Les Pêcheurs de Perles : bonnes et mauvaises surprises

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Nino Machaidze et Roberto Alagna lors des saluts

Moins d’un an après la production scénique de l’Opéra-Comique, Les Pêcheurs de Perles reviennent devant le public parisien pour une version de concert, avec pour tête d’affiche le ténor Roberto Alagna. Et c’est devant une salle pleine et déjà acquise à sa cause que le ténor va nous proposer son Nadir, entouré de chanteurs de haut niveau. Car si la partition reste un petit miracle de poésie et de lyrisme, elle est aussi particulièrement exigeante d’un point de vue style et poésie tant pour les chanteurs que pour l’orchestre.

Si l’œuvre de Bizet a été créée de son vivant, c’est après la mort du compositeur qu’elle a vraiment connu le succès, suite à la reprise par Léon Carvalho pour célébrer les 30 ans de la création. Mais cette version n’était plus déjà ce qu’avait composé le jeune homme, puisque le directeur de théâtre avait retouché la partition, réduisant certains passages peu vendeurs, en allongeant d’autres et créant une nouvelle fin. C’est cette version qui va se répandre dans tous le monde et montrer que Bizet n’est pas que le père de Carmen. Mais par ses retouches pour « améliorer » l’originale, Carvalho réduit aussi le drame en enlevant certaines répliques et situations qui donnaient plus de corps aux personnages. Heureusement, en 1975 la partition originale est retrouvée et elle est ressuscitée sur la scène de l’Opéra-Comique en 1991. Depuis, cette partition originale peine à s’imposer, mais remplace de plus en plus la construction de Carvalho… Il est toute fois très étrange que le concert qui nous occupe présente la partition modifiée et non l’originale. On connait l’attachement que porte Roberto Alagna à ce répertoire, puisqu’on lui doit un certain nombre de concerts d’opéras français rares et mêmes des productions scéniques comme Le Cid de Massenet à Marseille il y a quelques années. On était donc en droit d’espérer un retour à l’originale mais il n’en sera rien : duo Nadir/Zurga sans la deuxième partie « Amitié sainte », duo Leïla/Zurga amputé et un final où Zurga est tué par le peuple mais par contre sans avoir fait entendre auparavant le trio « Ô lumière sainte ».

L’absence de la partition originale est d’autant plus dommage que l’orchestre nous donne à entendre une belle musique, mettant en avant la délicatesse de l’orchestration et le caractère très français de cet opéra. Car s’il y a bien une œuvre qui demande de la transparence et un vrai travail d’orfèvre, c’est cette partition de Bizet. Avec un son plutôt clair et délicat, l’Orchestre de Chambre de Paris montre ici une belle affinité avec ce répertoire. On ne regrettera que quelques erreurs du côté des cors. A la tête de cette formation, Giorgio Croci est très attentif aux nuances et aux couleurs. Par contre, il a plus de mal à suivre les chanteurs et particulièrement Alagna dont les points d’orgue provoquent des décalages réguliers. Très belle prestation du chœur Opella Nova qui avec des moyens réduits donne toute sa fluidité aux chœurs dansés ou solennelles de l’œuvre.

Dans le petit rôle de Nourabad, Nicolas Courjal se trouve presque à l’étroit tant la voix est impressionnante et le chanteur concerné. Dès la première phrase, il s’impose par un impact et une autorité qui n’appelle aucune réserve. La diction est parfaite, le timbre clair et la tessiture assumée avec panache, même dans les plus hauts aigus. Souvent réduit à des petits rôles, on espère l’entendre bientôt dans de grands rôles sur des scènes internationales.

Alexandre Duhamel est bien connu des parisiens pour ses nombreux petits rôles chantés sur la scène de l’Opéra National de Paris. Si ses prestations sont toujours très bonnes, c’est avec un rôle important comme Zurga qu’il montre tout son talent. Immédiatement, on est frappé par la noblesse de l’émission et la diction parfaite. Tout le monde a dans l’oreille les prestations d’Ernest Blanc dans ce rôle… et Alexandre Duhamel montre les mêmes qualités que son illustre devancier : un timbre assez clair, une voix parfaitement projetée et un aigu triomphant. Il impose ainsi un splendide Zurga. Jamais il ne force ou triche dans sa prestation : le chant est très soigné et nuancé, ne se réfugiant jamais dans une composition de méchant primaire mais privilégiant l’ami et l’homme blessé. Une interprétation qui sera, espérons le, suivie par d’autres prestations de la même qualité dans les années qui viennent.

