Hamlet à Avignon : splendide découverte

19191_855908681149429_1396450547770303872_nSi l’Opéra National de Paris œuvrait à hauteur de ses moyens de la même façon que l’Opéra d’Avignon pour le patrimoine de l’opéra français, nous serions comblés… car en une saison, la maison provençale nous donne à entendre Mireille de Gounod puis Hamlet de Thomas. Deux œuvres qui ont fait un triomphe pendant des décennies, mais aussi deux œuvres qui sont rarement montées sur les grandes scènes de nos jours. Ici, l’Opéra d’Avignon reprenait la production qui avait triomphé en 2010 à Marseille. De cette création ne subsistent que la mise en scène et Patricia Ciofi, mais c’est déjà énorme car les deux se montrent magnifiques. Autour de la soprano italienne, une équipe entièrement francophone pour notre plus grand plaisir, et des artistes particulièrement engagés!

Créé en 1868 à l’Opéra de Paris, Hamlet aura été le deuxième grand succès d’Ambroise Thomas après Mignon. Tous deux adaptés de grands auteurs de théâtre (Goethe et Shakespeare), ils étaient portés par le succès des adaptations des pièces originales en français, mais aussi par le goût pour ces œuvres étrangères de l’époque. Ainsi, ce Hamlet (comme la Faust de Gounod) ne vient pas en ligne droite de l’écrivain anglais, mais a subit les adaptations de la plume d’Alexandre Dumas père, aidé pour la traduction par Paul Meurice. Ainsi, malgré un retour assez proche de l’original par rapport à la première adaptation, des modifications ont été faites pour satisfaire aux conventions romantiques de l’époque. Barbier et Carré y allèrent eux aussi de leurs modifications dans la trame de l’histoire à la fois pour des commodités propres au genre de l’opéra, mais aussi pour respecter les contraintes de la première scène de Paris : cinq actes, un ballet, une distribution réunissant deux hommes et deux femmes dans les rôles principaux…

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Au final, l’œuvre conserve la trame principale de la pièce originale, mais en l’épurant, en supprimant toutes les autres intrigues et en mettant au centre de l’œuvre Hamlet qui se trouve à devoir lutter contre tous ses parents (oncle, mère, futur beau-père) et ainsi délaisser sa promise.

10689683_855908777816086_4922280722267833915_nMusicalement, Ambroise Thomas se montre ici d’une grande inventivité dans les textures ainsi que dans l’utilisation des thèmes. Ainsi, dès l’ouverture, l’orchestre sonne tendu et sombre. Jamais l’opéra ne va verser dans le décoratif : même les passages les plus légers servent de contraste pour assombrir encore d’autres scènes. Les émotions des personnages sont fortes, contrastées et toujours secondées par l’orchestre qui sait colorer la scène de manière délicate et suggestives. Ainsi l’apparition du spectre par exemple est accompagnée d’un tissu sombre et tendu alors que les fanfares triomphales laissent toujours percer un drame et une tension. Passage obligé, le grand air de folie d’Ophélie se trouve être un moment immatériel. Après la tension du troisième acte, nous entrons ici dans la psyché de la jeune fille, perdue qu’elle était dans ce monde de pouvoir et de mort. Ici les couleurs sont délicates, légères… et la voix se déploie jusqu’à se briser d’émotions. Difficile de citer ici les passages les plus marquants tant ils sont nombreux. Aucun répit ne nous est donné durant les trois heures de musiques : la violence des relations entre les personnages principaux tend toujours la musique de belle manière.

