Cinq-Mars, résurrection d’un autre Gounod

[Cinq-Mars, opéra-comique de Charles Gounod, Paul Poirson, LouisDepuis sa création, le Palazzetto Bru Zane ne s’était guère penché sur Charles Gounod. Mis à part quelques airs dans des récitals, aucune résurrection éclatante… Voilà qui est corrigé avec ce brillant Cinq-Mars qui a été monté pour trois soirées à Munich, Vienne et Versailles. Avec un beau luxe dans le choix des interprètes, la partition de Gounod peut revivre dans toute sa splendeur après 137 ans d’oubli. Et à l’écoute, on se demande comment une partition si riche est restée dans l’ombre alors que la création avait été un assez beau succès. Basé sur un petit épisode de la vie du Marquis de Cinq-Mars, l’œuvre recréé toute l’ambiance de la cours sous Louis XIII alors que les nobles renâclent à obéir au Cardinal de Richelieu. Riche en couleurs et en sentiments, l’opéra semble être un Grand Opéra miniature, ce qui convient parfaitement au tempérament de Gounod, plus habile dans les petites formes que dans les grandes débauches de moyens.

Créé en 1877, l’œuvre de Gounod était très attendue. Après le grand succès de Roméo et Juliette, l’Opéra-Comique reçu plus de 10 000 demandes de places pour cette nouvelle partition commandée par Léon Carvalho au début de son mandat en 1876. Alors que la composition a souvent été un travail long et difficile pour Gounod nécessitant un isolement presque complet, la genèse de ce Cinq-Mars est assez rapide puisque la partition est prête en seulement trois mois. Et pourtant, à l’écoute, on ne peut dire que le compositeur ait été avare en inventivité et en idées. On retrouve bien sûr quelques petits moments qui font penser à des œuvres antérieures comme la première note qui reprend le procédé de l’ouverture de Mireille, ou un air du Conseiller de Thou qui n’est pas sans rappeler Valentin dans Faust. Mais alors que le public de la création attendait un nouveau Roméo, il fut légèrement déçu puisqu’en effet ici Gounod ne cherche pas à rester sur des terres connues.

Costumes de la création

Costumes de la création

Lui qui avait triomphé avec des opéras de demi-caractère, plus galants qu’épiques, le voici qui se plonge dans un opéra historique ou le chevaleresque rivalise avec la romance, sous le regard du Cardinal de Richelieu. La mélodie est bien sûr toujours aussi sûre et inventive, les personnages finement saisis et les couleurs orchestrales savamment créées. Mais ici le compositeur va à l’essentiel, ne cherche pas à « faire jolie » si l’on peut dire. Les airs sont plutôt courts et direct, les récitatifs composés (à l’origine l’opéra avait des dialogues) sont particulièrement bien construits avec une sècheresse qui fait déjà penser à Polyeucte. Il ira même utiliser des procédés comme le mélodrame en fin d’ouvrage pour renforcer l’effet dramatique. Au milieu de tout ce drame, il est surprenant d’entendre le divertissement chez Marion Delorme. Car ici, le compositeur s’inspire de la musique baroque particulièrement dans deux musiques de scène, alors que le divertissement en lui-même possède toute la galanterie de l’époque même si la musique est elle purement romantique. Gounod replonge ici dans les mêmes inspirations que pour Le Médecin Malgré Lui où l’ouverture possédait ce ton lullyste romantisé si intéressant. Il y a aussi dans certains chœurs ou effets d’orchestre des ressemblances avec la musique de scène Les Deux Reines de France. Beaucoup d’inventivité donc ici, des inspirations variées et un sens du drame qui nous fait magnifiquement avancer. Bien sûr quelques scènes se détachent comme l’air de Marie, la magnifique et impressionnante conjuration, le divertissement avec le superbe récit du Pays de Tendre… et l’ensemble des deux derniers actes où s’enchaînent des grands moments de drame : duo entre Marie et le Père Joseph, final digne de Verdi, mélodrame dans le dernier acte…