Pour Léïla, on attend souvent une voix pure, claire et juvénile. Formée au bel-canto et reconnue pour ce répertoire dans le monde entier, il était surprenant de retrouver Nino Machaidze dans cette distribution composée uniquement de français et avec un soprano plus large qu’à l’habitude. Parlons tout de suite du gros point noir : la diction. Tout au long du concert, on ne comprendra pas un mot de ce que la soprano nous raconte. Si certains passages sont légèrement déformés, d’autres sont totalement étrangers à la langue française. Mais à côté de ça, son bagage technique lui permet de briller dans ces mélodies superbes qu’a composées Bizet. L’entrée montre un vibrato un peu trop prononcé, mais rapidement, la voix s’affermit et la chanteuse peut nous proposer des moments de grâce vocale. Assurant vocalises et aigus filés, elle est une Léïla royale vocalement, allégeant régulièrement et restant très sobre dans sa composition. N’était sa prononciation, son interprétation aurait été splendide.

Et enfin celui qui est sans doute à l’origine du projet et qui a rassemblé un tel public : Roberto Alagna. A son entrée, on entend la prononciation si caractéristique du ténor et un timbre toujours aussi ensoleillé. Malheureusement, à côté de ces bons côtés, on va aussi entendre un chanteur assez crispé, toujours face à sa partition et dont les nuances restent réduites entre le mezzo-forte et le forte sans toutes les nuances et les allègements qui sont une composante essentielle du rôle. Pour pallier ces manques, le ténor fait pourtant preuve d’imagination et de technique comme le montre la romance de Nadir qu’il interprète d’un bout à l’autre en voix de tête. Même s’il est techniquement impressionnant de voir ce qu’il propose, on sort totalement ici du style demandé par l’œuvre et la fragilité du chant peu mettre mal à l’aise le public. Jamais à l’aise avec la voix mixte, le ténor a refusé de chanter en pleine voix cette page délicate de l’ouvrage. Ceci l’honore, mais au final, le résultat est tellement frêle et précaire qu’il en devient malcommode pour l’auditeur. Surtout que le contraste est vraiment trop important par rapport au reste de sa prestation chanté en pleine voix. Si sa prestation montre un chanteur en bonne forme, elle le montre aussi peu concerné par le rôle et fortement handicapé par une tessiture maintenant trop haute pour lui. Il chante certes les notes, mais sans vraiment apporter un sens aux mélodies tout en manquant d’écoute avec ses collègues. Avec l’évolution de sa voix depuis ces dernières années, les rôles de ténor légers ou de demi-caractère semblent derrière lui. Heureusement, il nous a prouvé que des rôles plus héroïques comme Le Cid lui convenaient actuellement fort bien !

Si la tête d’affiche de la soirée était Roberto Alagna, il a été éclipsé par les autres participants. Plus à l’aise avec l’écriture et les personnages, ils ont su donner vie à la musique de Bizet. Il faut reconnaître une belle prise de risque pour Roberto Alagna en chantant ce rôle. Mais même si sa prestation est assez impressionnante au regard de l’inadéquation de sa voix au rôle, chant et interprétation restent trop extérieurs à la musique et au drame. On se réjouira tout de même d’entendre cette magnifique œuvre et notons la formidable prestation d’Alexandre Duhamel en Zurga.

  • Paris
  • Salle Pleyel
  • 17 février 2013
  • Georges Bizet (1838-1875), Les Pêcheurs de Perles, Opéra en trois actes
  • Nadir, Roberto Alagna ; Léïla, Nino Machaidze ; Zurga, Alexandre Duhamel ; Nourabad, Nicolas Courjal
  • Chœur Opella Nova
  • Orchestre de Chambre de Paris
  • Giorgio Croci, direction

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