Charpentier : Médée, la seule et l’unique!

Musicien accompli, Marc-Antoine Charpentier a subit l’autorité absolue de Lully durant une bonne partie de sa vie de compositeur. Alors que les quelques partitions tragiques qui nous restent du musicien sont passionnantes, il ne nous a finalement légué qu’une seule grande tragédie en musique. Cette Médée contient tout le savoir-faire de ce grand musicien qui sait respecter les règles formelle de l’exercice sans pour autant lisser son langage plus chatoyant que celui qui régnait sur la scène de Versailles. Bien sûr, nous pouvons nous réjouir l’oreille avec David et Jonathas ou d’autres compositions plus courtes… mais il leur manque ce petit quelque chose de grandiose qui est ici contenu. Voir Charpentier à Versailles semblerait presque être une revanche sur l’histoire, mais c’est surtout la possibilité pour le public de vivre cette grande histoire dans toute sa dimension artistique et dramatique dans un lieu parfait pour ce répertoire. La venue régulière des artistes de Toronto est un vrai bonheur pour les amateurs de baroque français !

Créée le 4 décembre 1693 au Théâtre du Palais-Royal à Paris, Médée est la seule et unique grande tragédie de Charpentier. Les compositeurs présents en firent de belles critiques, sûrement charmés par la qualité musicale mais aussi dramatique de l’ouvrage. Cela faisait plus de sept ans que Lully avait vu son dernier opéra (Armide) créée… et il est difficile de qualifier Achille et Polyxène d’opéra de Lully étant donné qu’il n’en composa que l’ouverture et le premier acte (Pascal Colasse terminera la composition par la suite). Déjà avec Armide on découvrait une musique plus ronde et chatoyante mais tout en restant parfaitement fidèle à la structure préétablie. Charpentier apporte ici son savoir-faire de coloriste et de compositeur orfèvre pour une partition extrêmement riche en détails et en inventivité (la scène des Enfers par exemple est assez suffocante et peut rivaliser sans frémir avec ce que proposera par exemple Leclair un demi-siècle plus tard dans Scylla et Glaucus). Mais il conserve toujours par contre la puissance du verbe. Si par la suite le texte va s’affadir et moins jouer jeu égal avec la musique, nous conservons ici ce parfait équilibre cher à Lully. Il faut aussi avouer que cet équilibre est aidé par le superbe texte de Thomas Corneille qui signe un poème de toute beauté. Et puis bien sûr, comment ne pas être fasciné par le personnage de Médée ? Le traitement en est tellement fin et bien réalisé que le spectateur finit par comprendre ce monstre. Chacun des personnages qui lui est opposé est soit faible soit odieux et on en vient à éprouver de l’empathie pour cette magicienne.

Acte I

Dans le cadre de l’Opéra de Versailles, les productions scéniques sont assez régulières, mais peu arrivent à se fondre dans le décors comme celle de Marshall Pynkoski. Jouant la carte de la reconstitution historique, nous avons les avantages et les inconvénients de ce parti pris vu le budget somme toute assez modeste il semblerait de la mise en scène. En effet, les décors se limitent trop souvent à une toile peinte en fond de scène. Seule la scène des enfers trouve un peu plus d’effet avec des éclairages bien dosés pour montrer toute la noirceur du moment. Les effets visuels restent tout de même assez beaux surtout que la scène est très bien habitée non seulement par les acteurs mais aussi par toutes les danses. En effet alors qu’il est habituel de nos jours de peu faire danser les passages prévus à cet effet, nous avons ici chacun des moments chorégraphiques parfaitement réglés. Le premier acte en particulier est saisissant avec cette alternance de danse galante puis guerrière. Autre parti pris important de la mise en scène, le jeu d’acteur se rapproche de ce que l’on peut voir dans le ballet de nos jours avec des signes répétitifs comme se frapper le torse en parlant de soi, ou un signe de main autour du visage lorsque l’on signale la beauté d’une personne. Mais la direction d’acteurs est assez bien vue d’autant plus que les chanteurs participent parfois aux chorégraphies. Les costumes sont assez sobres mais bien réalisés même s’ils ne sont pas vraiment d’époque mais plutôt réalisés comme à l’époque de la création. Les robes sont superbes mais les hommes semblent plus sortis d’un film de cape et d’épée… Très agréable à regarder, cette mise en scène évoque de belle manière ce que devait être la tragédie lyrique à l’époque de la création. Les seuls petits détails qui posent problèmes viennent plus de choix musicaux comme la coupure du prologue, mais aussi des effets vocaux légèrement trop expressionnistes comme dans les cris de Médée. Mais nous y reviendrons dans la suite de ce petit récit…

