Erwin Schrott, Attila conquérant en concert

Perpétuant la traditionnelle venue de l’Opéra de Lyon à Paris, Daniele Rustioni change le thème. Après les opéras belcantistes dirigé par Pidò, voici Verdi et par n’importe lequel vu que c’est rien moins qu’Attila, ouvrage de jeunesse rarement donné mais qui apporte des moments de vrai bonheur musical. L’ouvrage est souvent monté pour une basse avant tout. Samuel Ramey bien sûr… mais aussi Nicolai Ghiaurov par exemple qui nous laissé un superbe enregistrement avec l’immense Piero Cappuccilli. Et il faut aussi trouver une soprano capable de surmonter l’écriture impossible d’Odabella (Cheryl Studer pour Ramey par exemple, ou la controversée mais passionnante Mara Zampieri pour Ghiaurov. Le concert ici présenté rassemble de beaux noms, surtout après l’arrivée surprise d’Erwin Schrott dans le rôle-titre. Le jeune chef italien conduit donc une distribution de haut niveau avec un orchestre et un chœur dont on connaît les qualités. Reste à savoir si l’ouvrage va survivre à la version de concert, mais aussi si les chanteurs réussiront à se hisser à la hauteur de ces personnages démesurés que le jeune Verdi a composés.

La partition est encore plus inspirée du belcanto que ne peut l’être un Macbeth par exemple. Mais déjà on retrouve cette puissance nécessaire pour soutenir l’écriture très tendue de Verdi. Car les voix demandées sont beaucoup plus dramatiques, avec de grands écarts de tessiture et un orchestre puissant avec lequel il faut rivaliser. Techniquement il faut aussi assurer les différentes cabalettes obligées que chaque rôle doit relever. Partition très exigeante vocalement, elle l’est moins à l’orchestre qui se contente souvent d’accompagner plus que vraiment jouer à égalité avec les chanteurs. On retiendra tout de même l’introduction magnifique de l’air d’Odabella au premier acte qui est l’exception qui confirme la règle. Les ensembles restent impressionnants de puissance et toute la partition est menée avec beaucoup de vivacité par un Verdi qui sait déjà ce que théâtralité veut dire.

Daniele Rustioni

Auréolé du statut de nouveau génie de la baguette, Daniele Rustioni venait donc mener ses forces de l’Opéra National de Lyon pour ce concert parisien. Si le chœur manque un peu d’homogénéité chez ces dames (avec une ou deux voix qui sortent de l’ensemble), il faut avouer que la qualité technique du chœur comme de l’orchestre est remarquable. En maître du concert, le jeune chef Daniele Rustioni semble très investi dans sa direction que ce soit des musiciens mais aussi des chanteurs ! En effet, il est partout, donnant les départs de chacun, surveillant, motivant… et cela avec force gestes plus expressifs les uns que les autres. Mais à regarder, cela devient nuisible à l’écoute. Le voire s’agiter continuellement, passer d’un pied sur l’autre, se retourner pour indiquer quelque chose à un chanteur, taper du pied… beaucoup beaucoup de mouvements qui finissent par parasiter la direction. Peut-être est-ce à cause de cela que l’orchestre semble manquer un peu de respiration, d’élégance. Tout est dirigé avec passion et vigueur mais sans que l’on sente une vraie lecture posée de l’ouvrage. La partition a tendance à être un peu uniforme dans le grandiloquent et Daniele Rustioni ne semble pas vouloir gommer ou du moins amoindrir cet état. Assez bruyante, sa direction saura se faire plus intime à certains moments mais pour redevenir toujours aussi puissante par la suite. Si sa direction de La Juive était magnifique, il semble ici se perdre à vouloir trop démontrer et sans laisser parler la partition qui sait déjà se défendre seule, ne demandant pas un investissement excessif qui n’aide pas le public à se concentrer sur la musique en elle-même de plus ! Le chœur non plus ne fait pas dans la délicatesse, mais il est plus souvent guerrier qu’autre chose.

Arlexey Markov

Pour cet ouvrage, il y a deux petits rôles et quatre rôles principaux. On saluera la prestation de Paolo Stupenengo en Leone. Basse issue du chœur, il possède un beau charisme. Dommage par contre de ne pas l’avoir fait venir sur le devant de la scène, ce qui aurait permis de mieux profiter de ce Pape venant prévenir Attila. Le jeune Grégoire Mour nous propose une Uldino de bonne facture. Avec une voix qui semble plutôt être celle d’un ténor de caractère, il a la jeunesse mais aussi ce caractère trouble qui se dévoilera lors de la tentative d’empoisonnement de son chef.

Alors que Riccardo Massi était prévu à l’origine, c’est finalement Massimo Giordano qui chante le rôle de Foresto. Le ténor italien possède un timbre assez beau mais la technique fait que non seulement sa voix ne sonne pas, mais qu’en plus elle semble bien raide et émise en arrière. Là où l’on attend du rayonnement pour le seul rôle humain de l’opéra, on trouve un chant frustre, qui passe les difficultés du rôle mais sans investissement dramatique et un rendu parfois peu agréable ou du moins loin de passionner. Au contraire, Alexey Markov impressionne par l’investissement vocal et le chant racé. Le baryton russe montre une voix légèrement engorgée qu’on aimerait plus libre, mais la prestation est assez saisissante tant le personnage d’Ezio est bien mis en avant. D’une grande noblesse, il réussit à se hisser au niveau de ses partenaires notamment lors du duo avec Attila. L’aigu est puissant et aisé même si l’on aurait bien volontiers entendu celui qui peut couronner la belle cabalette de son air. Même s’il lui manque un peu de cette liberté qui fait les grands barytons verdiens, il possède tout de même cette morgue et une belle ligne de chant. Une belle prestation.

