Le Cid triomphe à Garnier

Acte I, Tableau 2

Acte I, Tableau 2

Début de printemps très prolixe en opéras français sur Paris : Faust, Le Pré aux Clercs, Le Cid… on ne peut que se réjouir de voir ainsi représentés des œuvres très connues, d’autres oubliées… et enfin d’autres dont le titre subsiste mais qui sont rarement représentées comme l’œuvre de Jules Massenet. Michel Plasson se montre d’ailleurs encore une fois à la hauteur de sa renommée en dirigeant les deux productions de Faust et du Cid sans quitter la fausse. Mais ce Cid justement… Sa réputation n’est pas forcément des meilleures et malheureusement les quelques enregistrements existants ne sont pas au niveau d’une partition grandiose. Ainsi, le Palais Garnier nous propose une production dont la mise en scène n’est certes pas des plus passionnantes, mais où la distribution musicale promet beaucoup.

Cette partition de Jules Massenet ne peut rivaliser avec des titres comme Manon ou Werther pour la popularité, mais aussi pour la qualité de la partition. En effet, si on y retrouve tout le talent du compositeur, il manque un petit quelque chose qui provoque l’étincelle. Cléopâtre ou Esclarmonde ne sont pas plus connues, mais dans chacune d’elle le drame frappe, les personnages sont construits de belle manière et tout avance avec beaucoup de logique tant musicalement que dramatiquement. Ici, Massenet semble avoir été légèrement écrasé par le sujet. En effet, le livret reprend certains passages du drame de Corneille : des vers entiers sont ainsi chantés par les personnages principaux mais provoquent du coup un déséquilibre. Les tableaux s’enchainent, les personnages évoluent non sans panache ou bravoure, mais il manque un élément, une vie que l’on trouve dans les autres ouvrages de Massenet. Peut-être plus de liberté dans le ton de l’ouvrage ou dans la construction des mélodies. L’orchestre reste lui aussi très traditionnel dans le domaine du Grand Opéra. Une ou deux espagnolades mais sinon principalement de la grande déclamation tragique avec un orchestre très fourni. Malgré tout, quelques moments grandioses comme les airs des principaux personnages ou le grand duo entre les deux amants.

Acte I, Tableau 1

Acte I, Tableau 1

Par mesure d’économie sûrement, ce n’est pas une nouvelle mise en scène qui est ici proposée aux spectateurs, mais le production qui avait déjà remis Le Cid sur le devant de la scène il y a quelques années à Marseille. Déjà Roberto Alagna tenait le rôle-titre. Si les costumes et les décors s’accordaient plutôt bien à l’Opéra de Marseille (la chambre de Chimène par exemple, très arts-déco), cela tranche beaucoup avec les dorures du bâtiment de Charles Garnier. De plus, malgré un travail soigné, on ne peut que regretter un manque d’ambition dans les éléments scéniques. Transposer l’actions au vingtième siècle permet d’alléger le discours, mais ne nous présenter que des décors uniformes où évoluent des personnages dans des teintes de beige n’était pas vraiment une bonne idée. En évitant de créer tout le grandiose du Grand Opéra tel que l’avait inventé l’Opéra de Paris, Charles Roubaud aplanit l’œuvre, lui enlève panache et grandiose. Où se trouvent les grandes scènes de triomphe? Dans ces trois drapeaux qui s’agitent devant un décor beige alors que Rodrigue est porté par ses camarades? Devant ce grand lion seul élément un tant soit peu grandiose mais qui est entouré d’une banale salle d’audience où même le Roi ne possède pas un trône à sa mesure? La mise en scène est lisible, claire, mais manque cruellement de vie. La partition de Massenet demande de la démesure dans le chant, mais aussi dans la représentation scénique. Et là nous n’avons qu’un enchaînement de situations assez banales où les personnages sont un peu laissés à l’abandon.

Acte I, Tableau 2

Acte I, Tableau 2

Heureusement, la partie musicale tient bien ses promesses et nous démontre qu’il est toujours possible de bien chanter le répertoire français du XIXème siècle. Ainsi, à une exception près, l’Opéra de Paris a réuni une distribution francophone de premier ordre. Chaque petit rôle se voit très bien distribué, avec par exemple Luca Lombardo et Ugo Rabec qui font une petite apparition. Francis Dudziak malheureusement ne peut se montrer à la hauteur de son rôle d’apparition divine puisque nous l’entendons sonorisé de manière assez affreuse. Pourquoi ne pas l’avoir fait intervenir de la fosse ou des cintres par exemples? Là la voix sonne affreusement métallique.

