle permet non seulement de rapprocher l’histoire du spectateur, mais aussi d’apporter un peu plus de fraîcheur à cette comédie. Avec des décors très sobres mais qui ménagent de nombreuses possibilités, le metteur en scène offre un spectacle d’une belle virtuosité où la direction d’acteurs est menée avec une extrême finesse sans que jamais l’on ne s’ennuie ou qu’il n’y ait le geste ou le gag en trop. Chaque personnage a sa personnalité bien marquée et participe à l’avancée de la comédie. Il faut dire aussi qu’il peut s’appuyer sur une troupe de chanteurs particulièrement investis et qui donnent sans compter pour faire exister leurs personnages. On ressent même une grande complicité et liberté sur scène entre les chanteurs. En ayant assisté aux deux premières représentations, on découvre les évolutions, les petites adaptations qui rendent encore plus belle cette mise en scène, plus vivante, fluide et drôle. À ce titre, le duo entre sœur Colette et la Comtesse est assez génial lors de la deuxième représentation par ces petites attentions et ces petits ajouts tant scéniques que vocaux !

Acte I : Philippe Talbot (Le Comte Ory, en Ermite), Gaëlle Arquez (Isolier)

Une autre des qualités de cette production est sans conteste la qualité de la prononciation ! Tous les solistes sans exception chantent un français particulièrement compréhensible… on en comprend chaque mot. Contrairement à l’Opéra de Paris qui continue inlassablement à monter des ouvrages en français avec des chanteurs aussi incompréhensibles les uns que les autres, l’Opéra Comique continue lui à nous offrir des distributions à la diction impeccable et à donner leurs chances à des chanteurs assez jeunes. Toute cette jeunesse s’amuse et exploite non seulement la scène et les idées de Denis Podalydès mais aussi leur énergie propre, leurs personnes…

Musicalement, nous sommes aussi globalement très biens servis. On notera tout de même des petits soucis de mise en place pour Les Éléments mais le chœur est très sollicité durant tout l’ouvrage scéniquement. L’Orchestre des Champs-Élysées peut paraître étrange lors de l’ouverture. En effet, si l’on est maintenant très habitués aux orchestres sur instrument d’époque pour le baroque… et même maintenant pour le romantique avec Les Siècles, Rossini reste peu joué sur ces instruments. Ainsi le son est différent, plus sec et un peu rêche avec par exemple des cors aux sonorités vraiment nouvelles. Louis Langrée dirige son monde avec une belle vie, plein de couleurs et d’énergie. Il exploite justement les instruments pour offrir une vision très vive et alerte, loin d’un Rossini romantisé à l’excès il le dégraisse pour en faire ressortir tout le rebond et l’inventivité. Il mène la partition comme une belle comédie sans forcer les effets comiques, en étant bien à l’écoute des chanteurs et du théâtre qui se passe sur scène.

Acte I : Jean-Sébastien Bou (Raimbaud), Julie Fuchs (La Comtesse Adèle), Philippe Talbot (Le Comte Ory, en Ermite), Gaëlle Arquez (Isolier)

On l’a dit, il est vraiment agréable de pouvoir entendre un opéra français aussi bien dit. Non pas que le texte soit primordiale comme dans une tragédie en musique, mais le livret de Scribe est bien fait, souvent intelligent dans son humour et l’on gagne à comprendre chacun des mots tout en pouvant ainsi suivre les inflexions de chacun. Les petits rôles issus des chœurs sont ainsi parfaitement compréhensibles comme bien sûr Jodie Devos dans le petit rôle d’Alice. La chanteuse qui avait ébloui l’Opéra-Comique la saison dernière dans Le Timbre d’Argent n’a que trois phrases à dire, mais les dit avec une telle fraîcheur ! La mise en scène la montre un peu plus que les autres villageois et elle s’amuse bien sur scène. La jeune chanteuse chantera le rôle de la Comtesse Adèle à Liège lors de la prochaine reprise et se plonge ainsi déjà dans la partition et la production.

