Rimsky-Korsakov et sa Fille de Neige à Bastille

Enfin !! Après un Rimsky-Korsakov en version de concert à la Philharmonie la saison dernière, voici que le compositeur se voit offrir une nouvelle production sur la scène de l’Opéra de Paris. Avec Snegourotchka, nous n’avons peut-être pas la partition la plus personnelle et foisonnante du compositeur, mais enfin l’on peut vivre l’une de ses œuvres dans son intégralité. Il y a quelques saisons la rumeur parlait de Kitège et nous aurions alors eu l’un des chefs d’œuvres de Rimsky-Korsakov. Le choix de cet opéra semble assez étrange tant il est typiquement russe et marqué par la tradition là où d’autres de ses ouvrages sont plus épiques et dramatiques. Et à l’origine la distribution réunie semblait étrange avec la majorité des grands rôles tenus par des artistes non russophones. Mais deux annulations ont rendu cette troupe de chanteurs beaucoup plus homogènes même si l’on perdait un peu en éclat. De l’éclat justement on pouvait aussi en attendre du metteur en scène Dmitri Tcherniakov qui propose toujours un spectacle personnel et controversé.

Créé en 1882, Snegourotchka est le troisième opéra du compositeur. Avec La Pskovitaine, Rimsky-Korsakov évoluait dans un style assez proche de son ami Moussorgsky. Puis La Nuit de Mai permettait de découvrir tout l’univers féérique et comique cher au compositeur. Cette Fille de Neige se trouve encore dans les ouvrages de jeunesse si l’on peut dire pour un homme qui avait alors 38 ans. Si l’on compare aux chefs d’œuvre qui suivront, il faut bien avouer qu’il manque un souffle et une pâte plus affirmée pour vraiment s’imposer face à la flamboyance du Coq d’Or, la grandeur de Sadko ou la finesse de Mozart et Salieri. Certains passages démontrent déjà une belle science des couleurs et des rythmes avec des chœurs et des alliages d’instruments qui feront la beauté des opéras qui suivront. L’histoire n’aide pas forcément à passionner les foules tant elle manque de tension. On se trouve devant une mise en musique d’une légende avec toutes les longueurs que cela peut supposer. Le prologue est une mise au point des éléments alors qu’il aurait pu être intégré dans le premier acte. Les ensembles des chœurs sont aussi particulièrement beau mais ne font jamais avancer l’histoire. Nous sommes face à une grande peinture où Rimsky-Korsakov étale sa musique et ses idées de superbe manière mais sans réussir à toujours soutenir l’intérêt dramatique. Pourtant, l’écriture musicale est passionnante de variété et d’inventivité. Mais la structure est encore trop lâche et manque un peu de tenue pour passionner le spectateur occidental. La culture russe nous est trop inconnue pour totalement comprendre ces chants, ces références à la mélodie folklorique ou ces personnages allégoriques.

Elena Manistina (La Fée Printemps), Aida Garifullina (Snegourotchka), Vladimir Ognovenko (Le Bonhomme Hiver)