Le premier acte place les différents personnages. Les deux héros le Marquis de Cinq-Mars et le Conseiller de Thou découvrent à la lecture d’un livre pris au hasard le mauvais avenir qui leur ait promis alors que la sombre figure du Père Joseph fait son apparition. Cinq-Mars et Marie de Gonzague vont aussi se dévoiler leur amour réciproque alors que celle-ci doit épouser le Roi de Pologne et que le Marquis doit rejoindre le Roi sur le champ de bataille. Dans le deuxième acte, on découvre la conspiration contre Richelieu menée par le Vicomte de Fontraille. A l’occasion d’une fête chez Marion Delorme, Cinq-Mars prend la tête de la conspiration suite au refus du Cardinal de renoncer à l’alliance avec la Pologne malgré l’accord du Roi. Au troisième acte, après un mariage secret entre les deux amants, Marie de Gonzague doit fléchir devant le Père Joseph afin de sauver son mari et accepte donc de devenir reine. Enfin au dernier acte, les deux amis sont emprisonnés et attendent la mort quand Marie dévoile la manœuvre du Père Joseph. Espérant ainsi échapper à la mort, les deux amis voient la prédiction du premier acte se réaliser lorsque le Père Joseph les emmène vers l’échafaud à la grande horreur de Marie.

Acte I : Le château du marquis de Cinq-Mars

Acte I : Le château du marquis de Cinq-Mars

Si la partition semble très riche, il faut avouer aussi que l’exécution la met particulièrement en valeurs! Avec l’Orchestre de la Radio de Munich, Ulf Schirmer se montre vif et attentif aux moindres détails. Avec une énergie dramatique certaine, il nous propose une direction dynamique et claire, propre à rendre l’orchestre de Gounod le plus éloquent possible. A côté de cela, il soigne beaucoup les couleurs et les détails d’une orchestration où regorgent les appels aux vents solo ou en groupe pour apporter une ambiance particulière. L’orchestre en lui-même est aussi à saluer ! Alors que les dernières résurrections d’opéra de Gounod voyaient souvent des formations un peu frustres, nous sommes ici avec un orchestre de haut niveau, très à l’aise dans une partition qui demande finalement beaucoup d’investissement dans les différents tableaux. Les chœurs ne sont pas en reste puisque là aussi, la formation est de très haut niveau, avec un ensemble parfait et une diction totalement compréhensible. Aussi à l’aise dans la conjuration que dans les moments les plus délicats, la formation se montre parfaite tout au long de la soirée. On notera d’ailleurs les trois nobles qui sont très bien chantés par des membres de ce chœur.

Acte I : Le château du marquis de Cinq-Mars

Acte I : Le château du marquis de Cinq-Mars

On a dit la qualité des deux formations, mais les solistes ne sont pas en reste. Là encore, habitués à des chanteurs un peu exotiques ou peu gracieux pour les dernières parutions de (Polyeucte chez Dynamic ou La Nonne Sanglante chez CPO), le bonheur est grand d’entendre un style et une diction quasi parfaite chez tous les chanteurs qui sont bien chantant et parfaitement distribués. Les deux rôles de courtisanes de Marion Delorme et Ninon de l’Enclos sont représentatives de cette qualité puisque les deux chanteuses Norma Nahoun et Marie Lenormand n’ont finalement que peu à chanter, mais de belle manière. La première enchante immédiatement avec un air du Pays de Tendre finement ciselé et dit, sans la moindre mièvrerie. La seconde possède une voix toujours aussi étrange et peu sonore, mais en plus du petit rôle de Ninon, elle chante aussi un berger dans le divertissement où le timbre convient parfaitement. Pour chacune, une diction très bonne bien sûr ! Autre petit rôle, André Heyboer campe un très bon Vicomte de Fontrailles. Avec ce qu’il faut de morgue et de second degré, son personnage se découpe rapidement avec une voix percutante et sonore. Lui qui avait fait forte impression dans Les Bayadères semble presque sous-employé ici. Enfin on notera un bon Roi de Jacques-Grege Belobo même si sa participation est très courte.