Acte I : Jesse Blumberg (Oronte)

Partie intégrante de la représentation, les danseurs et danseuses sont globalement impressionnants. Globalement car au milieu de ces dames se trouve une personne qui semble grandement manquer de grâce et de délicatesse. En effet, elle semble totalement en décalage et peu à l’aise avec les autres participantes. On pourrait penser que c’est une remplaçante mais lors des saluts, on découvre que ce n’est nulle autre que Jeannette Lajeunesse Zingg, chorégraphe du spectacle. Étrange de la voir si peu fondue dans la troupe. Mais ceci n’est qu’une réserve mineure car le reste des danseurs de l’Atelier Ballet sont très bons, ces messieurs par exemple sont aussi à l’aise dans les danses avec épée (magnifiques chorégraphies d’ailleurs), mais aussi dans la scène des enfers où ils campent parfaitement les démons. Cette danse fait partie intégrante du genre de l’époque et en rendant toute sa dimension à cet art, la mise en scène nous donne à voir de bien beaux moments !

Acte II

Une petite étrangeté de la mise en scène vient du fait que les chœurs sont relégués sur le côté de la salle et non sur scène. On aurait pourtant gagné à certains moments à voir plus de monde sur scène comme dans la scène des enfers encore une fois. Même d’un point de vue sonore le rendu aurait été différent et gagnerait sûrement en impact. Pourtant le Chœur Marguerite Louise est très bon avec une diction parfaite, un très beau style et un beau volume malgré le peu de chanteurs. Du point de vue orchestre, le Tafelmusik Baroque Orchestra se montre assez bon lui aussi mais semble manquer un peu de couleurs et de variété par moments. Malgré deux clavecins et deux théorbes qui permettent un très beau continuo, le reste de l’orchestre n’offre que peu de variété avec des instruments à vent assez limités mais aussi des percutions assez sommaires (malgré un tambour très puissant et marquant!). David Fallis nous propose tout de même une belle direction avec ces moyens un peu restreints. Sans toute la variété que pouvait offrir l’époque de création il nous convie à un superbe moment de musique varié et très bien mené. On aurait pu avoir une plus grande virtuosité mais le résultat reste tout de même passionnant pour la partition si belle de Marc-Antoine Charpentier.

Acte II : Mireille Asselin (Créuse), Colin Ainsworth (Jason)

Qu’il est difficile de s’habituer aux beautés des ensembles spécialistes dans le baroque français tels que Les Arts Florissants ou Pygmalion… ces orchestres et chefs convoquent toujours des distributions d’une beauté éblouissante et d’un style inégalé… alors lorsque dans une telle œuvre certains petits détails comme la diction ou le style ne sont pas vraiment en phase avec la tragédie lyrique, l’oreille tique. Ainsi, malgré d’immenses qualités les dictions manquent parfois de précision et surtout le type de voix peut être assez discutable comme c’est le cas pour le très court rôle d’Arcas chanté par Olivier Laquerre. La voix semble assez débraillée et si elle convient assez bien pour le démon du troisième acte, le confident de Jason lui manque vraiment de tenue. Au contraire l’Oronte de Jesse Blumberg est plutôt bon alors que le Créon de Stephen Hegedus est tout bonnement saisissant de voix (quel beau timbre de basse!) et de style avec un français parfait et un vrai travail sur le texte. De même, les Nérine et Cléone respectivement de Meghan Lindsay et Karine White sont très bien stylées et chantent avec un goût certain. Enfin, reste le cas de Mireille Asselin. Seule francophone de la distribution, elle donne à entendre une très belle diction mais sa composition du personnage est assez étrange. La voix sonne très réduite mais fruité… mais elle fait de Créuse plus une coquette qu’une vraie fille de roi. On en vient presque à se demander pourquoi elle joue avec Jason et Oronte, semblant être de connivence avec son père. Pourtant, cette jeune fille est d’habitude le seul vrai rayon de lumière au milieu de tous ces personnages sombres et peu agréables… Heureusement le dernier acte la voit particulièrement touchante dans sa supplique à Médée puis sa mort déchirante.

