Triomphe de l’Opéra-Comique avec Fantasio!

D’Offenbach, le grand public connaît bien sûr quelques œuvres légères comme La Belle Hélène ou La Grande Duchesse de Gérolstein… et bien sûr les Contes d’Hoffmann. Mais il existe de nombreux autres ouvrages qui doucement sont redécouverts par le travail de passionnés, que ce soit des éditeurs ou des musicologues comme Jean-Christophe Keck. Fantasio fait partie de ces partitions rares, et même tellement rares qu’on pensait difficile de la reconstituer suite à l’incendie de la Salle Favart en 1887. C’est donc une grande résurrection à laquelle nous assistons. Et c’est aussi l’occasion pour l’Opéra-Comique de reprendre ses activités suite à dix-huit mois d’arrêts pour la rénovation de la Salle Favart. Pour cette occasion, l’institution a réuni non seulement une superbe distribution, mais aussi un chef et un metteur en scène très impliqués dans cette production, dont nous avons pu suivre presque au jour le jour les avancées par l’intermédiaire de publications. Ce douze février était donc le retour de Fantasio sur scène, mais aussi les débuts d’une nouvelle saison pour l’Opéra-Comique qui manquait au paysage lyrique de Paris ! Seule petite déception, ce n’est pas dans la Salle Favart toute neuve qu’est représentée cette œuvre mais au Théâtre du Châtelet suite aux retards des travaux… Théâtre du Châtelet qui fermera d’ailleurs bientôt lui aussi pour rénovations.

Offenbach croyait beaucoup à cet ouvrage et son adaptation de l’ouvrage d’Alfred de Musset devait être le triomphe tant attendu par le compositeur sur une grande scène de Paris. Car si il était le maître dans le domaine de l’opérette, il n’avait pour l’instant jamais réussi à s’imposer à l’Opéra-Comique et encore moins sur la scène de l’Opéra de Paris. Mais voilà… de nombreux soucis ont gâché la fête. Déjà le départ du ténor qui devait à l’origine chanter le rôle-titre. Il fallu donc repenser en profondeur le personnage et suite aux conseils des ses amis et collaborateurs, il fut décider de le confier à Célestine Galli-Marié, grande interprète qui créera quelques années plus tard le rôle principal de Carmen. Ensuite, arriva la guerre franco-prussienne. Pour un homme qui est né en Prusse et est arrivé dans sa ville d’adoption qu’est Paris à quatorze ans, ce conflit est difficile à supporter d’un point de vue humain… Mais il doit en plus subir le regard des parisiens qui le voient comme un ennemi. Il en devient même un des responsables de la défaite française avec ses ouvrages légers. Et il ose venir sur la scène très bourgeoise de l’Opéra-Comique avec un sujet qui se passe en Bavière… et où le personnage principal n’est autre qu’un bouffon. Pour conclure les mésaventures de l’ouvrage, la partition d’orchestre sera parmi les œuvres qui brûlent dans l’incendie de 1887, alors que les quelques représentations avaient eu un succès mitigé. Heureusement, Offenbach avait fait voyager son Fantasio jusqu’à Vienne pour le faire entendre, mais dans une version retravaillée. Aussi, il semblait difficile de retrouver la partition telle qu’entendue en 1872 pour sa création. Il restait certes la partition viennoise, un piano-chant de la version française… mais c’est la découverte du texte original qui avait été remis à la censure qui sera l’élément déclencheur du travail de Jean-Christophe Keck. Alors que le travail qu’il réalise pour Les Contes d’Hoffmann semble éternel vu l’étendue des sources et des évolutions, il va réussir ici à nous proposer immédiatement une partition complète et logique. En 2015, le Festival de Montpellier avait déjà offert au public une version sans mise en scène déjà réalisée par Jean-Christophe Keck. Adaptée pour le concert, elle était agrémentée d’un récitant afin de resserrer la musique. La production offerte par l’Opéra-Comique sera par contre une version traditionnelle avec dialogues parlés des chanteurs, recréant ainsi la partition telle qu’elle a été représenté lors de la création.

