Miloš Karadaglić et Joaquin Rodrigo

milos_aranjuezLe Concerto d’Aranjuez est pour la guitare ce qu’est le premier concerto pour piano de Tchaikovsky : un passage obligé. Pour son troisième disque, Miloš Karadaglić nous emmène en Espagne alors que ses autres récitals nous invitaient à voyager à travers bon nombre de pays. Ici, on se recentre donc sur les bases de la guitare espagnole, avec la mise en avant du compositeur Joaquin Rodrigo, et en regard Manuel de Falla ou Fernando Sor.

L’ouverture du disque se fait naturellement avec le Concerto d’Aranjuez, donnant immédiatement le ton de l’enregistrement mais aussi le style du guitariste. Avec un doigté plutôt léger, la main semblant de promener sur les cordes de la guitare, évitant une sonorité trop marquée, le guitariste fait montre de beaucoup de délicatesse, chaque note ou détail étant bien mis en avant. Legato ou notes piquées, le son reste peut-être un peu neutre, mais aussi évite la caricature de la guitare espagnole. A ce jeu, Yannick Nézet-Séguin lui répond de belle manière. Là aussi il était facile de faire pleurer les violons et d’ajouter trop de pathos à une œuvre déjà pleine de mélancolie dans l’adagio. Mais le chef sait tenir son orchestre et propose un accompagnement plein de retenue.

Cette première œuvre est très représentative du reste du disque. Les deux pièces de Manuel de Falla qui suivent sont peut-être un peu plus sèches dans le jeu du guitariste, mais l’écriture n’est pas la même et demande plus d’angles dans les attaques. La transition pour revenir à Joaquin Rodrigo se fait habilement par un hommage de ce dernier à Manuel de Falla. Au travers de l’Invocación y danza, Miloš Karadaglić nous transporte dans un monde imaginaire presque hypnotique où les notes semblent se dédoubler et s’étendre.

On revient ensuite au style concertant avec la Fantaisie pour un gentilhomme du même Rodrigo. Même si cette pièce n’a pas la reconnaissance du Concerto, elle n’en demeure pas moins une magnifique pièce du compositeur espagnol. Plus retenue et moins pathétique, l’œuvre est un concerto à part entière que n’auraient pas renié les grands maîtres du romantismes si la guitare avait remplacé le piano dans leur cœur. Mouvements lents ou rapides, chacun permet au soliste d’exposer son jeu tour à tour délicat ou virtuose avec un bel éventail de possibilités. Miloš Karadaglić y fait une démonstration de sa technique, mais toujours en conservant ce qui fait l’intérêt de son jeu : une certaine réserve qui empêche l’auditeur de n’entendre qu’une démonstration justement car la technique est habillée d’émotions et de musicalité. Yannick Nézet-Séguin est par contre plus démonstratif ici du fait du caractère de la musique bien sûr, mais aussi parce qu’on ne risque pas de verser dans le sentimentalisme.

Au final, un très beau disque, qui montre que malgré un marketing qui pourrait jouer en la défaveur de Miloš Karadaglić, le musicien est bien là. Très bien entouré par Yannick Nézet-Séguin et le Philharmonique de Londres, le guitariste nous donne à entendre de très belles interprétations d’œuvres moins connues que les classiques de la guitare, en dehors du passage obligé bien sûr par le Concerto d’Aranjuez.

  • Joaquin Rodrigo (1901-1999), Concerto d’Aranjuez, Invocación y danza, Fantaisie pour un gentilhomme
  • Manuel de Falla (1876-1946), Hommages, Danse du Meunier
  • Fernando Sor (1778-1839), Grand Solo
  • Miloš Karadaglić, guitare
  • London Philharmonic Orchestra
  • Yannick Nézet-Séguin, direction musicale
  • 1cd Deutsch Grammophon. Enregistré en 2013.

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