Tatiana Serjan dans le rôle d’Odabella au Théâtre Mariinsky (avec Ildar Abdrazakov dans le rôle titre)

Le cas de Tatiana Serjan est différent. La chanteuse se mesure à l’un des pires rôles du répertoire verdien. On parle souvent du rôle de Lady Macbeth comme étant inchantable, mais au final il est sans doute moins éprouvant et mieux écrit que cette Odabella. L’exemple parfait est l’air d’entrée totalement crucifiant. La chanteuse doit, à froid, se lancer dans des imprécations qui au bout de quelques secondes culminent au contre-ut avant de descendre dans le grave de la tessiture. Et bien sûr, si l’on veut correspondre au tempérament et à la situation, ce ne sont pas des notes légères qu’il faut lancer mais bien un contre-ut digne de Turandot ! Ajoutez à cela une virtuosité nécessaire pour affronter cette entrée mais aussi la cabalette qui suit et l’on a un condensé des difficultés du rôle. Ou presque puisqu’il faudra aussi toucher à la délicatesse en début de premier acte pour une évocation de son père qui se doit d’être émouvante. Alors il faut l’avouer, l’entrée de la chanteuse fait peur : la voix est particulièrement opaque et lourde, affectée d’un large vibrato… et l’aigu est atteint mais avec un gros effort et de manière assez confidentielle (la voix se réduit beaucoup !). Et puis en quelques minutes, la voix se stabilise. Elle ne gagnera que peu en lumière, mais elle semble plus maîtrisée. Les aigus seront toujours un peu légers pour le personnage, mais la voix est assez flexible pour s’attaquer aux demandes de Verdi. Son personnage vengeur prend de l’épaisseur et en devient touchant. S’il n’y avait ce manque de puissance dans les aigus, la composition serait parfaite. Mais déjà, Tatiana Serjan assume une grande partie des difficultés du rôle avec un timbre assez beau une fois qu’il est chauffé. On saluera donc la performance malgré un début un peu difficile.

Erwin Schrott dans le rôle titre d’Attila en février 2016 à Palerme

Venons-en maintenant au roi de la soirée : Erwin Schrott. Le rôle d’Attila nécessite une voix longue et sonore, qui peut aussi assumer les restes belcantistes de la partition. Le baryton-basse uruguayen semble taillé à la démesure du rôle tant il s’impose facilement tout au long de la soirée. Scéniquement il écrase ses partenaires par une aisance sur le plateau impressionnante. Mais vocalement aussi tant il lui semble facile de passer le mur de l’orchestre déployé par Daniele Rustioni. La voix est immense avec un timbre superbe, le grave aisé, l’aigu d’une telle liberté qu’il se permet d’en ajouter quelques-uns… et il est le seul de la soirée à varier les reprises des cabalettes, preuve de son aisance technique aussi. Depuis quelques années, il prend une toute autre dimension. Longtemps réduit à Mozart, il semble vraiment déployer sa voix chez Verdi ou Boïto maintenant. Cet Attila à la morgue, la puissance, la noblesse pour s’imposer. Les moments de vaillance le trouvent impérial alors que le doute du premier acte montre une vraie construction de personnage. Grand par la voix donc mais aussi par l’interprétation, Erwin Schrott est Attila. Il ne manque qu’une mise en scène pour qu’il soit totalement le Hun, car déjà malgré la version de concert, il joue son personnage, interagissant avec ses collègues ou se tournant vers le chœur quand ils s’adressent à lui. On notera bien encore quelques petites imprécisions rythmiques ou d’intonation surtout lors de son arrivée sur scène, mais ce n’est que peu de choses ! En un seul mot : bravo !

Avec le trio principal, le bonheur était au rendez-vous malgré les petites réserves. Et le reproches sur le chef ne sont au final pas si handicapante que cela même si cette direction agitée fini par épuiser plus que séduire. Mais lorsque l’on a un chanteur comme Erwin Schrott dans le rôle-titre, on ne peut qu’être passionné et heureux à la sortie du concert ! Attila n’est pas donné souvent et l’on a eu un vrai investissement des chanteurs qui n’ont reculés devant aucune difficulté et bravé farouchement une partition plus que difficile.

Diffusion sur France-Musique prévue pour le 3 décembre 2017 à 20h.

  • Paris
  • Théâtre des Champs Elysées
  • 15 novembre 2017
  • Giuseppe Verdi (1813-1901), Attila, Opéra en un prologue et trois actes
  • Version de concert
  • Attila, Erwin Schrott ; Ezio, Alexey Markov ; Odabella, Tatiana Serjan ; Foresto, Massimo Giordano ; Uldino, Grégoire Mour ; Leone, Paolo Stupenengo
  • Chœur de l’Opéra National de Lyon
  • Orchestre de l’Opéra National de Lyon
  • Daniele Rustioni, direction

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