Philémon et Baucis, retour sur la scène de Tours

Depuis quelques années, l’Opéra de Tours offre des opéras rares comme Bérénice d’Albérich Magnard il y a quelques années ou Mozart et Salieri dans quelques mois. Pour cette première production de l’année 2018, il rend honneur à Charles Gounod avec une production du très rare Philémon et Baucis. Alors qu’il lui aurait été simple et sans doute plus rentable de monter Faust ou Roméo et Juliette, la saison propose donc l’un de ces ouvrages si rarement montés depuis de nombreuses dizaines d’années. Cela document de plus un style lyrique très rare de nos jours et qui est totalement absent de nos scènes pour la production de Charles Gounod. Alors que peu de grandes maisons font un véritable effort pour rendre hommage au compositeur, voilà qu’une ville au budget limité se lance dans une recréation en y mettant de beaux moyens. Certes, l’ouvrage ne demande que peu de chanteurs et des décors limités, mais il est à saluer cette prise de risques pour seulement trois représentations alors qu’une saison de l’opéra de Tours ne compte que six productions.

Alors que Sapho n’avait reçu qu’un succès d’estime, Le Médecin Malgré Lui et Faust avaient retenus l’attention et connu un beau succès. Aussi, Charles Gounod était très en vue sur la scène parisienne. Léon Carvalho en bon homme d’affaire ne pouvait laisser s’échapper un compositeur dont parlait tout Paris et donc, alors que notre Gounod se préparait à livrer son nouvel opéra à Baden-Baden, l’habile directeur du Théâtre Lyrique va récupérer l’ouvrage avec bien sûr dans le rôle titre sa femme Caroline Miolan-Carvalho. La partition sera créée à Paris en 1860 finalement et Gounod composera La Colombe pour Baden-Baden. Bien sûr, le directeur du Théâtre Lyrique ne pouvait se satisfaire d’un opéra en seulement deux actes aussi demanda-t-il un acte supplémentaire. Ce sera donc le deuxième, montrant le peuple grec dans sa débauche. Philémon est assez représentatif d’une époque à Paris : le sujet mythologique reste un prétexte à nous raconter une histoire tout comme pour Orphée aux Enfers d’Offenbach, mais là où ce dernier joue clairement la carte de l’humour le plus corrosif qui soit, Gounod lui va nous toucher par la tendresse qu’il déploie dans ses personnages et sa musique. Cet acte intermédiaire sera d’ailleurs toujours une pièce rapportée tant il lui manque cette douceur mélodique qui imprègne les deux autres actes. En 1876, le format original sera monté à l’Opéra-Comique lorsque Léon Carvalho en prend la tête.

Acte I : Norma Nahoun (Baucis), Sébastien Droy (Philémon)

Pour cet opéra, Gounod change de style et opte pour une musique beaucoup plus légère et simple, mais non sans charme. En effet, loin de la grande histoire de Faust et encore plus de La Reine de Saba qui sera la composition suivante (on oublie La Colombe!), le musicien décide de nous offrir un petit cadre, une partition modeste mais pleine de charme. Bien sûr, l’ajout du second acte déforme assez la vision des choses. En effet, les deux actes extrêmes sont portés par une douceur mélodique et un caractère pastoral que ne contient pas la grande scènes des bacchantes. Dans le premier acte, c’est avant tout cette tendresse que dégagent Philémon et Baucis. Leurs lignes de chant sont différentes mais sont souvent mêlées, comme si la longue vie commune était ici retranscrite pour mettre en avant le profond lien qui les unis. Le troisième acte les verras au contraire avoir des lignes très différentes alors que les deux amants sont ici séparés par l’incompréhension. Cette caractérisation des deux amoureux est superbement rendue et n’est troublée que par les deux dieux eux aussi à la caractérisation bien marquée. Vulcain avec ses lignes abruptes et son chant souvent comique… et Jupiter aux lignes très dignes et pleine de noblesse… presque trop de noblesse d’ailleurs ! Et tout ceci est accompagné par une musique superbe. Le ton est bucolique, souvent principalement porté par une mélodie aux bois ou aux violons. Bien sûr, le ton des dieux est différent mais toujours assez sobre et délicat. Le deuxième acte au contraire est emporté par un rythme de danse où l’on entend la grande différence après le calme de la maison du couple. Charles Gounod a ici trouvé certaines de ses plus belles mélodies. Bien sûr, il devait aussi composer avec les besoins des chanteurs et notamment de Caroline Miolan-Carvalho qui forcément demanda du brillant (comme elle le demandera sur un quai de gare alors que Gounod partait en Provence composer Mireille… et il ne pliera pas finalement!). Il va donc falloir composer et ajouter des variations, des moments de virtuosité… et à ce titre, son « Ô riante nature » est un vrai bijou tant il sait ménager la beauté de la mélodie et la difficulté des variations. Étrangement, le seul personnage à ne pas avoir droit à un air sera Philémon. Les dieux en ont (dont la superbe berceuse de Jupiter qui clôt le premier acte) et Baucis aussi, mais l’époux se montre bien discret.

