La Nonne Sanglane, ou Gounod gothique!

Même si Sapho en 1851 n’avait reçu qu’un succès d’estime, Gounod avait tout de même réussi à faire représenter un opéra sur la scène de l’Opéra de Paris. Bien sûr, l’appui inconditionnel de Pauline Viardot avait beaucoup joué. Début 1852, le compositeur fut appelé par le directeur Roqueplan mais finalement, compositeur et institution ne trouvèrent pas de sujet convenant aux deux parties. Il faudra attendre juin pour qu’enfin le sujet de La Nonne Sanglante soit fixé, sur un livret d’Eugène Scribe (grand pourvoyeur à l’époque, entre autre de Meyerbeer!). Pour ce deuxième opéra, le sujet gothique pouvait prévoir un grand succès, le texte d’un grand auteur aussi… Pourtant si le public et une partie de la critique saluent la partition, si les recettes sont bonnes… le destin de la Nonne sera sombre puisqu’au bout de seulement onze représentations l’ouvrage est déprogrammé et ne sera jamais repris avant 2008 en Allemagne. Le changement de directeur aura été fatal à une partition pourtant saisissante et qui montrait une toute autre facette du jeune compositeur.

Sapho était encore à l’affiche quand Gounod rendait visite à Eugène Scribe en espérant recevoir un livret pour un opéra en deux actes avec dans le rôle-titre Pauline Viardot. Mais les choses ne sont pas conclues, Plus encore, la brouille entre la grande cantatrice et Gounod mettra un terme à ce projet. En effet, en mai 1852, Charles Gounod allait épouser Anna Zimmerman, fille de Joseph, pianiste et compositeur. Mais les rumeurs vont bon train car au même moment, Pauline Viardot donne naissance à sa seconde fille et l’on dit qu’elle ressemblerait fort à Gounod. La famille de la future madame Gounod demande alors au jeune Charles de couper avec les Viardot et de renvoyer un bracelet que Pauline avait envoyé pour Anna. Suite à cela, les deux grands artistes mettront des années avant de renouer une amitié. Malgré tout, Gounod réussit quand même à obtenir un manuscrit de Scribe : La Nonne Sanglante.

Le livret n’était pas neuf : écrit par Scribe et Germain Delavigne, il avait déjà été proposé en 1841 à Berlioz, puis à Halévy, Félicien David, Clapisson et même Verdi ! Mais aucun n’en voudra et même si Berlioz composera quelques scènes, il n’ira pas plus loin. Mais c’est aussi parce que le livret n’était pas encore complet. Il faudra donc composer acte par acte avant la création le 18 octobre 1854. La distribution comprenait le ténor Louis Guéymard (qui déjà créait Phaon dans Sapho, Anne Poinsot (créatrice de Glycère) et enfin Palmyre Wertheimber dans le rôle-titre. Bien sûr, on ne peut nier que le rôle aurait été parfait pour la grande Pauline Viardot. À l’origine, le rôle devait être chanté par Sophie Cruvelli qui avait fasciné Gounod dans Fidelio, mais la cantatrice trouvait sa partie trop peu développée et renonça. Lorsque la Nonne échoit à Palmyre Wertheimber, le compositeur voulu ajouter un air pour faire honneur à la grande cantatrice mais s’il l’écrivit, il ne nous en reste rien de nos jours. Et c’est d’ailleurs l’un des soucis avec cette œuvre : n’ayant jamais été reprise, les partitions trouvables sont assez peu sûres. En 1862, Choudens réalisa un matériel sûrement pour une éventuelle reprise suite au possible succès de La Reine de Saba. Mais cette dernière ne rencontrera pas son public et donc la Nonne Sanglante restera dans l’ombre.