Acte III : Peggy Kriha Dye (Médée)

Le nom connu de cette Médée est le haute-contre Colin Ainsworth. Déjà remarqué dans de nombreux rôles du baroque français comme Castor de Rameau, il s’impose immédiatement avec son style parfait dans l’art de la déclamation. La voix a perdu légèrement de sa beauté, mais la composition tant théâtrale que vocale est sidérante : les nuances, l’art des couleurs, le phrasé d’une grande noblesse… peut-être même qu’on en vient à avoir un chant trop châtié pour ce Jason qui reste un faible et un pleutre. Seul le timbre un peu moins rond et suave du chanteur vient confirmer ce caractère finalement loin du chevaleresque jeune homme. Mais d’un bout à l’autre de l’ouvrage il se montre d’une grande intensité voir même un peu trop quand il crie son désespoir devant les crimes de Médée. C’est ici la seule limite à sa composition : la voix est déjà très sonore et bien projetée mais il y a dans ce désespoir trop de violence pour cadrer avec le style de Charpentier. Dommage pour un tel spécialiste de tomber dans la facilité expressionniste alors qu’il aurait très bien pu composer ce moment d’une manière plus galante mais non moins marquante. En dehors de ce détails, le haute-contre est impressionnant d’aisance.

Acte IV : Peggy Kriha Dye (Médée)

Enfin celle qui tient toute la pièce dans ses mains, qui agit et bouleverse le drame… cette fameuse Médée qui est si finement caractérisée que l’on finit par devenir compréhensif. On comprend cette femme bafouée, moquée et qui se sacrifie pour un ingrat. Le rôle est décisif et passionnant, et des grandes tragédiennes ont particulièrement bien tenu le personnage. Peggy Kriha Dye possède la carrure tant vocale que scénique pour le rôle. Le seul petit manque est un style légèrement plus châtié dans le désespoir et la violence. Mais en dehors de quelques très rares dérapages stylistiques, le reste de son chant est d’une grande tenue. Le français manque peut-être d’un peu de grandeur et de finesse mais la noblesse du personnage outragé est bien ici. La chanteuse est royale en scène et donne à entendre toutes les failles de cette femme. Elle ose beaucoup de choses qui pourraient passer pour un trait un peu trop appuyé par moments mais le résultat est au final captivant. Dans ce rôle, deux grandes optiques s’affrontent au travers des deux intégrales studio de William Christie : Jill Feldman et Lorraine Hunt. La première avec une voix assez légère mais très acérée… et la deuxième avec un timbre noir comme la cendre et une puissance dévastatrice. Peggy Kriha Dye est un juste milieu entre ces deux voix : la timbre est plutôt léger mais la voix est longue et très bien projetée. Elle évite le piège du galant mais aussi de la grande méchante pour donner un portrait assez nuancé même s’il n’atteint ni les abîmes de noirceur de la seconde, ni la grandeur de la première. Un entre-deux donc qui reste une très bonne voie…

Acte V : Colin Ainsworth (Jason), Mireille Asselin (Créuse)

Malgré les petits imperfections et le léger manque de folie tant dans la mise en scène que l’accompagnement orchestral, la partition de Marc-Antoine Charpentier prend vie admirablement dans l’écrin de Versailles. Comment ne pas être fasciné par la puissance dramatique du texte comme de la musique avec cette proximité que nous offre la salle ?

  • Versailles
  • Opéra Royal du Château de Versailles
  • 21 mai 2017
  • Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Médée, Tragédie lyrique en cinq actes et un prologue
  • Mise en scène, Marshall Pynkoski ; Chorégraphie, Jeannette Lajeunesse Zingg ; Décors, Gerard Gauci ; Lumières, Michelle Ramsay ; Direction des combats, Jennifer Parr
  • Médée, Peggy Kriha Dye ; Jason, Colin Ainsworth ; Créuse, Mireille Asselin ; Oronte, Jesse Blumberg ; Créon, Stephen Hegedus ; Arcas, Olivier Laquerre ; Nérine, Meghan Lindsay ; Cléone, Karine White ; Rôles additionnels, Christopher Enns / Kevin Skelton
  • Artistes de l’Atelier Ballet
  • Chœurs Marguerite Louise
  • Tafelmusik Baroque Orchestra
  • David Fallis, direction

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