Castor et Pollux : Révolution par Pichon !

castor_pichonL’année 2014 était l’année Rameau… et plus particulièrement l’année Castor et Pollux puisqu’en France, l’œuvre a été montée à Paris (Hervé Niquet), à Dijon et Lille (Emmanuelle Haïm), et représentée en version de concert à Bordeaux, Paris et Montpellier (Raphaël Pichon). C’est à la fin de cette tournée de concerts à travers la France qui a été enregistré par les micros d’Harmonia Mundi. Durant le voyage, la distribution a varié petit à petit et si l’on retrouve certains noms communs entre toutes les dates, beaucoup de chanteurs ont changés. Mais il nous reste toujours par contre l’Ensemble Pygmalion qui rayonne d’un bout à l’autre, tant l’orchestre que le chœur. Comme il d’usage en ce moment, c’est la version remaniée de 1754 qui est donnée. Elle nous prive du prologue et simplifie l’intrigue, mais la musique se rapproche plus des splendeurs des Boréades que de la sobriété d’Hippolyte et Aricie. Alors que William Christie dominait la distribution avec la version de 1737, Raphaël Pichon se ménage une place au soleil par cet enregistrement.

Troisième opéra de Jean-Philippe Rameau à être publiée, Castor et Pollux sera aussi l’un des premiers échecs relatifs du compositeur. Il reprendra son œuvre plus de quinze ans plus tard et le triomphe sera alors au rendez-vous. Le temps a passé et la structure lullyste a vécu : les récitatifs sont simplifiés, des danses ajoutées et le prologue supprimé. Les personnages sont aussi plus simple et rapidement dévoilés : Pollux exprime immédiatement son désir de s’effacer devant l’amour de son frère, alors que Phébé se révèle toute de suite comme une jalouse maléfique. Le premier acte devient un acte d’exposition qui enlève une partie du charme de l’œuvre originale : là où les motivations étaient dévoilées petit à petit, elles sont ici immédiatement exposées pour chaque personnage. On assiste à une simplification théâtrale, au profit de la musique qui elle se voit agrémentée de passages démonstratifs ou agréables comme l’air de l’Athlète. Donc perte d’originalité théâtrale mais on y gagne en plaisir musical.

Ainsi qu’il a été dit, l’orchestre et le chœur de l’Ensemble Pygmalion se taillent un immense succès sous la direction splendide de Raphaël Pichon. Le jeune ensemble propose une variété de couleur et de texture formidable : d’un bout à l’autre de la partition, nous assistons à une démonstration d’aisance, de beauté et de finesse. Avec un orchestre très fourni, le chef peut se permettre toutes les innovations possibles, rendant particulièrement vivante les danses bien sûr, mais aussi le continuo d’une inventivité foisonnante. Aussi à l’aise dans la délicatesse d’un accompagnement que dans les danses énergiques, Raphaël Pichon montre toute l’étendue des capacités de son ensemble, plus la plus grande gloire de l’œuvre de Rameau. Le chœur se trouve tout aussi magistral avec un ensemble parfait, des pupitres d’une beauté sidérante et une technique impressionnante pour un ensemble si jeune : dynamique, couleurs et nuances semblent infinies comme le prouve le fameux chœur « Que tout gémisse » qui ouvre le deuxième acte. Accompagné d’un orchestre tout aussi expressif, le chœur joue sur la dynamique pour un rendu frappant de justesse. C’est donc déjà un formidable travail du chef et de son ensemble qu’il faut saluer ici : les innovations rythmiques ou dans les couleurs sont miraculeuses et prouvent qu’on peut toujours renouveler la direction de Rameau. Les années passent et même si la première génération représentée par William Christie n’a rien perdu de sa superbe, les nouveaux chefs qu’on appellera la troisième génération se montrent eux aussi fascinant car ils se libèrent des règles pour en forger de nouvelles.

Mais les qualités ne résident pas que dans l’ensemble et son chef. La distribution réunie se signale par le chant mais aussi l’implication théâtrale. Chaque rôle se voit parfaitement chanté et dit. Les deux rôles de basse de Jupiter et du Grand Prêtre sont brillamment tenus respectivement par Christian Immler et Virgile Ancely. Tous deux sonnent de belle manière, l’impériosité du ton et la noblesse de la diction donnent vie à ces personnages hiératiques. Mais ce sont bien sûr les deux rôles multiples tenus par Sabine Devieilhe et Philippe Talbot qui marquent. Ils ont à chanter l’un et l’autre certains des plus beaux airs de la partition. La soprano se distingue en Ombre Heureuse où le chant délié et diaphane est miraculeux. Loin des démonstrations, c’est dans la délicatesse et la retenue qu’elle se montre la plus saisissante. Philippe Talbot a la lourde tâche d’assumer le fameux air de l’Athlète. Avec ses aigus puissants et ses sauts d’octaves, l’air est une gageure à chanter, même pour un haute-contre aguerri. Le jeune ténor s’y montre impressionnant, bénéficiant d’un beau timbre clair mais ferme avec une diction parfaite. Ses autres interventions sont moins marquantes par nature mais espérons le retrouver dans les années qui viennent dans ce répertoire ! Il sera intéressant de le découvrir en ouverture de saison à l’Opéra Garnier dans le rôle-titre de Platée.