L’histoire est inspirée d’un court passage du roman Le Moine de Matthew Lewis. Nous sommes en Bohème au XIème siècle. Deux familles se battent : les Luddorf et les Moldaw. Mais Pierre l’Ermite veut les réunir pour qu’ils puissent partir en croisade. Aussi annonce-t-il le mariage de Théobald de Luddorf avec Agnès de Moldaw. Malheureusement, cette dernière était amoureuse du plus jeune frère Rodolphe. Lorsque ce dernier apprend la nouvelle, il ne peut se résoudre à perdre son amour et propose à sa bien-aimée de fuir à minuit. Mais Agnès tremble car dans le château Moldaw, un spectre apparaît certaines nuit : une nonne tenant une lampe et un poignard. Rodolphe ne peut croire à cette superstition et propose de jouer de cette légende pour qu’Agnès prenne sa place et facilite leur fuite. Mais la jeune femme refuse, terrorisée. Arrive le Comte de Luddorf qui trouve son fils cadet aux pieds de la promise de son aîné. Il le chasse alors mais Rodolphe a le temps d’entendre Agnès lui donner rendez-vous à minuit, acceptant le subterfuge proposé par son amant. Au début du deuxième acte, le jeune homme attend Agnès aux pieds du château. Après un long moment, la silhouette blanche approche. Rodolphe tremble mais jure tout de même sa foi à cette apparition avant qu’ils ne prennent la fuite vers les ruines du château de Luddorf. Rodolphe retrouve un lieu qu’il a connu dans son enfance mais brusquement il le retrouve comme à sa jeunesse ! Perdu, il demande alors des explications à Agnès qui se dévoile enfin : au lieu de la jeune femme, il a face à lui un spectre nommé Agnès. Terrifié, Rodolphe veut fuir mais la Nonne lui rappelle son serment :

Agnès, toi qui m’es chère
Je t’engage ma foi…
Par le ciel et la terre
Je jure d’être à toi.

La cérémonie funèbre qui celle leur union se déroule donc dans les ruines du château où apparaissent les ancêtres des Luddorf parmi lesquels Rodolphe reconnait son frère Théobald. Le troisième acte s’ouvre sur notre héros perdu au milieu d’un mariage paysan. Mais son page Arthur arrive lui annoncer une grande nouvelle : son frère Théobald est mort lors de la croisade et il peut donc épouser son aimée. Mais Rodolphe ne peut se réjouir car chaque nuit la Nonne vient se rappeler à lui. D’ailleurs elle arrive encore une fois cette nuit. Lui demandant comment rompre leur lien, la Nonne lui raconte comment elle est devenue un spectre. Amoureuse d’un jeune homme, elle apprend qu’il est mort et rentre donc au cloître. Mais elle découvre par la suite qu’il est toujours vivant et courre le retrouver. Elle est fort mal accueillie car son amant doit se marier et décide donc de supprimer Agnès pour ne pas risquer de ruiner sa future union. La Nonne acceptera donc de libérer Rodolphe s’il la venge de son meurtrier. En bon chevalier, il accepte bien sûr immédiatement même s’il ne saura qu’au dernier moment qui frapper. Le quatrième acte est celui du mariage qui doit unir les deux familles. Mais la Nonne apparaît pendant la fête pour désigner le Comte de Luddorf. Ne pouvant tuer son propre père, Rodolphe refuse de se marier et part sous les malédictions alors que les deux familles reprennent les armes. Le dernier acte montre Luddorf repensant à son fils mais aussi à sa jeunesse et à la pauvre victime qu’il fit. Mais il entend arriver les hommes de Moldaw prêt à attirer Rodolphe dans un piège. Ce dernier apparaît poursuivit par Agnès qui demande des explications. La jeune femme ne peut se résoudre à le voir partir et ne comprend pas qu’il refuse de venger la Nonne. Brusquement on entend des voix au loin : Luddorf s’est précipité à la place de son fils dans le piège et meurt en implorant le pardon. En se sacrifiant, il libère la Nonne et permet à Rodolphe et Agnès de se marier.