Dmitri Tcherniakov est connu pour ses relectures assez originales voir même totalement folle des ouvrages qu’il traite. Souvent très inspiré par les opéra russes il avait offert une surprise avec Ruslan et Ludmila où la première scène semblait parfaitement traditionnelle avant que l’on découvre que ce n’était qu’une reconstitution de mariage traditionnel et qu’il ne nous ramène dans le monde actuel. Pour cette Snegourotchka le cheminement est presque inverse. Avant que le spectacle ne commence, nous voyons une sorte de campement dans la forêt avec des jeunes gens de notre époque entourés par des roulottes plus proches de la maison que de la caravane. Le rideau se baisse et nous avons confirmation que la mise en scène est de Tcherniakov : le prologue nous montre dans sa première partie une salle de danse pour assister à la rencontre entre la Fée Printemps et le Bonhomme Hiver. Costumes actuels et décors arides : nous sommes parfaitement dans les standards du metteur en scène. Cette scène nous présente la belle Snegourotchka sous les traits d’une jeune fille timide face à un père renfrogné et une mère proche de la bonne fée avec sa troupe d’enfants habillés en animaux de la forêt comme suite. Mais une fois que le choix est fait de laisser la jeune fille dans le monde réel, cette salle se désagrège et l’on entend un chœur… alors que les éléments de décor disparaissent, le campement revient du fond de scène pour occuper de nouveau l’espace. On peut noter déjà quelques costumes d’aspect traditionnel mélangés aux contemporains… Au cours de l’ouvrage, on verra que les costumes anciens sont de plus en plus nombreux alors que les costumes récents finissent par disparaître, recouverts par une chemise traditionnelle. Le metteur en scène dépouille doucement sa scène pour ne garder finalement que la nature. Les premier et deuxième actes retrouvent le campement de caravane alors que le troisième nous montre une grande forêt habillée de décorations de fête. Puis arrive au quatrième acte la forêt dans sa nudité avec des éclairages sombres. L’apparition de la mère de Snegourotchka sera d’ailleurs d’une belle féérie avec ces arbres mouvants. L’immobilisme revient pour le lever de soleil qui éclaire magnifiquement cette forêt si bien rendue par les décors, dans toute sa simplicité. On passe donc d’une réalité assez crue et terne à un espace naturel et ensoleillé, comme une plongée par étape vers la simplicité du conte qui nous est proposé. Décors et costumes sont superbes et il ne faut surtout pas oublier une direction d’acteurs d’une immense précision.

Prologue : Elena Manistina (La Fée Printemps)

Seuls petits défauts, la personnification de certains rôles sont un peu détournés sans non plus les prendre à contre pied totalement. Le plus marquant est celui de Lel présenté dès sa première apparition comme un homme assez superficiel, plus occupé à montrer ses bras et remettre ses cheveux en place qu’à s’imposer comme un barde dans toute la grandeur que cela suppose. Il veut être regardé et admiré avant toute chose et ne se départira pas de cet aspect. A tel point que le duo d’amour du troisième acte entre lui et Koupava est représenté comme surjoué afin d’être sûr que la jeune Snegourotchka entende bien cet amour qu’elle ne connait pas. Les deux mariés rient de sa réaction et continuent à lui jeter un amour inconnu à la figure. Et puis toujours sur Lel, comment ne pas être surpris de retrouver un contre-ténor dans ce rôle de mezzo-soprano… certes scéniquement nous sommes peut-être plus proche d’un aspect réaliste, mais vocalement le rendu n’est pas du tout le même ! Petite remarque aussi sur le Tsar Berendeï qui est ici représenté comme un homme totalement déconnecté de la réalité et sans aucune noblesse… étrange comme choix. Et dramatiquement, la seule véritable entorse à l’histoire originale est la déclaration d’amour à Lel de la part de Snegourotchka en lieu et place de Mizguir.

Prologue : Aida Garifullina (Snegourotchka)

Comme tout ouvrage de Rimsky-Korsakov, l’orchestre est très sollicité pour créer les différentes ambiances et les langages si particuliers de chacun des personnages. Le chef Mikhail Tatamikov offre d’assez beaux moments mais malheureusement d’autres manquent de finesse ou de tension. Ainsi certains passages sonnent un peu trop violents alors que d’autres semblent assez inexistants. Il faut dire que l’orchestre n’est pas à son meilleur. Les couleurs sont assez pauvres mais aussi il y a un manque de finesse dans les pupitres. Ainsi le rendu est assez terne à bien des moments. Le chœur lui aussi semble manquer de cohésion alors qu’il est très souvent demandé. Les passages les plus complexes sont au final les plus beaux comme le chœur qui ouvre le deuxième acte avant l’apparition du Tsar Berendeï.

