Mireille en son pays…

B2BLvauIcAEwAi_.jpg largeMireille est un opéra qui est, personnellement, à part… et après avoir vu la production de l’Opéra de Paris, c’est dans ses terres que les retrouvailles avec Mireille se font et toujours pour le plus grand bonheur. L’œuvre n’a pas eu une vie de tout repos après toutes les modifications qu’a subi la partition : allègement du rôle-titre, fin heureuse, suppression de scènes complètes… heureusement qu’Henri Busser et Guy Ferrant ont comblé les lacunes et ont proposé en 1939 une version la plus fidèle possible de l’œuvre originale. Malheureusement quelques passages sont définitivement perdus et pour quelques autres, il fallut ré-orchestrer. Mais malgré les petites imperfections et imprécisions, nous sommes au plus proche de ce que Charles Gounod avait composé. Et Avignon nous a de plus proposé une mise en scène qui plonge au cœur des traditions de l’époque en Provence.

Le problème lorsque l’on connaît très bien une œuvre est que la moindre faille dans l’interprétation saute aux oreilles. La chose la pire est que la partition a été coupée et quelque peu adaptée. Ainsi, point de farandoleur malgré sa présence dans la distribution… mais point aussi de Folles d’Amour dans la scène du Rhône. Si Marc Minkowski avait raccourci ce chœur, il est ici totalement supprimé… A cela s’ajoute un dernier acte assez étrange où Mireille « oubli » de chanter lors de la reprise du « Sainte ivresse, divine extase ! », et où les cloches du premier chœur sont absentes. Quelques petits détails aussi durant tout l’opéra sonnent très étrangement à cause d’équilibres orchestraux peu habituels (et même la disparition de la trompette lors de la vision de Mireille dans la Crau). Ainsi, la partition se trouve légèrement malmenée dans cette production avant même l’interprétation.

Acte I

Acte I

Mais justement, l’interprétation pose aussi soucis du point de vue des choix du chef d’orchestre. Car si le chef semble aimer la partition en voulant en faire sortir beaucoup de beautés, il en a aussi bouleversé les couleurs et la structure. Ainsi à vouloir toujours mettre en avant les bois, on se retrouve à une exagération du caractère folklorique de la musique qui n’en a pas besoin. Les choix de tempi sont aussi en cause puisque certains passages pris trop rapidement enlèvent le poids de la musique comme lors du tout dernier chœur chanté à une vitesse telle qu’elle lui enlève toute grandeur. A côté de ces choix de direction, le chef se trouve aussi la cause de trop nombreux décalages et d’erreurs de mise en place. Tous les chanteurs se trouvent à un moment où à un autre à attendre l’orchestre ou courir après tellement la battu est hiératique. Ce n’est pas seulement un manque de répétitions qui est en cause car même dans les airs les plus marqués rythmiquement se trouvent déséquilibrés comme l’air de Taven ! Ainsi, tout au long de la soirée, on va entendre des décalages plus ou moins marqués, des problèmes de rythmes ou de phrasés qui perturbent l’écoute. Il faut par contre saluer la prestation de l’orchestre qui nous offre de belles couleurs et nuances.

Acte II

Acte II : Nathalie Manfrino (Mireille), Sylvie Brunet Grupposo (Taven)

La mise en scène réserve par contre de bonnes surprises. Avec des moyens modestes mais de bonnes idées, les tableaux s’enchaînent avec de belles images. On est plongé dans une vision certes un peu naïve de la Provence, mais avec de superbes costumes et des décors très évocateurs. Un certain nombre de détails montrent un beau travail sur l’histoire. Par contre la direction d’acteur reste très limitée et même parfois un peu trop caricaturale avec un traitement des personnages un peu trop marqué. Ainsi par exemple Vincent est vraiment trop naïf et même niais dans son comportement. Au contraire par contre Ourrias est d’une violence extrême, s’appuyant sur ses aides pour bloquer Mireille. A noter la belle vision du Pont de Trinquetaille : avec de simples tissus bleus on assiste à la noyade d’Ourrias face à l’ombre menaçante du passeur. Le dernier acte par contre est trop symboliste par rapport aux autres actes.

Malgré un petit manque d’unité, le chœur donne une belle prestation, alors que les petits rôles sont très bien distribués. Clémence, Vincenette ou la voix d’en haut montrent de belles voix de soprano, alors que le passeur de Jean-Marie Delpas s’impose facilement lors de son apparition. Les deux pères sont chantés par Nicolas Cavallier et Philippe Ermelier. Si Nicolas Cavallier chantait Ambroise à Paris, c’est ici Ramon qu’il interprète. L’autorité de la voix impose immédiatement une personnalité forte. Face à lui, l’Ambroise de Philippe Ermelier semble plus bonhomme et manque peut-être même un peu de présence pour lutter face à Cavallier.

