Duparc : mélodies pour solistes, piano et vent

S’il est un compositeur français qui occupe une place à part dans la mélodie française, c’est bien Duparc. Alors que des musiciens comme Berlioz ont fait renaître le genre, que des Gounod ou Massenet ont composés des centaines de mélodies, que la nouvelle génération Debussy ou Ravel ont marqué de leur emprunte ce style… avec seulement dix-sept mélodies en tout et pour tout Henri Duparc s’est imposé comme l’un des plus grands dans ce domaine. Très difficile vis-à-vis de son travail, le musicien a détruit la grande majorité de ses partitions pour notre plus grand malheur. Seuls quelques opus ont survécus et à chaque fois c’est un véritable chef d’œuvre. Comment ne pas regretter de ne pas avoir un peu plus de matière pour comprendre celui qui fut l’ami de d’Indy et le disciple de Franck. Le Festival d’Aix-en-Provence proposait de rendre hommage à ce compositeur en mettant en avant trois jeunes musiciens lauréats HSBC de l’Académie. Souvent plus habitués à chanter du baroque ou Mozart, on les retrouve donc dans un répertoire romantique où les qualités de diction sont primordiales.

A la découverte du programme en salle, une belle surprise et une légère déception. La bonne surprise est cette petite note en bas de page qui indique qu’il ne faudra pas applaudir après chaque mélodie… seulement après Au Pays où se fait la Guerre puis à la fin. Par contre en comptant, on se rend compte qu’il manque le duo La Fuite. Composé pour soprano et ténor, il aurait été difficile pour les deux artistes réunis de s’y frotter, mais quel dommage de ne pas nous faire entendre l’intégralité de ces mélodies… nous n’aurons donc que les seize pour soliste. Mais combien de splendeurs parmi ces compositions ? Le choix des textes est souvent splendide, allant chercher dans les recueils de Charles Baudelaire, Théophile Gautier, René-François Sully-Prudhomme ou Jean Lahors, et adaptant des textes de Goethe ou Thomas Moore. Loin de la facilité des textes que pouvait par exemple choisir Massenet (même si le résultat était souvent très agréable), nous avons ici des poèmes déjà imprégnés d’une ambiance bien marquée, que la musique de Duparc va encore amplifier.

Cours de l’Hôtel Maynier d’Oppède

Le compositeur avait orchestré quelques mélodies mais c’est véritablement au piano qu’elles prennent toutes leurs dimensions. En effet, un accompagnement plus important alourdi le discours et gomme légèrement toute la force de la musique. La piano a de plus un discours d’une grande diversité allant parfois juste du battement sourd de la cloche jusqu’aux cascades d’eau. Chacune des mélodies a un ton et une ambiance qui lui est propre. L’instrument se développe et offre tous les effets possibles pour créer ce tapis qui soutient et enveloppe la voix. Car ici c’est un véritable discours entre les deux instruments qui se met en place. Le piano peut même parfois être presque prépondérant sur les chanteurs tant il a une vie propre. Avant le texte ou après, il sait toujours soutenir l’attention et n’est donc pas juste un accompagnement. La qualité d’écriture et la place importante donnée au piano n’est pas sans rappeler ce qu’a produit Rachmaninov par exemple… le style est très français mais avec ce soin et cette profondeur que n’avaient pas forcément des musiciens plus anciens dans ce style de composition.

Souvent lorsque les mélodies sont chantées par un soprano et un baryton, la soprano se taille la part du lion. Ici nous avons un véritable dialogue qui s’installe avec une alternance régulière des chanteurs qui se croisent ou s’écoutent durant le récital. Niché dans la cours d’un hôtel particulier, ce concert avait tout pour être intime. Emmanuelle de Negri nous arrive pieds nus et assiste à une bonne partie des interventions d’Edwin Crossley-Mercer sur un tabouret, comme si elle profitait elle aussi du concert. Le cadre est de plus particulièrement agréable avec ces grands platanes qui couvrent une partie du ciel. Grand calme donc… sauf qu’en ce premier juillet, le vent était de la partie. Avant le début du concert, l’on craint qu’il ne soit assez gênant… et en effet alors que le piano commence à jouer, les rafales se font entendre dans les feuilles des arbres. Mais ces bruits de vent accompagnent finalement très bien cette ambiance tourmentée qui se dégage de la grande majorité des mélodies. Ainsi pour La Vague et la Cloche par exemple les bourrasques complètent le piano et sembleraient presque imaginées par Duparc !

