Raffaele Pe, contre-ténor aux origines du baroque

folderLes disques consacrés à la musique composée pour les castras illustrent majoritairement les musiques particulièrement virtuoses des Vivaldi, Haendel ou Hasse plus récemment. Dans ce récital, c’est la figure de Gualberto Magli qui est mis à l’honneur. C’est donc l’occasion d’écouter une musique plus ancienne, qui puise aux sources de cette musique baroque. En effet, le castra Gualberto Magli participa à la création de ce qui a longtemps été considéré comme le premier opéra : L’Orfeo de Monteverdi (même si de nos jours nous possédons des partitions plus anciennes). Ce sont donc des compositions du début du XVIIème siècle que Raffaele Pe nous invite à découvrir, accompagné uniquement d’une triple-harpe et d’un théorbe. La sobriété du fameux recitar cantando (chant parlé) n’est alors qu’à ses débuts et c’est toute sa finesse qui nous est proposée avec beaucoup d’inspiration et de musicalité.

Gualberto Magli était l’un des protégés de la grande famille des Médicis à Florence. Élève de Giulio Caccini, le jeune chanteur sera prêté à la cours de Mantoue pour la création de L’Orfeo, puis il ira parfaire sa technique d’instrumentiste à Naples pendant deux ans aux frais d’Antoine de Médicis. Par la suite il passera une année au service de l’électeur de Brandebourg. Des voyages formateurs donc pour ce musicien doué. En s’appuyant sur ce castra des Médicis, le disque se distingue des autres récitals consacrés à un castra : l’époque n’est pas la même et du coup le style ainsi que les pièces en elles-mêmes sont différentes. Au lieu de l’enchaînement de pièces lyriques où alternent air tempétueux et longues déplorations extraits d’opéra, nous nous promenons dans toutes les formes de musique alors en plein développement : aux extraits de L’Orfeo répondent des morceaux dans le style des madrigaux ou même des pièces inspirés des chansons des rues improvisées par les nobles florentins. Et au milieu de ce disque, une pièce contemporaine à la manière de l’époque sur un sonnet de Pétrarque. Variété de style donc mais au final il se dégage une grande unité de temps dans tout ce disque. Si certains morceaux sont plus déclamatoires ou ornés que d’autres, on y retrouve toujours ce premier baroque italien inspiré de la tragédie antique où le texte doit être mis en lumière et où la voix ne doit briller que pour renforcer le texte. L’air « Amarilli mia bella » nous permet même de voir l’évolution rapide du chant puisque la première partie reprend la version originale de Gaccini alors que par la suite nous entendons la version ornée par Nauwach.

Les trois instruments réunis ici sont tout aussi éloquents que sobres. En effet harpe et théorbe nous composent un accompagnement vibrant, raffiné et détaillé… sans jamais surcharger la musique, proposant même une intimité que ne pourrait apporter un orchestre réduit à son strict minimum. Les deux instruments à corde pincées permettent une belle variété de sonorités et de résonances. Et sur ce délicat tissu se pose la voix de Raffaele Pe. Loin de la rondeur de certains de ses collègues contre-ténors, ou de la virtuosité débridée d’autre, le chanteur italien propose une voix claire et assez légère mais totalement maîtrisée avec une finesse remarquable. Grave et aigus sont tout aussi souples et aisés, avec une belle variété de dynamique et de couleurs selon les besoins du texte. On peut entendre une certaine proximité peut-être avec un Jaroussky pour la finesse et la musicalité, mais se trouve chez Raffaele Pe une plus grande force déclamatoire : le texte vit énormément par la diction et les accents. Mais en plus de cela, le chanteur n’hésite pas à habiller son chant d’effets et de dynamique qui touchent directement à l’essentiel : notes droites où le vibrato arrive brusquement, notes gonflées avec aisance, chant murmuré ou plus lyrique… la palette expressive fait penser à un Dominique Visse mais avec un timbre plus immédiatement beau. Si la virtuosité n’est pas autant mise en valeur que dans d’autres parties de la musique baroque, Raffaele Pe se montre tout de même très à l’aise dans les différentes variations et ornementations qu’il propose, toujours de très bon goût.

Du programme se détachent bien sûr les extraits de L’Orfeo de Monteverdi : en trois personnages le chanteur nous donne toute la largeur de ses émotions. L’orchestre de même compose immédiatement un accompagnement qui va à l’essentiel et met en avant des finesses que l’orchestre n’illumine pas tant. De plus, c’est l’une des rares pièces où la comparaison peut se faire immédiatement et où l’on peut juger de ce qu’apportent ces trois musiciens. Par la suite, les pistes alternes les ambiances calmes, joyeuses ou sombres. De magnifiques œuvres qui nous sont restituées avec toute la finesse et la rigueur qu’on peut attendre. Comment résister à ce chant avec écho de Girolamo Montesardo, ou le Lamento de Sigismondo d’India ? Et au milieu de tous ces bijoux italiens, la composition contemporaine se trouve une place logique, totalement adaptée au thème de ce disque. Seule pièce qui n’ait pas pu être chantée par Gualberto Magli (mort en 1625), le style en est pourtant parfaitement reconstruit. Autre étrangeté, l’air en langue allemande de Nauwach surprend à la première écoute. Mais en dehors de la sonorité très différente de la langue, on voit vite que le style en reste le même puisque Nauwach passera sept ans à Turin et Florence.

De par le choix du répertoire et la sobriété de l’interprétation, Raffaele Pe et ses deux musiciens nous emmènent dans un voyage aux sources du baroque. Le voyage se fait avec beaucoup de bonheur, débutant sur des terres connues pour petit à petit dériver vers des rivages lointains et rares. Le travail musical est magistral, et comme toujours avec Glossa, la documentation est de qualité pour resituer toute cette musique et les évolutions qu’elle connut. Surprenant, déroutant peut-être par certains côtés, mais fascinant.

  • Claudio Monteverdi (1567-1643), L’Orfeo : Air de Musica – Primo intermezzo – Air de Speranza – Possente Spirto – Air de Prosepina
  • Johann Nauwach (1595-1630) – Giulio Caccini (1550-1618), Amarilli mia bella
  • Francesca Caccini (1587-c.1645), Dispiegate guance amate
  • Sigismondo d’India (c.1582-1629), Ancidetemi pur (Lamento di Giasone) ; Piangono al pianger mio
  • Francesco Lambardi (1587-1642), O felice quel giorno
  • Giovanni Maria Trabaci (c.1575-1647), Toccata seconda per l’arpa
  • Girolamo Montesardo (1580-1620), Hor che la nott’ombrosa
  • Alessandro Ciccolini (1970), Solo e pensoso
  • Anonyme du 17ème siècle, Se fama al mondo
  • Johann Nauwach (1595-1630), Tempesta di dolcezza ; Jetzund kömpt die nacht herbey
  • Raffaele Pe, contre-ténor
  • Chiara Granata, triple-harpe
  • David Miller, théorbe
  • 1cd Glossa, GCD 923501. Enregistré à l’Église Saint-James de Dengie, Essex, du 2 au 4 juillet 2013

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