Acte I : Marianne Crebassa (Fantasio)

L’Opéra-Comique était le lieu bourgeois par excellence en cette fin de XIXème siècle. Aussi on ne pouvait rire de la même chose ici qu’aux Bouffes Parisiennes par exemple : aucune chance de pouvoir jouer avec les mots et les doubles sens comme Offenbach savait si bien le faire. Mais il voulait alors se tourner vers le répertoire romantique, offrir au public non plus un simple divertissement comique… mais de vrais personnages qui souffrent et pleurs. Y arrive-t-il ? En partie seulement. Car si on sent ici combien le langage est différent, les sujets restent souvent assez légers. Ainsi de nombreuses scènes font rire le public mais pas pour les mêmes raisons qu’avec des dialogues de La Belle Hélène. L’humour est beaucoup plus fin, sous-entendu et d’un accès possible même aux jeunes filles qui faisaient partie du public. Après le semi-échec de son œuvre, le compositeur ré-utilisera certains thèmes dans Les Contes d’Hoffmann, mais on ne retrouve au final que peu de morceaux connus. Dès le début nous sommes plongés dans la folie de la vie de jeunes bourgeois oisifs de Munich. Si on retrouve ici un peu le premier acte des Contes, on reste aussi très proche par la vivacité du dialogue d’un opéra-bouffe. Doucement, le drame prend corps et les personnages aussi. Il faut dire que les deux seuls vraiment consistants sont bien sûr Fantasio mais aussi Elsbeth. Les autres ne sont que faire valoir ou contrepoints comiques comme le Prince de Mantoue. Ce sont les pages de ces deux personnages principaux qui marquent. Non pas que le reste de la musique soit mauvaise ou inintéressante, mais ici nous trouvons les prémices du dernier opéra du compositeur, le côté non seulement vif mais aussi profondément humain qui dévoile un vrai sentiment théâtrale. L’orchestre aussi joue des contrastes car avec un ensemble somme toutes assez réduit, Offenbach va non seulement proposer le bouillonnement de la vie frivole, mais aussi les pompes de la couronne de Bavière… et la finesse des sentiments. L’exemple parfait en est l’air d’entrée de Fantasio qui se fait d’une délicatesse et d’une palette de couleur expressive impressionnante. On passe régulièrement entre le sérieux et la comédie, mais ce mélange se fait avec naturel et une belle construction dramatique.

Acte I : Franck Leguérinel (Le Roi de Bavière)

La mise en scène proposée par Thomas Jolly est à la fois inventive, efficace et intelligente. Avec un décors assez sobre, il arrive a créer non seulement les éléments nécessaires à signifier les différents tableaux, mais en plus il offre une poésie superbe. Le décor principal figure une place avec un escalier et une terrasse. En bas se trouve le peuple et différents éléments mobiles qui viendront figurer le balcon de la Princesse, une prison ronde ou un bosquet. Le tout est composé par des structures métalliques où s’illuminent quelques lampions discrets. En font de scène, une sorte de grand diaphragme laisse voir différents éléments comme un cimetière ou plus souvent la façade du château très stylisé. Ce décor a l’avantage d’être très mobile et varié, offrant de nombreuses possibilités. Mais en plus de cela, il y a toute cette gestion de la couleur qui est magnifique. En effet, tous ces décors noirs sont complétés par une grande majorité de costumes blanc et différents niveaux de gris. Les seules couleurs viennent dans un premier temps de ces lampes dorées qui parsèment le décor ou une guirlande, puis arrive le costume de Fantasio qui offre un beau tranchant avec son bonnet de fou jaune citron ainsi que son frac de la même couleur. Cette couleur est pendant bien longtemps la seule vraiment tranchante sur scène, les autres étant soit des nuances sombres, soit des teintes très fades. Fantasio est le plus tranchant de tous, à l’image de sa parolle il s’impose par son costume et ses mouvements. Tout cet ensemble de costumes et de décors forment un cadre parfait pour l’histoire, avec tout ce qu’il faut de fantaisie pour parfaitement s’adapter au sujet de Musset et Offenbach… mais à cela s’ajoute une direction d’acteurs particulièrement juste et fine, où les personnages sont parfaitement croqués en quelques mouvements mais aussi dessinés avec amour par des petites manies ou des comportements. Cette deuxième mise en scène de Thomas Jolly à l’opéra est une immense réussite et tombe sous le sens tant elle colle non seulement à l’ouvrage, mais aussi à l’esprit de l’Opéra-Comique.