Acte V : Florian Laconi (Vincent)

Acte V : Florian Laconi (Vincent)

Déjà Taven à Paris, Sylvie Brunet-Grupposo possède le charisme de cette femme mystérieuse. Dès les premières notes de cette voix singulière l’étrangeté s’entend. La présence de cette chanteuse est vraiment impressionnante et en quelques phrases elle donne vie à cette bonne fée de Mireille. La chanson du deuxième acte ne manque pas de piquant, et dans sa malédiction du troisième acte, elle donne une belle intensité à son invocation ! Face à elle, le mauvais génie Ourrias est chanté par Marc Barrard… Il semble que le baryton ait eu un peu de mal à ses débuts car sa chanson manque d’aplomb et d’aigu. Chaque montée est esquissé plutôt que vraiment chantée. Par contre le troisième acte le montre beaucoup plus mordant et facile. Moins violent par son chant, le personnage gagne en nuances alors que la mise en scène ne proposait qu’une bête au deuxième acte. La diction est parfaite et pour cet acte la voix sonne de bien belle manière.

L’amoureux Vincent est chanté par Florian Laconi… Si la diction est très bonne et la voix sonore, le chanteur semble bien peu concerné par le personnage. Scéniquement il se complait dans la niaiserie que veut le metteur en scène, et vocalement tout cela manque vraiment de grâce. Où se trouve la jeunesse et la gentillesse du personnage lorsqu’on entend ces aigus tenus de manière abusive, ces attaques par en dessous et les glissendi peu agréables à l’oreille ? Pour chanter, il chante oui. Mais cela manque de délicatesse et d’émotion. De plus, il faut bien avouer que le timbre n’est pas vraiment des plus agréables. Alors bien sûr, toutes les notes sont chantées (et même plus avec cet aigu qui déséquilibre le final du deuxième acte) mais Laconi semble oublier de nuancer et de styler son chant.

14S201-2635

Acte IV.2 : Nathalie Manfrino (Mireille)

La reine sur scène est finalement Nathalie Manfrino. La soprano française a déjà chanté ce rôle à Oranges et cela s’entend. En effet tout au long de la soirée, le personnage se construit et se consume sur scène. La jeune fille légère du premier acte gagne en profondeur tandis que le drame s’installe. Comme toujours avec Manfrino, il y a cette diction soignée qui fait mouche, mais à cela s’ajoute un vrai style et une sobriété dans son approche de la partition. Ce n’est certes pas l’aigu et la virtuosité qui mettent le plus en valeur le chant de cette Mireille : certains aigus semblent difficile à atteindre et le partie rapide de l’air du deuxième acte manque légèrement d’aisance. Mais que d’émotions et de volonté par la suite ! La supplique à son père est superbe, alors que la scène de la Crau la montre pleine de volonté. Attention tout de même, les moments plus légers ne sont pas pour autant bâclés : ce ne sont juste pas les moments les plus marquants de la composition de la soprano. Le chant y est propre, le personnage convaincant… mais n’atteint pas les mêmes émotions. En tout cas, malgré les quelques très légères réserves évoquées ci-dessus, la prestation de Manfrino est vraiment impressionnante et convaincante.

2014-1

Mireille est une œuvre à part… et malgré les réserves liées au chef ou les quelques manquements dans la distribution, le moment passé est un vrai bonheur car la partition vit et touche pas ses beautés et son inventivité. A noter que quelques spectateurs sont venus en costume traditionnel, preuve que Mireille est un opéra vraiment particulier pour la région.

  • Avignon
  • Opéra Grand Avignon
  • 30 novembre 2014
  • Charles Gounod (1818-1893), Mireille, Opéra en cinq actes
  • Mise en scène, Robert Fortune ; Décors, Dominique Pichou ; Costumes, Rosalie Varda ; Lumières, Jean-Michel Bauer ; Chorégraphie, Eric Belaud
  • Mireille, Nathalie Manfrino ; Taven, Sylvie Brunet-Grupposo ; Vincenette, Ludivine Gombert ; Clémence, Clémence Olivier ; La Voix/Andreloun, Aurélie Ligerot ; Vincent, Florian Laconi ; Ourrias, Marc Barrard ; Ramon, Nicolas Cavallier ; Ambroise, Philippe Ermelier ; le passeur, Jean-Marie Delpas ; le farandoleur, Jean-François Baron
  • Chœur et Maîtrise de l’Opéra Grand d’Avignon
  • Orchestre Régional Avignon-Provence
  • Alain Guingal, direction

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.