Palmyre Wertheimber

La partition est singulière dans l’œuvre de Charles Gounod : par la suite il n’aura que peu de succès dans ses essais de Grand-Opéra (La Reine de Saba, Polyeucte ou encore Le Tribu de Zamora) et surtout ne replongera que très rarement dans cette atmosphère gothique qu’il a su trouver tout au long de l’ouvrage. Hector Berlioz parlera de couleur « chauve-souris » pour certains passages et il n’y a bien que dans la scène du pont de Trinquetaille du quatrième acte de Mireille qu’il retrouvera cette inspiration. Certains en viennent à se demander ce qu’aurait pu composer Gounod si cette Nonne Sanglante avait été un succès. Car les ouvrages suivants trouveront en effet un ton beaucoup plus courtois avec les grands succès de Faust par exemple. Ici dès la grande ouverture, on est frappé par ces sonorités étouffées qu’il réussit à faire entendre. Chaque passage de la Nonne ou même les moments où elle n’est qu’évoquée retrouvent ces sonorités. L’Intermède Fantastique du troisième acte est un modèle du genre avec un orchestre qui semble parfois sortir d’une trappe pour vous sauter aux oreilles avant de retrouver l’ombre. On a ici un travail orchestral de premier ordre, beaucoup plus soigné et écrit que pour Sapho. On sent qu’en trois ans le jeune compositeur a fait évoluer son style. Mélodiquement on ne retrouvera pas forcément une même inspiration durant tout l’ouvrage avec par exemple les deux airs d’Arthur qui sont assez quelconques tout en restant piquant. Mais par contre, Rodolphe et la Nonne vont inspirer des mélodies vraiment passionnantes et pleines de sens. Rodolphe voit ainsi alterner moments de grand héroïsme lors de l’évocation de son passé glorieux ou lors du plus grand désespoir, mais montre aussi une poésie et une délicatesse à fleur de peau lors de l’expression de son amour. Ses airs, ou plutôt ses scènes vu la durée, sont des moments d’une grande force théâtrale. La Nonne n’a elle pas d’airs à proprement parlé (peut-être un jour celui que Gounod devait composer pour Palmyre Wertheimber ressortira !) mais chacune des scènes où elle intervient est marqué par une personnalité singulière. On l’a dit, l’orchestre est très présent, mais la ligne vocale même de la Nonne est assez perturbante, souvent droite et peu variée avant qu’un grand saut ne vienne faire briller d’un éclat terrifiant ses paroles. Il y a une retenue spectrale mais aussi une passion qui se dégagent des lignes composée par Gounod. Ce sont donc les scènes autour de ces deux personnages qui sont les plus marquantes ! On retiendra bien sûr aussi des passages comme le duo du premier acte entre Rodolphe et Agnès : la terreur de l’une qui se heurte à la passion amoureuse de l’autre. Les grands ensembles sont eux parfaitement construits avec une progression et un effet dramatique qui manquait un petit peu dans Sapho. On trouve donc un ouvrage passionnant, composé avec beaucoup d’inspiration par un jeune musicien particulièrement inventif. Malheureusement, il ne se risquera plus sur ce terrain vu le peu de succès lors de la création et la déprogrammation insultante qui sera faite par le directeur de l’Opéra. Monsieur Roqueplan étant obligé de démissionner, François Crosnier voudra immédiatement se démarquer et déprogramme La Nonne Sanglante, ne voulant plus de « pareille ordure » sur la scène de l’Opéra.

Contrairement à bon nombre d’ouvrages de Charles Gounod, il n’y a que peu de sources disponibles sur Internet pour réussir à comparer et se donner une idée des coupures de chacun des deux enregistrements existants. La preuve en est que même IMSLP (pourtant une mine d’une richesse incroyable en partitions !) ne dispose pas de version. Il faut chercher sur Google Books pour trouver une partition piano-chant ainsi qu’un livret. Malheureusement les deux ne sont pas cohérents et ne correspondent pas non plus aux enregistrements. On peut supposer que le livret est celui qui était vendu avant les représentations avec donc un texte non encore finalisé (l’exemple parfait est le nom du page qui passe d’Urbain à Arthur entre le livret et la partition !). On peut supposer aussi que vu les différences entre les enregistrements et la partition, le piano-chant est celui qui fut réédité dans l’espoir d’une reprise si La Reine de Saba fonctionne en 1862. En effet cette réduction avait été réalisée par le jeune Georges Bizet. Or, sur la première page de la partition il n’est fait nulle mention d’un musicien. On peut donc supposer qu’après bien des années et une certaine notoriété qui arrivait, Bizet (alors de retour de son séjour à Rome) n’avait pas envie de voir son nom sur une réduction alors qu’il allait proposer Les Pêcheurs de Perles en 1863. Nous voici donc a priori avec une partition proposée comme un avant-goût d’une reprise (et qui d’après Gérard Condé ne serait pas complète, voir même retravaillée par rapport à la création !) et un livret ne prenant pas en compte les dernières adaptations avant la création.