Acte I, Tableau 2 : Paul Gay (Don Diègue)

Acte I, Tableau 2 : Paul Gay (Don Diègue)

Les trois rôles de barytons et basses sont quant à eux magnifiquement distribués. Dans le rôle trop court du Comte de Gormas, Laurent Alvaro se révèle d’une prestance impressionnante : la voix est sombre et noire, le personnage fier et plein de morgue… on regrette qu’il doive mourir si tôt tant sa prestation impressionne. A ses côtés, le Roi de Nicolas Cavallier manque en comparaison d’un peu de prestance, prestance qui n’est pas compensée par la mise en scène. Si la voix sonne de belle manière, son Roi ne prend pas véritablement vie. Uniquement figure d’autorité, il lui manque le pouvoir pour se montrer au-dessus de ces deux nobles pleins de morgue. Et la comparaison n’est toujours pas très flatteuse car l’autre père de l’histoire (Don Diègue) trouve en Paul Gay un interprète de premier ordre! Si Méphistophélès dans le Faust de Gounod le trouvait un peu en retrait, ici la partition semble taillée exactement à sa voix et sa prestance. La silhouette élancée, la voix percutante de l’aigu au grave, et cette rigueur implacable qui sait faire place à une douleur véritable… tout est là. Il s’impose dramatiquement au même niveau que le couple tragique.

Acte I, Tableau 1 : Annick Massis (l'Infante), Sonia Ganassi (Chimène)

Acte I, Tableau 1 : Annick Massis (l’Infante), Sonia Ganassi (Chimène)

Comble du luxe, c’est Annick Massis qui chante le court rôle de l’Infante. Personnage assez inconsistant, elle n’a qu’un air pour vraiment se faire entendre et le fait de belle manière. Si la voix a beaucoup gagné en largeur et en puissance depuis quelques années, la chanteuse a gardé un style parfait et une diction impeccable. Seules quelques petites coquetteries sont à regretter comme ce dernier sur-aigu qui couvre ses partenaires lors du final.

Acte III, Tableau 5 : Sonia Ganassi (Chimène), Roberto Alagna (Rodrigue)

Acte III, Tableau 5 : Sonia Ganassi (Chimène), Roberto Alagna (Rodrigue)

Pour le difficile rôle de Chimène, le programme nous annonçait Anna-Caterina Antonacci. Malheureusement, la chanteuse s’est retirée de la production il y a quelques mois. Malheureusement car nous perdons la stature de tragédienne de la chanteuse, sa diction grandiose… mais plus l’œuvre avance et plus l’on comprend que le haut de la tessiture aurait été plus que tendu pour le soprano. C’est donc Sonia Ganassi qui a repris le rôle… et de belle manière. Il ne faut pas chercher ici la ré-incarnation d’un falcon : Ganassi est un mezzo-soprano avec une belle aisance dans l’aigu, mais sans la dimension tragique qui s’associe à ces rôles. La diction est plutôt bonne, la tessiture assumée de manière assez impressionnante malgré quelques aigus pris en force… et le personnage est habité de beaucoup de passion. Alors que lui manque-t-il? Peut-être une voix qui soit plus percutante. La rondeur de l’instrument devient un handicape quand il lui faut exprimer toute la douleur et la torture de sa position. Si le chant est particulièrement investi, le manque de dynamique et de texte ne permet pas vraiment à Chimène de prendre toute sa dimension.

Acte III, Tableau 7 : Roberto Alagna (Rodrigue)

Acte III, Tableau 7 : Roberto Alagna (Rodrigue)

Cette production a sans nul doute été montée pour Roberto Alagna… et il se montre à la hauteur de ce rôle ardu. En effet, malgré quelques petites tensions dans l’aigu dès son entrée, le chanteur se montre d’une grande rigueur stylistique et évite toute les petits tics qui parsèment d’habitude ses interprétations : aucun effet vériste, coup de glotte ou note prise par en dessous. Le chanteur se montre parfaitement dans son élément. Alors bien sûr, l’entrée est très tendue, certains aigus non tenus… mais reste la diction, le phrasé, les nuances… et tout est ici parfaitement en place. Ce Cid possède vocalement la noblesse du grand d’Espagne. Nul doute que ces tensions vont s’effacer dans les prochaines représentations… Cela faisait extrêmement longtemps que le chanteur n’avait pas donné une telle leçon de style et une représentation d’un tel niveau.

