Boris, seul au monde à Bastille

Pas beaucoup d’originalité dans la programmation russe cette année pour l’Opéra de Paris : Boris Godounov de Moussorgsky. Mais l’ouvrage nous est présenté dans une nouvelle production, avec Ildar Abdrazakov dans le rôle titre… et dans la version originale de 1869. Enfin officiellement car pour cause de gala de début de la Coupe du Monde en Russie, notre Boris s’est absenté en ce 13 juin et a été remplacé par le jeune Alexander Tsymbalyuk. Toute découverte étant bonne à prendre et les échos de ses Boris à Munich étant plutôt bons, l’attente reste la même. Et de toute façon, il y a tout de même la nouvelle mise en scène et la version choisie. Alors que la version de 1872 semblait être assez établie sur les scènes, voici que depuis quelques années n’est présentée que la version première de l’ouvrage. Si cela est justifié par les chefs par une plus grande modernité et par les metteurs en scène par un action dramatique plus resserrée, peut-être y a-t-il aussi des raisons bassement matérielles car on évite une Marina et un Rangoni… alors que Grigory/Dimitri se retrouve à devenir un rôle très secondaire.

À première vue, la version de 1869 diffère par l’absence de l’acte polonais et la scène de la forêt de Kromy qui clôt normalement l’ouvrage. Mais s’ajoute la scène devant Saint-Basile. Il était fréquent pour les représentations de la version de 1872 que soit intégrée cette scène superbe faisant intervenir l’Innocent en prophète halluciné. Mais la version de 1869 diffère aussi musicalement avec un orchestre encore plus abrupte que par la suite. On le sait, Moussorgsky se revendiquait autodidacte… et donc revendiquait ses étrangetés à l’orchestre comme au chant. En effet, l’on découvre un orchestre différent, avec des sonorités plus âpres et parfois même déroutantes. Mais la plus grande différence vient du basculement de centre de gravité de l’ouvrage. Alors qu’en 1872 c’est finalement le peuple qui tient le premier rôle avec de nombreux seconds rôles autour (Boris, Pimène, Marina, Dimitri,…) ici le drame se résume à un affrontement entre le Tsar Boris Godounov et le moine Pimène. Et même parfois l’on a presque l’impression d’avoir un grand monologue accompagné de Boris tant le rôle est omniprésent.

Scène de l’auberge : Dmitry Golovnin (Grigori), Evgeny Nikitin (Varlaam)

La mise en scène d’Ivo von Hove est très sobre : la scène est occupée par un immense escalier qui descend sous la scène. Noir au début, puis rouge une fois le Tsar couronné, il sera le seul élément de mobilier (en dehors de quelques chaises et tables). Cet escalier est sans aucun doute la représentation du pouvoir du Tsar. En fond de scène, un immense écran nous projette des images divers qui vont de l’image d’ambiance à des gros plans sur le chœur ou les chanteurs. L’atout principale de cette mise en scène est sans aucun doute la direction d’acteurs et les quelques idées dramatiques fortes. Ainsi, la folie de Boris est signifiée par la présence d’un jeune garçon lors de la scène du carillon, avant que ce ne soit toute une troupe de garçons qui accompagnent le Tsar dans la dernière scène, montrant l’évolution de sa folie. Reste une question : pourquoi actuellement semble-t-il de bon ton de montrer Dimitri tuer Fyodor après la mort de Boris Godounov ? Car le jeune tsarevitch régnera bien… mais si ce n’est que pour un peu moins de deux mois. Mais si le but est de signifier que le soit-disant fils d’Ivan le Terrible le tuera par la suite, il était plus vrai de l’étrangler au lieu de le poignarder. Pour ce qui est des personnages, ils restent très traditionnels, surtout dans leurs costumes totalement contemporains, mais plutôt bien dessinés sans outrance. Ainsi le boyard Chouiski est bien la silhouette menaçante et d’ailleurs il est saisissant de voir les deux silhouettes de ce boyard ainsi que celle de Pimène se détacher à la toute fin, eux qui ont précipité la chute du Tsar. On notera aussi de beaux effets de foule durant tout l’ouvrage.

Scène du couronnement

Justement, cette foule était bien sûr chantée par le chœur de l’Opéra de Paris. Déjà dans Parsifal, on avait pu noter un problème de préparation avec des pupitres qui retrouvaient leur vieille tendance à crier et à manquer d’ensemble. Cela est d’autant plus visible ici que le chœur a un rôle important et assez varié. On entend ainsi une grande masse mais qui manque de nuances et surtout d’une propreté si j’ose dire qui n’est pas à ignorer chez Moussorgsky. Les pupitres féminins particulièrement manquent d’unisson avec des voix qui en sortent étrangement. L’orchestre lui par contre se montre particulièrement impressionnant dans sa lecture de la partition. Sonore mais jamais bruyant, il semble très impliqué dans la tension dramatique. Il faut dire que le chef Vladimir Jurowski est particulièrement inspiré. L’orchestre est tenu d’une main ferme et sûre avec une grande attention pour faire ressortir justement les nouveautés de cette version de 1869. Là où les précédentes représentations entendues n’avaient pas vraiment fait briller ces différences, le chef semble justement vouloir justifier le choix en accentuant les étrangetés fascinantes de la partition. Mais il faut aussi attention au chant car jamais il ne couvre les chanteurs. Le résultat est tout bonnement fascinant de beauté et particulièrement prenant, plein de couleurs sombres et oppressantes.