Il serait fastidieux de noter toutes les petites différences entre les versions ainsi que les deux sources lacunaires, surtout qu’elles ne seraient sans doute pas forcément valables. Ne seront donc notées que les différences entre les deux enregistrements ainsi que les grands passages coupés selon le livret ou la partition. Pour rappel, nous avons ici un disque paru chez CPO en 2008 faisant l’écho de représentations au Théâtre d’Osnabrück et un DVD Naxos de 2018 capté à l’Opéra-Comique. De manière générale, on sent que Laurence Equilbey et David Bobée à Paris ont souhaité resserrer la partition en supprimant certains passages de chœur entre autres qui ne faisaient pas avancer le drame alors que Hermann Bäumer a souhaité rester assez proche de la partition tout en faisant de nécessaires coupures devant la difficulté du rôle de Rodolphe.

On remarquera tout d’abord que dans les deux cas, c’est la grande ouverture dramatique qui a été choisie pour ouvrir la partition et non l’introduction initialement composée par Gounod. L’intérêt de la pièce fait comprendre ce choix tant on est plongé immédiatement dans l’atmosphère gothique de l’ouvrage. Dès la première scène on remarque que Laurence Equilbey choisit de supprimer le chœur « Compagnons, bas les armes » qui doit clore l’introduction alors qu’Hermann Bäumer le conserve. Par contre, les deux versions ne font pas entendre la deuxième partie de la légende de la Nonne chantée par Agnès ainsi que le court ensemble qui suit :

AGNÈS
Sur ses habits, le sang tombe et ruisselle ;
Son œil est fixe et sans regard ;
Sa main droite tient un poignard,
Et dans la gauche une lampe étincelle.
Livide on la voit s’avancer ;
La foudre roule, l’air se glace :
Respectez la Nonne qui passe !
Vivants, laissez la mort passer !

 

RODOLPHE
À l’amour rien n’est impossible !
Si ton cœur répond à mon cœur,
Dans cette nuit sombre et terrible,
Pour nous peut briller le bonheur !
AGNÈS
Non, non ! du destin inflexible
N’allons point braver la rigueur !
Redoutons la Nonne terrible
Dont le nom seul porte malheur !

On peut douter de l’existence de cette musique étant donné qu’elle n’est présente que sur le livret. Sans doute une coupure lors des répétitions de la création.

Au deuxième acte on voit que la partition n’est pas complète puisque l’air d’Arthur n’est pas présent alors qu’il est bien interprété dans les deux enregistrements et trouvable dans le livret. La scène 4 montre les aménagements réalisés à Osnabrück avec la coupure de la reprise de l’air de Rodolphe « D’où vient que soudain » mais aussi de la scène 5 dans sa totalité alors que Paris peut en entendre une partie au moins. De son côté, Equilbey coupe une bonne moitié de l’intermède fantastique pourtant magnifiquement composé ! Chez Hermann Bäumer on perd la totalité du dialogue de Rodolphe racontant le voyage fantastique… et chez les deux, le dialogue expliquant où se trouve Agnès lors de cette scène (présent pourtant dans le livret et la partition !) :

RODOLPHE
Toujours silencieuse !… et passant tout à l’heure
Auprès de la chapelle… elle a quitté ma main !
D’effroi, tremblante, elle est soudain
Tombée à genoux !… Elle pleure !
Elle prie !… un instant respectons son effroi ?

 

Au sommet du rocher et près des cieux, habite
Pierre, le pieux cénobite :
Je puis me fier à sa foi !
Va le chercher ?… Qu’il vienne,
Que dans le cœur d’Agnès
Sa présence ramène
Le pardon et la paix !

La scène 6 qui suit est aussi très coupée chez Bäumer alors qu’elle est presque intégrale chez Equilbey. CPO nous fait donc passer du départ de Rodolphe avec la Nonne à la scène 4 à la scène 7 où Rodolphe découvre à qui il a juré sa foi. Enfin dans la scène 8, ce sera l’intervention de l’Hermite Pierre qui sera coupée chez les deux : elle permet pourtant à Rodolphe d’échapper temporairement aux spectres !

RODOLPHE
Ah ! qui me sauvera ?

 

PIERRE
Mon bras qui te protège,
Et Dieu qui nous défend !
Du tombeau, funèbre cortège,
Rentrez dans le néant !

 

LA NONNE
Lui seul, impie et sacrilège,
M’appartient… et sa foi
Je la réclamerai !

 

RODOLPHE
Mon Dieu ! protégez-moi !

 

LA NONNE
Toujours à moi !