Acte I : Martina Serafin (Kupava)

Pour monter cet opéra, il faut de nombreux chanteurs charismatiques car en dehors de la jeune fille, il n’y a pas de rôle prépondérant. L’Opéra de Paris avait osé proposer une distribution avec de nombreux personnages chantés par des non-slaves ce qui est assez rare surtout pour des ouvrages aussi peu donnés. Mais deux annulations (Ramón Vargas pour le Tsar Berendeï après Luciana D’Intino en Fée Printemps) on fait retrouver un équilibre plus traditionnel. Les petits rôles sont bien tenus mais n’ont au final que quelques phrases à chanter. Par contre, on retiendra la superbe et pénétrante prestation de Vasily Efimov dans le rôle de l’Esprit des Bois. La voix claque et sonne impérative comme cet esprit vengeur doit l’être. De même, le couple de vieillards qui adoptent Snegourotchka sont parfaits dans leurs rôles avec une belle gouaille, dans la lignée des personnages populaires russes.

Acte I : Aida Gariffulina (Snegourotchka), Thomas Johannes Mayer (Mizguir), Bobyl Vasily Gorshkov (Bakula), Carole Wilson (Bobylicka)

Les vrais parents de l’héroïne sont eux chantés avec un certain charisme par Vladimir Ognovenko et Elena Manistina. Le Père Gel n’apparaît que très peu dans l’ouvrage et uniquement lors du prologue pour remettre sa fille entre les mains des hommes. La voix est d’une superbe tenue et d’un impact certain. Mais le rôle est au final très réduit par rapport à celui de la Fée Printemps. Après deux changements de distribution, c’est finalement Elena Manistina qui chante ce rôle. La chanteuse tient solidement sa place mais a besoin d’un petit temps pour vraiment se faire entendre. Est-ce la faute au décor où à une voix peu chaude ? Toujours est-il que dans le prologue et surtout au début de celui-ci, la cantatrice peine à se faire entendre dans le grave et le medium. Les récitatifs sont ainsi totalement absents alors que les passages plus lyriques montrent une voix beaucoup plus présente. Ses interventions montrent une belle voix chaude à laquelle il manque juste un peu plus d’autorité. Mais son apparition dans le dernier acte est superbe de galbe et de douceur. Vraie mère avant tout, elle se montre sous son meilleur jour dans son don de l’amour à sa fille.

Acte III : Aida Garifullina (Snegourotchka)

Dans le quatuor amoureux autour de Snegourotchka, les deux hommes et la femme sont distribués de manière assez hétérogène. Le moins convaincant est sans conteste le Mizguir de Thomas Johannes Mayer. Baryton-basse plus habitué à Wagner, il n’avait déjà pas reçu beaucoup d’éloges dans son apparition chez Gluck il y a quelques mois à Garnier. Et ici on retrouve sensiblement les mêmes critiques lues à l’époque : la voix peine grandement à sortir et n’est souvent qu’un grondement peu projeté. Le premier acte est vraiment étrange tant on ne l’entend pas chanter : aucun legato et même aucune puissance ! C’est finalement durant le troisième acte qu’il réussit à se libérer légèrement. Mais la voix reste frustre et manque de noblesse. Oui Mizguir n’est pas un personnage délicat mais Rimsky mérite mieux au niveau du chant que cette façon violente. Au contraire, Martina Serafin offre une splendide Koupava d’un bout à l’autre, sachant parfaitement doser le métal et la rondeur de sa voix. Le premier acte la trouve à la fois douce et sensuelle puis finalement se montre d’une violence et d’un tranchant parfaits ! Alors qu’elle avait été légèrement décevante dans Lohengrin ou dans Tosca, elle nous est ici dévoilée dans sa plus belle face pour un rôle passionnant et très varié.

Acte III : Aida Gariffulina (Snegourotchka), Thomas Johannes Mayer (Mizguir)