Acte I : Alexandre Duhamel (Jupiter), Éric Martin-Bonnet (Vulcain)

La mise en scène de Julien Ostini est très claire mais part du principe qu’il faut rendre cette œuvre comique. C’est peut-être le seul point discutable de cette production. En effet, l’ouvrage n’est pas forcément drôle, mais plutôt nostalgique et léger. Le metteur en scène à pourtant décidé de forcer le trait avec Vulcain pour en faire un dieu lamentable. On perd en effet tout le côté divin pour avoir une sorte de sous-fifre de bas étage. De même, Jupiter est présenté dans toute sa démesure et sa prétention. Mais ici le portrait est plus fin et bien rendu. De même, une bonne part des dialogues a été revu et corrigé pour faire écho à notre monde actuel. Il y a de nombreuse référence aux dernières campagnes présidentielles avec bien sûr la référence jupitérienne avec le président en place, mais aussi une bacchante qui n’a rien à envier avec un certain insoumis qui restera au pied du podium de l’élection. Le public rit aux sous entendus et aux jeux de mots, mais la physionomie de cet opéra est un peu déformée. Pourtant, la scénographie illustre très bien le propos avec des décors très beaux et variés. En effet, le premier acte nous fait entrer dans un intérieur chaleureux où les tapis sont nombreux autour du feu de cheminée du vieux couple. Le deuxième acte est beaucoup plus sobre voir même vide… et le troisième par contre tranche avec le premier. En effet, après la modestie du foyer des anciens, le nouveau palais est lui beaucoup plus froid et conceptuel avec ces grandes lianes lumineuses qui signifient les colonnes d’un temple de marbre.

Acte II : Marion Grange (La Bacchante)

Les forces de l’Opéra de Tours se montrent à la hauteur de la partition. Car si l’on est loin des grandes compositions les plus compliquées de Charles Gounod, ce Philémon et Baucis demande par contre une grande précision, une finesse du trait. Toute lourdeur ou manque de précision ferait basculer ce petit bijou dans une musique lourde et disgracieuse. Il en est de même que pour Les Pêcheurs de Perles par exemple : l’ouvrage demande une grande délicatesse et une mise en avant des mélodies avant tout, l’orchestre devant ainsi se montrer discret mais jamais effacé. Benjamin Pionnier se montre parfaitement à son aise dans la direction d’un orchestre de belle facture. Il soigne le plateau pour éviter tout décalage et donne de belles couleurs à l’œuvre. De son côté, le chœur est uniquement sollicité durant le deuxième acte. La diction très claire et le bon ensemble font que l’intervention occupe parfaitement ce moment à part de l’ouvrage. Saluons aussi la prestation de Marion Grange en Bacchante. La soprano se montre d’abord une pasionaria parfaite pour haranguer le chœur. La suite chantée est elle aussi fort bien menée même si l’on sent moins de charisme.

Acte II : Alexandre Duhamel (Jupiter), Marion Grange (la Bacchante)

Dans un rôle un peu trop grossièrement traité, Éric Martin-Bonnet propose un Vulcain tout d’une pièce sans vraie noblesse. Il faut dire que la mise en scène le demande. Mais dommage tout de même de passer à côté de la nuance. Car vocalement, la basse va offrir une ligne bien bousculée et bien peu divine. Souvent à forcer un mot pour le faire ressortir ou briser la mélodie pour un effet comique, il enlève un peu de la beauté de la musique. Pourtant la voix est belle et sonore, le timbre un peu grondant aurait suffi à marquer la personnalité du dieu boiteux.

Face à lui, le Jupiter d’Alexandre Duhamel est au contraire totalement divin en ne forçant jamais une voix magnifique, en soignant excessivement la ligne de chant, en jouant même parfois d’une certaine préciosité pour rendre le ridicule de la situation. La baryton se montre magnifique dans ce rôle du roi des dieux. Mais justement… baryton ! Car le rôle est normalement chanté par une basse noble. La partition éditée chez Choudens laisse de nombreuses possibilités pour éviter les notes les plus graves et varier vers l’aigu. On gagne certes en variété dans les voix du plateau, mais on perd aussi là encore en noblesse. Il est d’ailleurs étrange que pour un retour sur scène, ce ne soit pas la version la plus répandue qui n’ait été présentée. De nombreux passages sont ainsi assez déformés. Il faut bien sûr connaître la partition pour trouver ces variations, mais il est dommage de ne pas donner la ligne principale alors que l’on doute de pouvoir entendre rapidement une nouvelle production de Philémon et Baucis. De nombreuses basses françaises auraient été de taille à affronter les superbes lignes graves écrites par Gounod. Mais tout de même, il faut avouer que pour Alexandre Duhamel, cette ligne haute est assez parfaite tant elle flatte le superbe timbre du chanter qui nous enchante par la diction et la ligne. Sa prestation a juste ce qu’il faut de second degré pour éviter de basculer vers le comique mais possède une grande stature !