Acte I : Marianne Crebassa (Fantasio), Marie-Eve Munger (La Princesse Elsbeth)

A la direction de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, Laurent Campellone réalise un magnifique travail de couleur et de vie. On connait cette grande formation plutôt dans les répertoires romantiques grandioses. On se souviendra par exemple d’un magnifique Francesca da Rimini de Rachmaninov. Ici le terrain d’expression est tout autre et il faut à la fois offrir des moments de pur romantisme, mais aussi d’autres passages beaucoup plus légers et piquetés de notes si l’on peut dire. Et le chef mène tout son petit monde (la formation est assez restreinte en effectif) avec un allant magnifique qui suit totalement la vie prodigieuse que l’on peut voir sur scène. Dès l’ouverture, les couleurs sont ici, les instruments solistes se dégagent avec finesse… et tout au long du spectacle il saura diriger le comique comme le tragique. Grand habitué du répertoire français (ses années de direction à Saint-Étienne en témoignent), Laurent Campellone se montre assez parfait dans cette représentation. Il faut aussi saluer le toujours parfait Ensemble Aedes. Peu connu par rapport à d’autres chœurs, il n’en est pas moins virtuose et d’un ensemble parfait! Le texte est parfaitement rendu, les chanteurs savent jouer avec aisance durant toute la représentation. Une prestation admirable d’un bout à l’autre!

Voilà qui faisait déjà beaucoup, mais il faut ajouter à tous ces éléments positifs une distribution sans faute! Il n’y a qu’à regarder les petits rôles des amis de Fantasio… rien moins que Enguerrand de Hys et Kévin Amiel par exemple! L’un et l’autre parfaitement dans leur élément en terme de style et de personnage. Moins connus pour l’instant que ces deux derniers, Philippe Estèphe propose lui un Sparck parfaitement composé, avec ce qu’il faut de bravoure potache mais aussi de sérieux. La voix est belle et parfaitement dimensionnée pour le lieu et l’œuvre. On notera aussi la belle prestation pleine de verve comique de la suivante d’Elsbeth, Alix Le Saux, qui se donne totalement dans son rôle hystérique. Enfin, comment passer sous silence Franck Leguérinel qui a peut-être plus à parler qu’à chanter, mais qui le fait avec une telle jovialité et un timbre si parfaitement posé qu’on se réjouit dès qu’il ouvre la bouche en composant son personnage royal comique.

Acte II : Alix Le Saux (Flamel), Marie-Eve Munger (La Princesse Elsbeth)

Toujours dans des rôles comiques, Jean-Sébastien Bou et Loïc Félix jouent parfaitement les demeurés. Le second surprend par une voix de ténor très dans le masque mais qui permet de caractériser tout de suite ce serviteur un peu pleutre mais brave au final. Et scéniquement il est parfaitement à l’aise dans ce rôle. Son maître Jean-Sébastien Bou retrouve ici son répertoire de prédilection! Si sa prestation dans Carmen il y a moins de deux semaines au Théâtre des Champs-Élysées était un peu frustrante, il se montre ici remarquable de drôlerie et de style. Scéniquement déjà il est tellement impliqué qu’on en vient à se demander à un moment s’il n’est pas vraiment tombé dans l’escalier et ne l’a en aucune manière joué. Mais à cela s’ajoute la voix sonore et claquante ainsi que la diction (qu’il partage d’ailleurs avec toute la distribution, ce qu’il faut souligner!). Son Prince de Mantoue est à la foi d’un beau ridicule mais aussi d’une prestance noble. Savant mélange parfaitement dosé.