L’acte III voit Equilbey ajouter la marche nuptiale du quatrième acte ainsi que la Valse Caractéristique pour mettre en situation Rodolphe dans sa folie, mais il y a aussi une coupure du deuxième couplet de l’air d’Arthur alors que Bäumer le donne complet. Selon le livret, la scène 3 devrait aussi rappeler encore le serment et les apparitions de la Nonne par un dialogue de Rodolphe :

RODOLPHE
Chaque nuit la ramène !… et sa voix vengeresse,
Me rappelant ma fatale promesse :
« À toi… toujours à toi… même après le tombeau !…
« Tu l’as dit, tu l’as dit… et voici ton anneau !…
« Des serments la tombe est jalouse…
« Et nulle autre que moi ne sera ton épouse !…

Dans la scène 4, Laurence Equilbey propose un texte complet alors qu’Hermann Bäumer coupe tout l’espoir de Rodolphe ne voyant pas la Nonne venir. On perd ici un grand moment pour le ténor mais la difficulté de la partition est sans doute en cause pour cette coupure.

L’acte IV est normalement celui du ballet. Si CPO nous donne à entendre des morceaux (qui ne semblent pas correspondre par contre à la partition), le DVD coupe intégralement ce passage (qui avait en partie été utilisée au début de l’acte III par contre !). On notera la coupure dans les deux cas aussi d’un chœur final de chevaliers qui permet de faire le lien avec le dernier acte où la trêve entre les deux clans semble être définitivement terminée malgré les imprécations de Pierre. Ce rôle sera donc réduit à ses apparitions au premier acte et à la cérémonie du mariage en tant que telle. Sans sa dimension plus noble et puissante.

Enfin, le dernier acte est complet chez CPO qui nous fait même entendre un deuxième couplet dans l’air de Luddorf alors que la partition n’en propose qu’un seul. Par contre, beaucoup de modifications chez Equilbey : si là aussi nous avons le deuxième couplet de l’air de Luddorf, le chœur d’arrivée des serviteurs voulant tuer Rodolphe est coupé dans la scène 2 (rappelant d’ailleurs fortement le chœur de Roméo et Juliette à l’acte II où les serviteurs de Capulets cherchent Roméo dans le jardin), par la suite se sont deux vers inexplicablement coupés dans le duo Rodolphe/Agnès, la scène 4 est agrémentée de l’introduction (normalement proposée à la place de la grande ouverture dramatique !) et enfin le final voit trois mesures un peu pompières être doublées afin d’allonger la musique pour un effet scénique.

Maquette de costume d’un Villageois bohémien par Paul Lormier pour la création.

C’est donc un véritable travail sur la partition d’orchestre qu’il faudrait faire, sur les morceaux supprimés ou modifiés en cours de travail… Peut-être un jour aura-t-on droit à une édition critique de La Nonne Sanglante. Mais en attendant, on peut tout de même arriver à la conclusion suivante : Hermann Bäumer aura été beaucoup plus respectueux de la partition malgré des coupures nécessaires principalement pour le rôle de Rodolphe qui reste un monument que peu de ténors peuvent chanter intégralement en scène. Laurence Equilbey et David Bobée quant à eux ont adaptés et légèrement déformés la partition tout en permettant tout de même de retrouver des grands moments dévolus à Rodolphe grâce à la participation de Michael Spyres. D’un point de vue partition donc, aucune des deux versions n’est parfaite, mais elles sont complémentaires. En attendant une possible version complète et conforme à la partition !

D’un point de vue musical, il faut bien avouer dès le début que la version DVD parue chez Naxos bénéficie d’un meilleur orchestre. L’Osnabrücker Symphonieorchester a le mérite de jouer la partition, mais les timbres ne sont pas très beaux, manquant de rondeur et de richesse. Face à lui se trouve l’Insula Orchestra qui joue de plus sur instruments anciens ! On a donc une expressivité et des couleurs beaucoup plus marquées, entre autre les vents qui donnent ce côté fantomatique à la partition. On pourra dire la même chose sur les deux chœurs avec en plus un avantage pour Accentus d’un point de vue diction même si on les a connus plus pointus dans certaines productions. Du côté des directions, on ne reviendra pas sur les choix de coupures exposés ci-dessus… Mais on pourra noter que dans les deux cas nous avons un bel engagement des orchestres menés par les chefs. On pourra peut-être noter un peu de mollesse dans certains passages chez Laurence Equilbey qui peine à maintenir la tension lors des alanguissements de la partition mais d’un autre côté elle donne beaucoup de dynamisme à certains passages dès l’ouverture. On l’aura compris, c’est avant tout l’orchestre en lui-même qui fait préférer la version Naxos. Mais Hermann Bäumer chez CPO n’a pas à rougir de son travail, surtout que sans cette parution, il n’est pas sûr que la partition ait été remontée en 2018.