Acte II : Marion Grange (La Bacchante)

Il y a quelques mois, pour La Reine de Chypre, Sébastien Droy a été bousculé par des spectateurs outrés qu’il chante un rôle alors qu’il n’avait plus de voix. Il avait tout de même sauvé le concert en apprenant le rôle et en répétant dans la journée. Et avait tout de même proposé de bons moments. Et quelques années avant, il avait chanté le pâtre Andreloun dans Mireille à l’Opéra Garnier. Le ténor a conservé les mêmes qualités avec une ligne de chant magnifique et une diction parfaite. Le timbre assez sombre surprend dans un tel rôle, mais il offre à Philémon une certaine consistance alors que le rôle manque un peu de moments pour briller. Bien loin d’un Leonid Sobinov (qui a enregistré des extraits admirables de Philémon et Baucis en russe!), il nous donne toute de même un Philémon de très belle facture avec une grande facilité dans l’aigu et surtout cet finesse dans le chant qui permet de donner toute sa délicatesse au personnage composé par Charles Gounod.

Acte III : Norma Nahoun (Baucis), Éric Martin-Bonnet (Vulcain), Sébastien Droy (Philémon)

Enfin, Norma Nahoun se mesure au rôle particulièrement exposé de Baucis. Ses airs sont différenciés et demandent non seulement une grande virtuosité mais aussi un chant ciselé. La jeune soprano offre en tout premier lieu un timbre d’une grande jeunesse et une voix légère. Le personnage, qu’il soit âgé ou jeune, a besoin de cette beauté et cette fraîcheur pour rendre crédible cette vieille femme. Tout au long de l’ouvrage, elle a le rôle principal et offre un très beau portrait de femme. Sa virtuosité est manifeste dans le grand air du troisième acte, mais elle a aussi une grande sensibilité que ce soit pour le premier acte, mais aussi dans son dilemme face à la proposition de Jupiter. Tout est limpide et clair dans son chant et l’on découvre un superbe soprano léger. Loin du mécanisme de certaines chanteuses, il y a de la tendresse dans sa voix et une vraie présence scénique. Et il faut là encore saluer la qualité de la diction. Norma Nahoun fait pour le moment une carrière assez discrète. Après son petit rôle de Marion Delorme dans le Cinq-Mars de Gounod, voici qu’elle s’offre maintenant un premier rôle d’un opéra certes peu connu mais qui lui permet de dévoiler l’étendu de son talent.

Acte III : Norma Nahoun (Baucis), Sébastien Droy (Philémon)

En cette année de bicentenaire de la naissance de Charles Gounod, alors que l’Opéra de Paris ne se donne même pas la peine de monter une œuvre connue… c’est vers Tours qu’il faut aller pour commencer l’année par ce Philémon et Baucis. Et le soin apporté à cette production manifeste un vrai intérêt à l’ouvrage mais aussi au compositeur. Une belle distribution, une mise en scène soignée… tout est réuni pour faire découvrir la partition. Un traitement légèrement plus sérieux aurait fini de donner un spectacle parfait mais l’on ne peut se plaindre du résultat.

France 3 a filmé la répétition générale ainsi que la première représentation pour une diffusion ultérieure ! Au moins cette résurrection ne tombera pas tout à fait dans l’oubli.

  • Tours
  • Opéra de Tours
  • 18 février 2018
  • Charles Gounod (1818-1893), Philémon et Baucis, Opéra-comique en trois actes
  • Mise en scène / Costumes, Julien Ostini ; Assistante à la scénographie, Émilie Roy ; Lumières, Simon Trottet ; Chorégraphies, Élodie Vella ; Masques, Cécile Kretschmar
  • Baucis, Norma Nahoun ; Philémon, Sébastien Droy ; Jupiter, Alexandre Duhamel ; Vulcain, Éric Martin-Bonnet ; La Bacchante, Marion Grange
  • Chœur de l’Opéra de Tours
  • Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire
  • Benjamin Pionnier, direction

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