Pour rester dans ces amoureux difficiles, il y a bien Lel… habituellement distribué à un mezzo-soprano voir un alto, Tcherniakov comme à son habitude préfère un contre-ténor. Yuriy Mynenko avait déjà chanté Ratmir pour le même metteur en scène à Moscou dans Ruslan et Ludmila. On retrouve les mêmes qualités et les mêmes limites. La voix est intrinsèquement assez belle mais manque cruellement de volume et de rondeur. Le medium et le grave sont confidentiels alors que l’aigu peu parfois être un légèrement tendu. Techniquement le chant est lui aussi très bien rendu mais manque de largeur pour s’imposer sur les courbes mélodiques enivrantes qu’a imaginé Rimsky-Korsakov pour ce barde. Chacun de ses chants sont de beaux moments mais ils n’arrivent pas à emporter l’auditeur dans un monde rêvé : comme scéniquement (mais cela semble être voulu par le metteur en scène), le chant est trop fabriqué pour toucher le cœur des spectateurs. Le même manque de beauté et de rondeur caractérise la prestation de Maxim Paster dans le rôle du Tsar Berendeï. Le personnage n’est pas dramatiquement très affirmé, mais il possède au deuxième acte deux cavatines magnifiques. Or le ténor choisi n’a pas la beauté de voix pour rendre justice à ses interventions. Alors que par le passé il était offert aux plus grands ténors lyriques des scènes russes (Leonid Sobinov, Sergei Lemeshev ou Ivan Kozlovsky par exemple!), nous avons ici plus un ténor de caractère. Cela s’accorde assez bien au personnage balourd voulu par Tcherniakov mais la partition s’en ressent tant le personnage perd de sa beauté. Ramón Vargas initialement prévu pour le rôle aurait sans nul doute rendu beaucoup mieux justice au rôle.

Acte IV : Aida Garifullina (Snegourotchka)

Enfin, la grande triomphatrice de la soirée est bien sûr Aida Garifullina ! La jeune soprano russe avais déjà montré une voix assez belle mais souvent un manque cruel d’approfondissement chez ses personnages. Est-ce le rôle de Snegourotchka ou la direction du metteur en scène qui l’a particulièrement motivé ? Toujours est-il que du début à la fin elle semble possédée par cette jeune fille fragile et délicate. Physiquement totalement crédible elle montre toute la torture de son âme qui n’arrive pas à aimer malgré toute la volonté qu’elle y met. Le chant est tout aussi marquant avec un début totalement éthéré évoluant doucement alors que la jeune fille grandit : cela finit par ce lyrisme puissant lors de la déclaration de son amour à Mizguir alors que juste avant le désespoir était poignant. La voix est superbe avec un petit grelot qui donne de la fragilité à une voix qui pourrait sinon être légèrement agressive. Elle éblouit par la lumière du timbre et de l’aigu mais aussi par la finesse de son chant et des émotions qu’elle distille. Le personnage est passionnant mais elle en offre une composition d’une grande intensité tant vocalement que dramatiquement.

Acte IV : Elena Manistina (La Fée Printemps), Aida Garifullina (Snegourotchka)

Grand plaisir de découvrir cet opéra de Rimsky-Korsakov dans une très belle mise en scène de Dmitri Tcherniakov. Il est juste regrettable que la distribution ne soit pas tout à fait à la hauteur de l’évènement. Mais avec Aida Garifullina nous avons tout de même un rôle titre assez parfait…

À noter la diffusion le 25 avril à 19h de cette Snegourotchka sur Arte Concert, puis le 14 mai à 20h sur France Musique.

Cliquer pour accéder à la vidéo

La vidéo est disponible sur le site Arte Concert. Cliquer sur l’image pour y accéder…

  • Paris
  • Opéra Bastille
  • 20 avril 2017
  • Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Snegourotchka, opéra en quatre actes et un prologue
  • Mise en scène et décors, Dmitri Tcherniakov ; Costumes, Elena Zaitseva ; Lumières, Gleb Filshtinsky ; Vidéo, Tieni Burkhalter
  • Snegourotchka, Aida Garifullina ; Lel, Yuriy Mynenko ; Kupava, Martina Serafin ; Tzar Berendeï, Maxim Paster ; Mizguir, Thomas Johannes Mayer ; La Fée Printemps, Elena Manistina ; Le Bonhomme Hiver, Vladimir Ognovenko ; Bermiata, Franz Hawlata ; Bobyl Bakula, Vasily Gorshkov ; Bobylicka, Carole Wilson ; L’Esprit des Bois, Vasily Efimov ; Premier Héraut, Vincent Morell ; Deuxième Héraut, Pierpaolo Palloni ; Un Page, Olga Oussova
  • Chœur de l’Opéra National de Paris
  • Orchestre de l’Opéra National de Paris
  • Mikhail Tatarnikov, direction

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