Acte II, Tableau 3 : Sonia Ganassi (Chimène), Roberto Alagna (Rodrigue), Paul Gay (Don Diègue)

Acte II, Tableau 3 : Sonia Ganassi (Chimène), Roberto Alagna (Rodrigue), Paul Gay (Don Diègue)

Le maître d’œuvre de toute la soirée, celui qui va donner tout le style à la partition, c’est sans conteste Michel Plasson. Alors que les représentations de Marseille montraient un style aléatoire avec un orchestre parfois trop pompier, le chef français démontre ici que si Le Cid hérite du grand opéra par sa forme et son histoire, il en possède aussi l’orchestration grandiose, parfois martiale, mais jamais lourde quand elle est bien dirigée. Il évite les surcharges, soigne les détails, couve les chanteurs… tout son orchestre est superbement enlevé sans jamais se montrer invasif. Et puis bien sûr, le style du chant est assuré avec ce grand connaisseur du répertoire français. Comme dit ci-dessus, chaque chanteur trouve le ton juste et le style parfait pour rendre vie à ces grands personnages mythiques.

Si tout n’est pas parfait pour ce retour à Paris du Cid de Massenet, la qualité reste de haut niveau. Bien sûr on aurait attendu un véritable falcon avec ce geste dramatique qui manquait à Sonia Ganassi… bien sûr la mise en scène manquait de panache… mais à côté de cela, la qualité est de haut niveau et Sonia Ganassi relève avec brio le défi de cette prise de rôle pour remplacer Antonacci. Et à ses côtés, Roberto Alagna montre que ce répertoire est pour lui actuellement… alors que Paul Gay s’impose lui aussi de belle manière. On sort du Palais Garnier avec plein de mélodies dans la tête, de moments forts… et surtout le plaisir d’avoir assisté à une représentation d’opéra marquante.

  • Paris
  • Opéra Garnier
  • 27 mars 2015
  • Jules Massenet (1842-1912), Le Cid, opéra en quatre actes et dix tableaux
  • Mise en scène, Charles Roubaud ; Décors, Emmanuelle Favre ; Costumes, Katia Duflot ; Lumières, Vinicio Cheli
  • Chimène, Sonia Ganassi ; L’Infante, Annick Massis ; Rodrigue, Roberto Alagna ; Don Diègue, Paul Gay ; Le Roi, Nicolas Cavallier ; Le Comte de Gormas, Laurent Alvaro ; Saint-Jacques, Francis Dudziak ; L’Envoyé Maure, Jean-Gabriel Saint-Martin ; Don Arias, Luca Lombardo ; Don Alonzo, Ugo Rabec
  • Chœur et Orchestre de l’Opéra National de Paris
  • Michel Plasson, direction

2 commentaires sur “Le Cid triomphe à Garnier

  1. Comme d’habitude, bon CR avec de judicieuses observations.
    Effectivement, le sujet -Le Cid!- est écrasant, et quelquefois, le « tout » est un peu grandiloquent. Ce que je retiens principalement :les scènes d’ensemble et de « foule »bien rendues vocalement par les choeurs, mais trop statiques.
    J. Massenet est toujours séduisant, et encore plus avec M.Plasson et l’orchestre de l’Opéra.

    PS: j’attendais un CR du Faust…

    • Voilà, Massenet reste passionnant et fonctionne malgré tout très bien sur scène!

      Pour le compte rendu de Faust, ce n’était pas trop prévu et c’est maintenant bien loin… en dehors d’une grande déception sur la mise en scène (tellement vide qu’elle fait regretter le trop plein de Jean-Louis Martinoty) une assez bonne soirée… Mais en dessous de ce Cid car une Méphisto un peu trop raide et peu à l’aise au début et une Marguerite en délicatesse avec ses aigus…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.