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La production de Vincent Boussard ne bénéficie que d’un seul décor durant toute l’œuvre mais qui ménage beaucoup de possibilité de déplacement et d’aménagements. De grands murs de marbres lézardés sont ouverts par une parte et une grande fenêtre alors que la partie basse se trouve noircie par la corruption et la mort qui rampent dans le château. Les superbes éclairages donnent à un même mur une portée totalement différentes, isolant à certains moments des personnages dans une teinte spécifique répondant à leur ressenti. La poésie et les couleurs de ces éclairages donnent beaucoup de vie à des décors très figés. A ce dispositif scénique sobre mais très efficace s’ajoute un jeu de scène très fin et nuancé, toujours naturel et signifiant. Les différents chanteurs sont particulièrement engagés dans leurs rôles et se montrent d’un réalisme confondant. La confrontation entre Hamlet et sa mère par exemple est d’une grande violence physique alors que ce n’est finalement que du jeu de théâtre. Les points les plus remarquables de la mise en scène sont quelques idées très fortes, comme l’apparition du spectre marchant sur le mur ou la présence de ce grand cadre qui accueil tour à tour le portrait du feu roi, une glace ou la projection de l’ombre du spectre. Mais l’élément le plus marquant est la baignoire qui symbolise l’étendue d’eau dans laquelle Ophélie se noie… Sa simple présence donne une impression de suicide inavoué alors que le personnage joue autour et dedans, avant de disparaître. On retrouve d’ailleurs dans le dernier acte un bloc de glace à la forme de cette baignoire où l’on distingue la silhouette d’Ophélie. Les costumes apportent un surplus de réalisme sans marquer trop une époque, où la tenue en cuir d’Hamlet côtoie la robe de velours d’inspiration moyenâgeuse de Gertrude alors qu’Ophélie se distingue avec deux robes blanches très sobres et printanières. Le résultat visuel de cette représentation est donc totalement cohérent et limpide. Pas de relecture, mais bien une mise en image qui laisse place à l’imagination et aux ambiances diverses du drame.

15s060-3050Chœur et orchestre donnent une assez belle prestation, même si l’on peut noter un petit manque de finesse chez les uns comme chez les autres. Ainsi le chœur impressionne par une belle diction et des passages piano remarquables, mais se permet trop de volume à certains moments avec de plus un manque d’homogénéité chez les femmes dès qu’on dépasse le mezzo-forte. Si l’orchestre sonne un peu sec et vert, avec quelques soucis chez les cuivres, la prestation est globalement belle. Peut-être là aussi aurait-on souhaité un peu moins de décibels mais nous évitons au moins la lourdeur de certains autres orchestres. Jean-Yves Ossonce dirige de belle manière, relevant les couleurs et les originalités de la partition comme les différents soli qui parsèment la partition. Le phrasé est beau, l’attention aux chanteurs constante et on peut entendre un beau soin à rendre la partition sans effet superflu mais avec toute la force qu’elle contient. Ainsi dès l’ouverture le drame est superbement suggéré par cet éclat sinistre, mais la scène de folie d’Ophélie se trouve elle parée d’un superbe tissu orchestral délicat.

La distribution réunie pour ces deux représentations est uniquement francophone à l’exception de Patrizia Ciofi en Ophélie. Et pour les petits rôles de l’œuvre, Avignon a fait appel à de jeunes chanteurs confirmés promis à un bel avenir. Tous sont ainsi très bons malgré la brièveté de leurs rôles. On notera en particulier le Spectre de Patrick Bolleire qui impressionne par l’autorité et l’ampleur de la voix. Il est par contre dommage qu’il soit sonorisé lors de ses apparitions. Seul le final nous permettra de juger de l’impact réel de cette voix.

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Le seul souci de la troupe réunie vient de Sébastien Guèze. Le ténor français a toujours eu une émission assez étrange et peu gracieuse. Et pour le court rôle de Laërte, on retrouve toujours ces sons droits, ce timbre très métallique et nasal… avec en plus quelques petits flottements dans la justesse. Julien Dran qui chantait le petit rôle d’Horatio nous aurait beaucoup plus convaincu dans ce rôle assez transparent du frère d’Ophélie, où le premier air expose peu alors que le final ne demande qu’un peu de véhémence.

15s060-3081Le couple royal est superbement distribué. Dans le rôle torturé de Claudius, Nicolas Testé se montre impérial. Si on pouvait penser à un personnage peut-être plus noir et violent, la basse française accentue au contraire toute la torture et les remords du criminel. Avec son timbre assez clair pour une basse, il ne sonne pas méchant, mais bien humain. Le grave est superbe alors que l’aigu se révèle aisé. Sa prière en début du troisième acte est un moment particulièrement touchant car chaque nuance est soignée, simple et logique. Face à lui, la Reine Gertrude est chantée par Géraldine Chauvet. Déjà, lors de sa première entrée, on est frappé par le port altier et l’attitude royale. Et une fois que le chant se fait entendre, c’est encore cette noblesse qui marque. Pour cette Klytemnestre danoise, nous n’avons pas un personnage rongé de l’intérieur ou décrépit. Au contraire, c’est une reine dans toute sa splendeur, autoritaire et majestueuse. Le jeu est impressionnant d’investissement, et le chant se coule dans un mezzo aux aigus aisés mais sans poitrinage dans le grave. Sa prestation est parfaite d’un bout à l’autre et promet de belles choses pour cette jeune mezzo-soprano.