Acte II, Premier Tableau : Les appartements du roi

Acte II, Premier Tableau : Les appartements du roi

Celui par qui tout le mal arrive n’est étonnamment par le Cardinal de Richelieu, mais Père Joseph… âme damnée ou éminence grise du Cardinal, on ne le sait pas exactement. Toujours est-il qu’il semble prendre un plaisir manifeste à manipuler son monde et Andrew Foster-Williams se coule parfaitement dans le rôle. Si on aurait peut-être attendu une voix plus sombre et noire dans le rôle, il faut saluer l’incarnation du chanteur qui évite les emportements dont il peut être victime dans certains rôles. Ici le Père Joseph reste toujours sûr de lui, calme et glaçant. Depuis son apparition on sent le double jeu, le courtisan habile. Mais c’est le troisième acte qui le voit vraiment se dévoiler avec un air sinueux et un duo diabolique avec Marie. Face à lui, le Conseiller de Thou est l’exact opposé : un noble ami, sacrifiant sa vie pour son ami malgré son désaccord, une sorte de reflet du Posa de Verdi. Tassis Christoyannis est particulièrement à son aise dans ce rôle avec son baryton clair et héroïque. Le style et la diction sont comme toujours assez impressionnants chez ce chanteur, aussi à l’aise chez Rameau que chez Verdi. Le rôle de cet ami est parfaitement adapté à la générosité qui se dégage de la voix du baryton grec : facilité, noblesse, beauté… tout y est pour faire sortir le rôle du simple ami, mais vraiment trouver une profondeur au rôle. Ainsi plus l’on avance dans l’histoire et plus la clairvoyance est mise en avant, avec de déchirants adieux dans le dernier acte alors que Cinq-Mars pense encore pouvoir vivre : Christoyannis par des accents montre que de Thou n’est pas dupe de l’espoir qu’a encore son jeune ami. Superbe prestation d’un baryton qu’il est toujours si agréable d’entendre dans ce répertoire.

Acte II, Deuxième Tableau : chez Marion Delorme (décor du divertissement)

Acte II, Deuxième Tableau : chez Marion Delorme (décor du divertissement)

Marie de Gonzague est le seul personnage dont un air ait été sauvé de l’oubli. Véronique Gens porte donc la responsabilité de se montrer à la hauteur de ses devancières dans la fameuse cantilène « Nuit resplendissante » et elle s’y montre comme toujours d’une grande finesse. Si la voix manque peut-être un peu de jeunesse, la musicalité est suprême et le personnage gagne en densité au fur et à mesure que le drame se noue pour terminer totalement accablée au dernier acte. Le rôle se situe majoritairement dans le medium de la chanteuse, mais quelques aigus demandent une belle extension aiguë et Véronique Gens s’en acquitte avec aisance. La noblesse du ton, sans préciosité ou grandiloquence font de cette Marie un personnage très touchant et jamais mièvre. On retrouve la noblesse d’une Sapho ici par le ton et la tessiture… et Véronique Gens n’est aussi à son aise que dans ces grands portraits de femme accablées par le destin.

Acte III : Forêt de Saint-Germain, à l'extérieur d'une chapelle

Acte III : Forêt de Saint-Germain, à l’extérieur d’une chapelle

Charles Castronovo chante le rôle-titre avec beaucoup de sentiments. Sa voix de ténor sombre offre au personnage un tempérament un peu ombrageux et très romantique. Très à son aise dans la tessiture, le chanteur ne manque juste que d’un peu d’éclat pour briller dans les parties les plus exposées où le chanteur se trouve légèrement noyé par l’orchestre ou les chœurs. La diction est tout à fait correcte et le chanteur très investi, donnant beaucoup de profondeur à son personnage. Le seul reproche que l’on peut lui faire est de ne pas vraiment trancher avec les autres hommes. En effet, entre la basse assez claire du Père Joseph et le ténor un peu sombre de ce Cinq-Mars, on reste dans des tons peu différenciés. De plus, l’équilibre avec le De Thou de Christoyannis est légèrement perturbé puisque le baryton semble plus clair que le ténor et donc plus jeune. Mais la prestation est remarquable car le rôle demande beaucoup de nuances et reste le plus important de l’œuvre, devant allier la délicatesse de l’amour pour Marie avec l’emportement du conspirateur contre Richelieu.