Acte I : Philippe Talbot (Le Comte Ory, en Ermite), Julie Fuchs (La Comtesse Adèle), Gaëlle Arquez (Isolier)

Avec des rôles contraires dramatiquement mais assez proches dans l’esprit de la musique, Patrick Bolleire et Jean-Sébastien Bou tirent bien leur épingle du jeu. Le premier doit avoir la rigueur et la droiture du gouverneur du Comte Ory. C’est lui qui doit le ramener dans le droit chemin… et qui participe finalement au travestissement en nonnes. La taille de la basse lui permet directement de s’imposer scéniquement. Vocalement, il montre une belle voix de basse mais qui est légèrement à la peine dans l’écriture de son air d’entrée. La tessiture est très large et même s’il masque habillement un souci d’aigu par de l’humour, le grave lui est bien peu sonore. La cabalette qui suit est plus hachée que vocalisée mais là encore, la situation dramatique convient à cette interprétation. Face à lui, Jean-Sébastien Bou est au contraire celui qui pousse le Comte Ory vers la débauche ! La voix jeune et sonore du baryton convient parfaitement, d’autant plus que l’acteur est d’une présence sidérante. Tantôt soiffard qui s’amuse ou manipulateur il se joue de toutes les situations. Il lui manque juste un peu de grave et de virtuosité pour totalement assumer le rôle. En effet la tessiture est un peu basse pour lui et l’air du deuxième acte où il explique sa découverte du vin (qui est l’air des médailles du Voyage à Reims) le montre limité dans le chant véloce. Mais dans les deux cas, les personnages sont très bien définis avec un texte parfaitement compréhensible !

Acte II : Philippe Talbot (Le Comte Ory, en Sœur Colette), Julie Fuchs (La Comtesse Adèle)

Les deux mezzo-soprano de la production ont-elles aussi des rôles très différents. Dame Ragonde est la gardienne du temple ridicule, alors qu’Isolier est le jeune page amoureux. Si souvent La Ragonde est distribuée à des chanteuses un peu âgées, elle est pour cette production chantée par la jeune Eve-Maud Hubeaux. Si récemment elle a participé à la production si remarquée de Don Carlos à l’Opéra-Bastille en page, elle avait déjà fait parler d’elle dans le rôle d’Andromaque de l’Ermione de Rossini. Elle retrouve donc le compositeur de Pesaro, mais pour un rôle comique cette fois. Et elle le compose admirablement. Elle ose outrer certains accents vocaux pour montrer tout le ridicule du personnage. Jeune et vive, elle se taille un beau succès théâtral car occupe bien la scène. Face à elle, la jeune Gaëlle Arquez campe un superbe jeune homme. La silhouette, les déplacements et ce timbre superbement riche donne l’illusion d’un adolescent. Bien sûr c’est avant tout une convention théâtrale, mais elle se rend parfaitement crédible. Le rôle ne comporte aucun air mais elle a déjà un beau duo avec le Comte Ory, duo plein d’humour. Et dans le final, le trio entre Isolier, Adèle et le Comte Ory est un superbe moment non seulement de bonheur musical mais aussi de vivacité théâtrale. La voix est longue, très expressive et belle. Elle qui a sorti un récital remarqué chez Deutsche Grammophon il y a peu semble partie pour une belle carrière ! Croisons les doigts !

Acte II : Julie Fuchs (La Comtesse Adèle), Philippe Talbot (Le Comte Ory, en Sœur Colette), Ève-Maud Hubeaux (Dame Ragonte)