15s060-2136Le rôle d’Ophélie semble particulièrement toucher Patrizia Ciofi. Sorte de petite sœur de Lucia, on y retrouve toute l’intensité d’un jeu fluide : Ophélie semble toujours en dehors du monde des adultes, totalement étrangère à cette violence et ce sinistre environnement. Et par un jeu vif, bondissant et touchant, la soprano italienne donne vie et corps à cette fragile jeune fille. Comment ne pas être touché par sa prestation scénique lors de la scène de la folie? Vocalement, on connaît la voix de Patrizia Ciofi… c’est un instrument qui touche. On a connu plus beau, fluide ou large bien sûr… mais la musique qui se dégage, les émotions à fleur de peau sont portées par un timbre aérien et touchant. Cette Ophélie ne se révèle pas par des suraigus dardés mais par la douleur qui émane du personnage. La mélancolie est toujours présente. La technique reste sûre et permet à la soprano d’assumer d’un bout à l’autre le rôle poignant mais épisodique de la jeune fille, et l’intensité qu’elle y met nous donne une belle continuité au personnage. Certains iront juger sa prestation sur des suraigus difficiles ou quelques fragilités… mais c’est aussi cette fragilité et cette sensibilité qui permet au personnage de véritablement prendre vie. Le français est plutôt compréhensible, même s’il manque la force du texte que peuvent donner ses partenaires. Encore une superbe prestation de la soprano, qui malgré la véhémence d’un spectateur, recevra un immense triomphe.

11147038_855908751149422_5349257427240769941_nJean-François Lapointe reprenait ce rôle épuisant qu’est Hamlet. Épuisant à plus d’un titre puisque la tessiture est très tendue, mais en plus le personnage est omniprésent sur scène. Le baryton québécois se montre immédiatement impressionnant dans ce rôle torturé. Scéniquement il impressionne par sa présence, alors que vocalement la voix gronde et tonne, s’éclairant dans des aigus percutants. Et que dire du texte… il est dit avec une telle force qu’il en devient violent. Refusant les effets véristes, le baryton se montre exemplaire dans son style et investi le texte de manière sidérante. Que ce soit le doute, l’horreur, la terreur ou l’amour, le baryton trouve le ton juste pour créer ces émotions. Passant du chant à boire à l’introspection sans aucun souci, ce Hamlet est sombre et vivant. Si certaines de ses prestations le montraient peu investi (comme son Valentin récemment à l’Opéra de Paris), il est ici totalement impliqué dans son rôle pour nous en donner une vision très forte. On tremble face à sa violence, puis on pleure avec lui devant le cercueil d’Ophélie. Une prestation grandiose pour ce baryton qu’on espère entendre plus souvent dans ce répertoire où il excelle. Le timbre assez charpenté mais qui s’éclaire dans l’aigu nous fait penser aux grands barytons de l’école française…

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Avec une telle production, n’importe quelle œuvre aurait reçu un triomphe… mais lorsqu’en plus elle possède la puissance et la beauté de ce Hamlet d’Ambroise Thomas, le résultat est grandiose. Dans le style du Grand Opéra, Thomas trouve une place à part, une originalité et un ton qui le distinguent des modèles du genre. Son talent pour créer une ambiance est magnifique et sa partition est un modèle du genre. Magnifiquement interprété par tous les artistes dans une mise en scène superbe, l’œuvre se dévoile sous ses meilleurs traits. Une représentation mémorable.

  • Avignon
  • Opéra du Grand Avignon
  • 3 mai 2015
  • Ambroise Thomas (1811-1896), Hamlet, opéra en cinq actes et sept tableaux
  • Mise en scène, Vincent Boussard ; Assistante à la mise en scène, Natascha Ursuliak ; Décors, Vincent Lemaire ; Costumes, Katia Duflot ; Lumières, Alessandro Carletti
  • Ophélie, Patrizia Ciofi ; Gertrude, Géraldine Chauvet ; Hamlet, Jean-François Lapointe ; Claudius, Nicolas Testé ; Laërte, Sébastien Guèze ; Le spectre, Patrick Bolleire ; Marcellus, Julien Dran ; Horatio, Bernard Imbert ; Polonius, Jean-Marie Delpas ; 1er fossoyeur, Saeid Alkhouri ; 2ème fossoyeur, Raphaël Brémard
  • Chœur de l’Opéra Grand Avignon
  • Orchestre Régional Avignon-Provence
  • Jean-Yves Ossonce, direction

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