Maquette du costume d’Agnès de Moldaw par Paul Lormier pour la création.

Les petits rôles sont assez nombreux dans cet ouvrage et là encore, nous avons un grand avantage du côté de la version dirigée par Laurence Equilbey. Difficile de rivaliser avec ces jeunes chanteurs français parfaitement dans leur élément en terme de style et de diction. Enguerrand de Hys se montre à son meilleur dans le rôle de Fritz (que le metteur en scène montre comme un tentateur) et un beau veilleur. Chez Hermann Bäumer, c’est Iris Marie Kotzian qui chante le veilleur ainsi que le page Arthur. La voix est pure mais un peu dure dans les aigus… et si elle virevolte parfaitement dans ses airs, elle ne peut rivaliser avec le charme piquant de Jodie Devos dont les aigus sont parfaitement ronds tout en donnant un caractère primesautier de toute beauté à Arthur. Du côté des clés de fa, Frank Färber ne se montre pas sous son meilleur jour lors de son entrée dans le rôle de Pierre sur la scène allemande : la basse est puissante et solide mais la diction est sur-articulée tout en étant assez peu compréhensible. Plus Fafner que confident, il lui manque la noblesse que sait lui conférer Jean Teitgen à la voix de bronze et à la diction parfaite. Les deux Barons de Moldaw sont très bien chantés que ce soit par Genadijus Bergorulko ou Luc Bertin-Hugault, mais là encore ce dernier triomphe par la diction et le style. Pour Luddorf, il faut bien avouer que le timbre très ténorisant de Marco Vassalli surprend beaucoup. Certes le rôle demande des aigus sûrs mais le chant aussi clair déséquilibre les ensembles alors que Jérôme Boutillier se montre parfait d’un bout à l’autre de l’ouvrage. Pourtant il remplaçait le baryton initialement prévu. La morgue, la violence, le chant aisé même en haut de la tessiture… tout est parfaitement en place même dans l’air du dernier acte qui monte au sol-dièse aigu !

Les deux Agnès sont bien chantées dans les deux enregistrements. Natalia Atamanchuck offre un portrait dramatique de belle qualité avec peut-être quelques duretés dans l’aigu, mais un grand engagement. Mais Vanina Santoni est aussi pleinement impliquée dans ce rôle au final assez peu développé. Elle réussit elle aussi à donner vie à cette amoureuse fière qui n’hésite pas à repousser son amant lorsqu’elle se sent trahie, montant ainsi vers un contre-ut bien tenu ! Mais la diction de la française sera encore une fois beaucoup plus naturelle malgré un beau travail de Natalia Atamanchuk. La Nonne est superbement distribuée dans les deux cas à des mezzos qui réussissent à donner le caractère spectral à ce rôle. Eva Schneidereit donne avec sa voix presque blanche une Nonne Sanglante sinistre à souhait, tranchante et totalement déshumanisée avant que n’arrive la prière finale. Malgré la difficulté des lignes, elle assume assez bien les différents sauts de registre avec juste un grave un peu trop étouffé. Marion Lebègue montre une voix beaucoup plus ronde et au grave plus épanoui. Mais par les couleurs, elle réussit à saisir le caractère à la fois sinistre mais aussi profondément passionné de cette Nonne, passant d’une voix d’outre-tombe à un aigu puissant et coloré, elle montre les deux facettes de la pauvre malheureuse. La voix est vraiment parfaitement conduite et montre une personnalité surprenante pour une chanteuse qui est habituellement cantonnée à des petits rôles. Une vraie révélation pour la jeune chanteuse que l’on espère pouvoir retrouver vite dans des rôles importants du répertoire français !

Costume de Louis Gueymard (Rodolphe) lors de la création, lithographie d’Alexandre Lacauchie (1854).