Malgré la haut niveau de la distribution, il y a une chanteuse qui réussit à se démarquer : Julie Fuchs. La jeune soprano française semble faite pour cette légèreté virtuose. Elle qui avait déjà proposé une très belle Zerline à Aix-en-Provence en début d’été nous montre ici une toute autre facette de son talent. Déjà il y a la diction. Chaque mot est parfaitement dit et compréhensible. Ensuite il y a la virtuosité débridée qui lui permet de varier chaque reprise tout en donnant un vrai sens à ces variations. Vocalises comme sur-aigus sont parfaitement en place tant musicalement que théâtralement. On sent un immense travail entre le chef d’orchestre, la chanteuse et le metteur en scène pour que ces petites choses si importantes ne tombent pas dans la démonstration. Loin de la jolie décoration, nous sommes vraiment dans un effet voulu et réussi. La voix a conservé cette fraîcheur exquise qui donne une Comtesse Adèle jeune et volubile. Obligée de conserver le célibat, on voit combien elle lutte… et l’absolution du fameux ermite lui permet de laisser libre cours à son tempérament ! Si scéniquement elle se déshabille, vocalement elle habille au contraire la ligne vocale de nombreuses fioritures fort bien vues. Le personnage est là : léger sans être grotesque, droit sans être froid. Elle emporte tout le public par son jeu et son chant qui sont parfaits d’un bout à l’autre !

Acte II : Julie Fuchs (la Comtesse Adèle), Gaëlle Arquez (Isolier), Philippe Talbot (le Comte Ory)

Enfin, le rôle titre se montre lui aussi à la hauteur de la tache qui lui est confiée. Le rôle a été marqué par Juan Diego Florez, mais Philippe Talbot se montre tout aussi bon dans ce personnage du Comte Ory. En effet si vocalement, il ne peut luter face à l’aisance du ténor péruvien, le ténor français démontre tout de même toute sa science rossinienne et n’oublie aucune possibilité d’extrapolation ou de variation. Il connaît sa grammaire et ne recule devant aucune difficulté (même le 21 où il était annoncé souffrant). La hauteur de la tessiture ne l’effraie pas, et même s’il est aussi à l’aise dans les rôles haute-contre (magnifique Platée), il n’use pas ici de la même technique. Les aigus sont lancé à pleine voix et sans que la fatigue n’amenuise son chant. Et scéniquement, il faut admirer son aisance sur le plateau. Lui qui doit se travestir en ermite puis en religieuse, il sait tout faire ! Tout en conservant des moments où le Comte Ory ressort. Aussi à l’aise dans son religieux dépassé par les évènements que dans cette religieuse prostrée qui semble devenir un ogre par moments. Il se donne sans compter dans son jeu de scène tout comme dans son chant. Et même si en effet les aigus peuvent manquer un peu de brillant, ils sont tout de même très assurés et beaux. Lui qui doit bientôt chanter dans Il Barbiere di Siviglia en février à Marseille va venir précédé d’une fameuse réputation dans le chant rossinien.

La troupe de chanteurs réunis autour du metteur en scène et du chef font de ce spectacle une immense réussite. Tout le travail a été fait de concert, ne sacrifiant jamais le théâtre pour la musique ou la musique pour le théâtre. Rossini est bien présent de tous côtés et le texte est particulièrement mis en valeur. Encore une fois, l’Opéra-Comique démontre combien avec des moyens moindre que certaines grandes maisons, il peut tirer son épingle du jeu par la fraîcheur de la production comme de la distribution… et le soin apporté à tous les détails qui font de ce Comte Ory une grande réussite.

A noter que le spectacle est visible sur Culturebox et sera retransmis le 21 janvier 2018 sur France-Musique.

  • Paris
  • Opéra-Comique
  • 19 / 21 décembre 2017
  • Gioachino Rossini (1792-1868), Le Comte Ory, opéra en deux actes
  • Mise en scène, Denis Podalydès ; Décors, Éric Ruf ; Costumes, Christian lacroix ; Lumières, Stéphanie Daniel
  • Le Comte Ory, Philippe Talbot ; La Comtesse Adèle, Julie Fuchs ; Isolier, Gaëlle Arquez ; Dame Ragonde, Ève-Maud Hubeaux ; Le Gouverneur, Patrick Bolleire ; Raimbaud, Jean-Sébastien Bou ; Alice, Jodie Devos ; Comédiens, Laurent Podalydès / Léo Reynaud
  • Les Éléments
  • Orchestre des Champs-Élysées
  • Louis Langrée, direction

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