Scène de Saint-Bazile : Vasily Efimov (L’Innocent), Alexander Tsymbalyuk (Boris Godounov)

La distribution comprend de nombreux petits rôles qui sont soit extraits du chœur soit dévolus à des solistes. Dans tous les cas le résultat est très bon avec par exemple Elena Manistina en aubergiste ou Ruzan Mantashyan en très belle Xeniar. Bien sûr, se détachent des personnalités comme Vasily Efimov en Innocent ou Evgeny Nikitin en Varlaam. Tous sont des pierres à la construction du spectacle qui fait qu’il n’y manque rien… ou presque. Car la petite faiblesse vient de Maxim Paster en Chouisky. Le ténor avait déjà chanté le Tsar dans La Jeune fille de neige la saison précédente à Bastille. On retrouve ainsi la même finesse d’interprétation, mais aussi une voix qui manque cruellement de métal et de puissance. Le boyard doit non seulement pouvoir être vipérin, mais aussi s’imposer face aux autres boyards. Malheureusement, il reste ici dans le registre du petit comploteur.

Dans le monastère : Ain Anger (Pimène)

Les deux rôles principaux sont dévolus à des basses et dans les deux cas nous avons de grands chanteurs assez différenciés. Ain Anger est un Pimène plein de noblesse mais aussi d’une grande froideur. La voix assez noire et dure de la basse donne un caractère inflexible au personnage qui du coup n’a pas ce côté idéaliste qui vient dire la vérité. Il est ici plus comploteur et ancien militaire qu’historien pacifique. Mais la stature, la beauté du timbre et la puissance du chant font que l’on est impressionné par ce moine dur et presque violent.

Mais c’est bien sûr le rôle de Boris qui tient la scène tout au long de l’ouvrage. Et Alexander Tsymbalyuk est particulièrement marquant dans son interprétation. La jeunesse de la voix n’est en aucun cas un obstacle pour camper Boris car il a la gravité dans le timbre qui lui donne une belle assise, un grave sonore et un aigu impressionnant. Il sait nuancer parfaitement son personnage pour une grande sensibilité. Il montre non seulement le grand doute qui l’habite mais aussi cette sûreté publique qui impose le Tsar. Scéniquement son Boris est aussi très marquant. Il meurt avec une grande sincérité et en évitant tout effet grandiloquent comme peuvent le faire certains. Simple et particulièrement engagé, il offre un magnifique portrait dans le rôle titre. Alexander Tsymbalyuk se montre parfait dans ce rôle et est une vraie satisfaction dans la grande salle de Bastille.

Dans les appartements de Boris : ALexander Tsymbalyuk (Boris Godounov), Ruzan Mantashyan (Xenia)

Certes la mise en scène est sobre… mais elle a le mérite d’être efficace et offre un écrin réussi pour cette production de Boris Godounov. La distribution est de haut niveau, dominée par un Alexander Tsymbalyuk splendide… et la direction musicale est grandiose. Une superbe représentation donc à Bastille !

  • Paris
  • Opéra Bastille
  • 13 juin 2018
  • Modeste Moussorgsky (1839-1881), Boris Godounov (version de 1869), opéra en sept tableaux
  • Mise en scène, Ivo van Hove ; Décors / Lumières, Jan Versweyveld ; Costumes, An D’Huys ; Vidéo, Tal Yarden ; Dramaturgie, Jan Vandenhouwe
  • Boris Godounov, Alexander Tsymbalyuk ; Fiodor, Evdokia Malevskaya ; Xenia, Ruzan Mantashyan ; La nourrice, Alexandra Durseneva ; Le prince Chouiski, Maxim Paster ; Andrei Chtchelkalov, Boris Pinkhasovich ; Pimène, Ain Anger ; Grigori Otrepiev, Dmitry Golovnin ; Varlaam, Evgeny Nikitin ; Missaïl, Peter Bronder ; L’aubergiste, Elena Manistina ; L’innocent, Vasily Efimov ; Mitioukha, Mikhail Timoshenko ; Un officier de police, Maxim Mikhailov ; Un boyard / voix dans la foule, Luca Sannai
  • Chœur de l’Opéra national de Paris
  • Maîtrise des Hauts-de-Seine / Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris
  • Orchestre de l’Opéra national de Paris
  • Vladimir Jurowski, direction

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