La seule qui est peut-être très légèrement en dessous du niveau des autres chanteurs est Marie-Eve Munger… mais attention, on est vraiment dans le détail et on reste dans le superbe tant le niveau est élevé dans cette représentation. En effet, la voix de soprano manque légèrement de corps à certains moments et sonne légèrement verte. Mais tout cela est compensé par un chant d’une belle finesse et particulièrement nuancé. Ainsi sa première apparition est toute faite de poésie contenue. Son personnage alterne avec aisance la nostalgie et l’humour sans jamais trop pencher vers un excès d’un côté ou de l’autre. Personnage gracieux sur scène, elle irradie aussi par son chant simple mais totalement habité.

Acte III : Marianne Crebassa (Fantasio), Marie-Eve Munger (La Princesse Elsbeth)

Enfin la grande triomphatrice de la soirée est bien sûr Marianne Crebassa qui brûle les planches par sa présence scénique mais aussi vocale. Au timbre plus ferme et chaux que ses partenaires, elle peut paraître un peu disproportionnée en tout début d’œuvre. Mais dès son premier air elle démontre tout son art de la nuance et de la coloration. Délicat et sobre, le personnage peut immédiatement passer à la plus grande bouffonnerie avec aisance et naturel. Elle avait déjà interprété le rôle à Montpellier en 2015, mais la composition est autrement plus fouillée et prenante dans cette mise en scène. Faisant corps avec le personnage voulu par le metteur en scène, comique à la Chaplin plutôt que vrai bouffon, elle s’amuse et bondit sur scène. Cet humour, cette désinvolture de façade se fissure au fil des actes et le troisième nous le montre totalement confondant de douleur et de nuances. Marianne Crebassa est connue pour avoir chantée plusieurs rôles dits « à pantalon » comme Cherubin par exemple dans Le Nozze di Figaro, mais là le personnage a beaucoup plus de profondeur et on peut admirer tout l’art de cette jeune mezzo-soprano. Elle avait déjà triomphé dans La Magicienne d’Halévy, rôle particulièrement tendu qui l’avait révélé au public, mais ici on peut découvrir tout l’évolution de la chanteuse. Elle avait impressionné par sa vaillance chez Halévy, ici elle démontre toute sa force émotionnelle. Grande interprétation pour une chanteuse qui semble avoir trouvé un rôle qui lui colle parfaitement à la peau !

Partition passionnante, mise en scène particulièrement réussie, distribution assez parfaite où Marianne Crebassa se montre admirable et très belle direction… autant dire que la représentation était magique d’un bout à l’autre. Le soin apporté à la résurrection de ce Fantasio d’Offenbach est tout à l’honneur de l’Opéra-Comique et on peut espérer une reprise dans les années qui viennent. Pour ceux qui n’ont pas eu la chance de voir le spectacle en scène, il sera diffusé sur Culturebox le mercredi 22 février, puis sur France Musique le 19 mars. À ne pas laisser passer !

  • Paris
  • Opéra Bastille
  • 12 février 2017
  • Jacques Offenbach (1819-1880), Fantasio, opéra-comique en trois actes
  • Mise en scène, Thomas Jolly ; Collaboration artistique, Alexandre Dain ; Décors, Thibaut Fack ; Costumes, Sylvette Dequest ; Lumières, Antoine Travert / Philippe Berthomé
  • Fantasio, Marianne Crebassa ; Le Roi de Bavière, Franck Leguérinel ; Le Princesse Elsbeth, Marie-Eve Munger ; Le Prince de Mantoue, Jean-Sébastien Bou ; Marinoni, Loïc Félix ; Flamel, Alix Le Saux ; Sparck, Philippe Estèphe ; Facio, Enguerrand de Hys ; Max, Kévin Amiel ; Hartmann, Flannan Obé ; Rutten / Le Tailleur / Le Garde Suisse, Bruno Bayeux
  • Ensemble Aedes
  • Orchestre Philharmonique de Radio France
  • Laurent Campellone, direction

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