Edwige Herchenroder

Si l’accompagnement par le vent reste un peu erratique, le piano d’Edwige Herchenroder est lui plutôt très précis. La jeune musicienne semble tendue lors du début du concert avec un petit manque de précision et quelques soucis de mise en place. Mais très rapidement elle trouve un superbe touché et des nuances splendides. Techniquement très en place, il lui manquerait juste un petit peu de legato à certains moments où le piano se fait trop carré sur des enchainements d’accords. Mais ce n’est qu’en de rares cas et dans L’Invitation au voyage on entend de superbes décorations qui ressortent avec une fluidité et une douceur rarement entendues. Au final, le seul défaut que l’on pourrait lui reprocher est de ne pas vraiment prendre en compte les conditions de représentation : en extérieur et avec ce vent, certaines nuances se perdent dans la cours de l’Hôtel Maynier d’Oppède. Au troisième rang on ne distinguait qu’à peine certains piani qui devaient être totalement inaudibles quelques places derrière. Mais le travail était magnifique et jouer ces seize mélodies doit être assez éprouvant tant elles sont exigeantes techniquement.

Edwin Crossley-Mercer

La tessiture balayée par les mélodies offertes à Edwin Crossley-Mercer est assez étendue mais le baryton l’assume de belle manière sans forcer un grave assez léger et un aigu triomphant. Quelques mélodies un peu trop graves ne mettent pas forcément en valeur le timbre du chanteur, mais le chant est toujours bien mené. Les quelques défauts que l’on peut noter viennent de la construction de la voix en elle-même et de l’attitude du baryton. La voix est assez engorgée et donc manque de netteté à certains moments. On rêverait d’un Degout par exemple dans ce répertoire. Et sur scène, le chanteur est trop démonstratif, semblant vouloir montrer qu’il sait vivre chaque mélodie comme un air d’opéra. Pourtant ce répertoire demande une petite retenue et une grande sobriété. Vocalement la sobriété est bien présente heureusement. La diction aussi qui est assez fluide et belle. Les mots manquent peut-être un peu de mordant mais n’est-ce pas finalement dû à la voix en elle-même ? On retiendra la beauté et la grandeur de La Vague et la Cloche et la retenue sombre de Lamento. Par contre, Phidylé se déploie mieux par une voix plus aigue… mais le phrasé et la délicatesse du chanteur offrent tout de même une belle interprétation.

Emmanuelle de Negri

Celle qui règne depuis quelques années sur le baroque français avec une aisance et une qualité assez inapprochables actuellement ne chante que rarement la mélodie française. Et pourtant elle y est admirable. On retrouve ici toutes les qualités de la chanteuse : musicalité, finesse et gourmandise du texte, nuances… Dès les premiers mots on est frappé par l’implication d’Emmanuelle de Negri. La poésie est rendue avec beaucoup de talent, la voix rayonne sur toute la tessiture avec un grave plus assuré et une projection plus grande qu’il y a quelques années. Que dire sinon que l’on est ici face à une très grande interprétation de ces mélodies ? Mireille Delunsch avait imposé un chant très engagé et mordant… Emmanuelle de Negri retrouve cette même implication mais avec une capacité à affiner le trait plus importante, à alléger le discours et le rendre évanescent avant de retrouver cette puissance évocatrice. Il n’y a finalement qu’une chose à faire en l’écoutant : se laisser envelopper par des pièces splendides dans une interprétation fascinante. Dès les premières notes de L’Invitation au Voyage jusqu’à la Chanson triste (particulièrement touchante et lumineuse, comme une note d’optimisme) en passant par Au pays où se fait le guerre, le public retient son souffle à chacune de ses apparitions.

Trois musiciens de grand talent, seize pièces de musique admirables… et ce vent dans les platanes de la cours de l’Hôtel Maynier d’Oppède. L’ambiance et la qualité de ce concert font que l’on s’en souviendra longtemps. Quelques micros étaient présents, mais ce ne devait être que pour une archive malheureusement… Peut-être que ce récital était par contre le prélude à un enregistrement discographique, il faut toujours espérer !

  • Aix-en-Provence
  • Hôtel Maynier d’Oppède
  • 1er juillet 2017
  • Henri Duparc (1848-1933), Mélodies
  • L’Invitation au voyage*, Le Manoir de Rosemonde°, Phidylé°, Extase*, Soupir*, La Vague et la Cloche°, Élégie*, Lamento°, Au Pays ou se fait la Guerre*, Sérénade°, Sérénade florentine*, Testament°, La Vie antérieure°, Romance de Mignon*, Le Galop°, Chanson triste*
  • Emmanuelle de Negri *, soprano
  • Edwin Crossley-Mercer °, baryton
  • Edwige Herchenroder, piano

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