Si dans la version originale les deux dames possèdent des rôles d’importance comparable, elles sont ici beaucoup moins égales. En effet, en dehors de quelques scènes impressionnantes, Phébé ne s’impose jamais théâtralement. Pourtant, la présence de Clémentine Margaine donne beaucoup d’épaisseur au personnage. Plus habituée au répertoire romantique, la mezzo-soprano réussit tout de même à discipliner sa grande voix pour se couler dans le style baroque. Si la diction manque un peu de finesse, le chant se voit parfaitement conduit sans aucune faute de style. La voix surprend à la première écoute, mais il n’est finalement pas interdit d’entendre de tels interprètes si le rendu est aussi convaincant à tous points de vue. Cette Phébé semble dès ses premières paroles possédée par la vengeance et la violence de son amour impossible. Tout au long de l’enregistrement elle se montre une rivale assez impressionnante face à la douce Télaïre d’Emmanuelle de Negri. Cette dernière se montre remarquable d’un bout à l’autre, d’un naturel fascinant et troublant. La chanteuse est toujours à son aise dans ce répertoire, mais elle dépasse comme toujours la simple technique pour affiner son chant et nous faire ressentir toutes les douleurs du personnage. Jamais larmoyante ou outrée, elle sait trouver le ton dramatique juste pour composer une Télaïre parfaite. Sa déploration qui ouvre le deuxième acte est un moment de grâce sublime tant la combinaison entre style et intensité est parfaitement dosée. Avec un timbre toujours aussi beau et un art vocal saisissant, elle dessine en quelques interventions son personnage qui évolue et vie avec cet art qu’on attend d’une tragédienne. Comme à chacune de ses prestations, Emmanuelle de Négri se montre ici encore grandiose et parfaite.

Tout comme pour les deux femmes, Castor et Pollux sont distribués à un spécialiste du répertoire baroque et à un artiste plus généraliste. Colin Ainsworth interprète ce répertoire depuis des années avec toujours un goût très sûr. Le rôle de Castor lui est très bien connu (il l’a enregistré en 2004 chez Naxos) et il se montre à la hauteur de sa réputation. La seule légère réserve que l’on peut apporter à sa prestation est que la voix semble légèrement usée ou du moins instable, particulièrement dans la première partie de l’œuvre. Son Castor se fait douloureux ou amoureux, toujours finement tracé et s’alliant parfaitement à la Télaïre d’Emmanuelle de Négri. Seul non francophone de la distribution, il n’en possède pas moins une diction exemplaire. Si l’on peut regretter de ne pas trouver un chant plus jeune, le résultat reste de haute qualité. Son demi-frère Pollux est confié au jeune baryton français Florian Sempey. Plus connu pour ses prestations dans le répertoire romantique français et italien, ses incursions chez Rameau sont une belle surprise. Le style est très bien intégré et si la voix semble manquer un peu de finesse pour s’intégrer totalement dans le discours des autres chanteurs, le travail est remarquable tant stylistiquement que théâtralement. La technique l’empêche d’avoir une diction aussi précise que souhaitée car le son résonne avant de sortir. Malgré cela, le texte est très bien dit et compréhensible. Ce Pollux bénéficie donc d’un matériel imposant, mais l’utilise de belle manière pour composer un demi-dieu imposant et fragile à la fois. Le doute, la douleur mais aussi la grandeur sont là à chaque détour de phrase.

Alors que la représentation donnée à l’Opéra-Comique quelques mois avant cet enregistrement avait déjà été grandiose, la version ici proposée se montre au même niveau de bonheur. Les choix artistiques sont parfaitement cohérents et font vivre la partition de manière inédite. Chacun de protagoniste, depuis l’instrumentiste jusqu’au chef en passant par les chanteurs solistes ou choriste sont à saluer pour leur travail. Avec ce subtil dosage de théâtre de musique pure, le drame avance de belle manière, toujours sur un tapis musical somptueux. La chaconne finale est de ces moments qu’on aimerait sans fin tant elle est expressive et belle. Bien sûr, toute l’œuvre est magnifique, mais ce dernier morceau nous emmène dans des sphères célestes. Une version passionnante donc, qui vient proposer un enregistrement de référence pour la version de 1754 de ce Castor et Pollux. Peut-être dans quelques années Raphaël Pichon nous donnera à entendre la version originale comme il l’a fait pour Dardanus. La comparaison avec lui-même et William Christie serait passionnante !

  • Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Castor et Pollux (1754), Tragédie en musique en 5 actes
  • Castor, Colin Ainsworth ; Pollux, Florian Sempey ; Télaïre, Emmanuelle de Negri ; Phébé, Clémentine Margaine ; Jupiter, Christian Immler ; Cléone-Une Suivante d’Hébé-Une Ombre heureuse, Sabine Devieilhe ; Un Athlète-Mercure-Un Spartiate, Philippe Talbot ; Le Grand Prêtre, Virgile Ancely
  • Ensemble Pygmalion
  • Raphaël Pichon, direction
  • 2 CD Harmonia Mundi, HMC 902212.13. Enregistré en direct au Corum de Montpellier en juillet 2014.

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