Enfin, pour le rôle de Rodolphe, nous avons deux ténors valeureux qui ont osés se frotter à ce rôle si difficile. Les aigus sont nombreux, les demi-teintes nécessaires tout comme la vaillance. Et le personnage est largement présent sur scène comme sur la partition. En 2008, le jeune Yoonki Baek a le mérite d’assumer une bonne partie de la partition malgré les coupures qui réduisent tout de même son rôle. Il offre un portrait nuancé et juste du personnage. Il faut par contre accepte un timbre peu flatteur et une voix mixte maîtrisée mais qui n’est pas très belle. Mais il affronte la partition crânement. Malheureusement pour lui, le passage de Michael Spyres ne peut que le rejeter dans l’ombre. Le ténor américain est le seul non francophone de la distribution mais sa diction est parfaite ! Et vocalement il semble ici exactement dans son répertoire de prédilection. Tout au long de l’opéra il nous fait une démonstration vocale avec des nuances admirables, un engagement farouche et plein d’héroïsme, une poésie délicate, une voix mixte parfaite et un timbre superbe. Que demander de plus pour un tel rôle ? Et de plus, la partition n’est que très peu coupée alors que certaines scènes sont très éprouvantes, demandant au ténor d’alterner entre les extrêmes en termes de dynamique comme de tessiture. On ne peut que saluer un immense chanteur qui a trouvé ici une partition à sa mesure et lui rend parfaitement justice !

Le bilan est donc ici rapidement fait : la version publiée par Naxos en DVD est incontestablement mieux interprétée pour la diction, mais aussi pour la prestation ébouriffante de Michael Spyres. La mise en scène très lisible est en plus un autre point positif (voir le retour des représentations ici où l’avis peut avoir un peu changé, surtout sur l’état de la partition après avoir regardé plus en détail). Il est dommage que la dramaturgie voulue par Laurence Equilbey et David Bobée ait été prioritaire sur le respect de la partition car il est peu probable que l’ouvrage soit de nouveau enregistré dans les années qui viennent. La version CPO sera donc une deuxième version à écouter pour entendre certains passages complets, tout en prenant conscience que la partition n’est là non plus pas complète et que l’interprétation tronque légèrement la dimension de l’ouvrage. Mais nous avons ici deux versions tout à fait écoutables de cette Nonne Sanglante et qui permettent d’écouter une partition majeure de Charles Gounod.

  • Charles Gounod (1818-1893), La Nonne Sanglante, opéra en cinq actes
  • Le Comte de Luddorf, Marco Vassalli ; Le Baron de Moldaw , Genadijus Bergorulko ; Rodolphe , Yoonki Baek ; Agnès , Natalia Atamanchuk ; Arthur , Iris Marie Kotzian ; Pierre l’Hermite , Frank Färber ; Agnès la Nonne Sanglante , Eva Schneidereit ; Fritz , Kolja Hosemann ; Anna , Miyuku Nishino ; Arnold , Sang-Eun Shim ; Norbert , Tadeusz Jedras
  • Chor und Herren-Extrachor des Theaters Osnabrück
  • Osnabrücker Symphonieorchester
  • Hermann Bäumer, direction
  • 2 CD CPO, 777 388-2. Enregistré au Stadthalle d’Osnabrück, du 18 au 20 Mars 2008

  • Charles Gounod (1818-1893), La Nonne Sanglante, opéra en cinq actes
  • Mise en scène, David Bobée ; Dramaturgie, David Bobée / Laurence Equilbey ; Collaboration artistique, Corinne Meyniel ; Décors, David Bobée / Aurélie Lemaignen ; Costumes, Alain Blanchot ; Lumières, Stéphanie Babi Aubert ; Vidéo, José Gherrak ; Recherches dramaturgiques, Anaëlle Leibovits Quenehen / Catherine Dewitt
  • Rodolphe, Michael Spyres ; Agnès, Vannina Santoni ; La Nonne, Marion Lebègue ; Le Comte de Luddorf, Jérôme Boutillier ; Arthur, Jodie Devos ; Pierre l’Ermite, Jean Teitgen ; Le Baron de Moldaw, Luc Bertin-Hugault ; Fritz / Le Veilleur de nuit, Enguerrand de Hys ; Anna, Olivia Doray ; Arnold, Pierre-Antoine Chaumien ; Norberg, Julien Neyer ; Théobald, Vincent Eveno
  • Danseurs, Stanislas Briche / Arnaud Chéron / Simon Frenay / Florent Mahoukou / Papythio Matoudidi / Marius Moguiba
  • Accentus
  • Insula Orchestra
  • Laurence Equilbey, direction
  • 1 DVD Naxos, 2.110632. Enregistré à l’Opéra-Comique les 10 et 12 juin 2018.

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