Acte IV : la Prison de Pierre-Encise

Acte IV : la Prison de Pierre-Encise

Avec ces représentations, c’est une autre facette de Gounod qui nous est dévoilée. Si sa production ayant reçu le plus grand succès est très connue, la dernière partie de sa carrière est malheureusement peu documentée et de manière peu apte à rendre toute la beauté des partitions. Ce Cinq-Mars nous le montre à la charnière entre deux grandes périodes. Il commence à abandonner le style qui lui avait été si bénéfique avec Faust, Roméo et Juliette et dans une moindre mesure Mireille pour s’engager vers le grand opéra qui occupera ses derniers ouvrages. Mais dans cet ouvrage charnière, il mêle de bien belle manière ces deux inspirations pour une partition passionnante. L’excellence des interprètes permet de plus un confort de découverte fort appréciable. Un enregistrement studio a été réalisé (avec Mathias Vidal dans le rôle-titre, remplaçant presque au pied levé Charles Castronovo malade) et devrait sortir dans les années (espérons mois!) qui viennent… et des rumeurs sur un possible Tribut de Zamora circulent !

  • Versailles
  • Opéra du Château de Versailles
  • 29 janvier 2015
  • Charles Gounod (1818-1893), Opéra en 4 actes et 5 tableaux
  • Version de concert
  • Marquis de Cinq-Mars, Charles Castronovo ; Princesse Marie de Gonzague, Véronique Gens ; Mario Delorme, Norma Nahoun ; Ninon de l’Enclos/un berger, Marie Lenormand ; Conseiller de Thou, Tassis Christoyannis ; Père Joseph, Andrew Foster-Williams ; Vicomte de Fontrailles, André Heyboer ; Le Roi/Le chancelier, Jacques-Grege Belobo ; Montmort/l’Ambassadeur, Andrew Lepri Meyer ; Montrésor/Eustache, Matthias Ettmayr ; Brienne, Wolfgang Klose
  • Chœur de la Radio Bavaroise
  • Orchestre de la Radio de Munich
  • Ulf Schirmer, direction

L’ensemble des gravures sont extraits d’un numéro de « La Scène » d’Octobre 1877, numérisé par la Bibliothèque Nationale de France, disponible sur le site gallica.bnf.fr

2 commentaires sur “Cinq-Mars, résurrection d’un autre Gounod

  1. Je n’ai malheureusement pas été témoin de ces représentations mais je me délecte à l’écoute de ce « Cinq Mars », grâce à la version enregistrée à Munich avec un Mathias Vidal impressionnant, superbe interprétation de cet opéra négligé qui se révèle une des grandes inspirations de Gounod. On se prêt à rêver d’un Polyeucte, d’un Tribut de Zamora ou d’une Nonne sanglante avec un plateau d’une telle qualité.
    Un grand merci pour votre blog qui m’est devenu indispensable.

    Bonne continuation

    F.G.

    • Bonjour!

      En effet, c’était une grande soirée… pas de Mathias Vidal pour nous à Versailles, mais Charles Castronovo. Tous les deux différents, mais passionnants.
      Pour les versions de Polyeucte et la Nonne, on aimerait en effet une version de ce niveau d’interprétation, mais au moins on a une version acceptable.
      Pour Le Tribut, il faut espérer que nous puissions en avoir aussi une aussi bonne version dans les années qui viennent!

      Merci en tout cas pour votre commentaire,

      Erik

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