Massenet aujourd’hui : Héritage et postérité

Masenet_heritage_posteritePar l’entremise de la Biennale Jules Massenet qui se tient à Saint-Étienne, bon nombre d’œuvres du compositeur ont été remises sur le devant de la scène, au moins temporairement et souvent le temps d’en conserver une trace par un disque. Les 25 et 26 octobre 2012, un colloque a vu se présenter des amateurs, des chercheurs, des compositeurs pour analyser un ce qu’était la production de Jules Massenet, son héritage dans les générations qui ont suivi… et aussi chercher à savoir comment Massenet était représenté et pourquoi il a été dénigré durant de longues années. La parution des actes de ce colloque ne donne bien sûr pas toutes les informations qu’on pourrait attendre. Il ne faut pas chercher une biographie mais bien des détails sur sa vie, sur ses œuvres ou sa pédagogie. Pas d’étude exhaustive donc. Mais ce livre n’en est pas moins passionnant puisqu’au travers d’articles souvent très abordables et bien écrits, on découvre l’avis de ses contemporains sur le compositeur et aussi celui de grandes figures modernes.

La première partie du livre traite de l’image de Jules Massenet. Lesley A. Wright nous présente dans un premier temps les réactions des contemporains lors de sa mort. On y découvre déjà les prémices du reniement de Massenet au travers de l’article de Debussy par exemple, qui salut son succès pour rapidement prendre ses distances et ne surtout pas se montrer trop admiratif. Saint-Saëns sera encore plus dur (mais on sait qu’il n’a jamais aimé l’homme Massenet de son vivant). Même si son talent est salué ou encore son caractère français (nous sommes en 1912), on a déjà les prémisses des arguments qui viendront plus tard : une volonté de plaire avant tout qui aurait bridé son art. Clair Rowden analyse justement ce succès au travers des différentes caricatures et parodies qui ont salué la carrière de Massenet. Et par ces documents on découvre combien ses opéras étaient populaires. Passionnant travail qui témoigne d’une pratique déjà vue au XVIIème siècle. Arrive le centenaire de la naissance en 1942 où Vincent Giroud montre une facette peu séduisantes des luttes intestines entre les différentes personnalités responsables de la musique à Paris sous l’occupation et combien Pierre Bessand-Massenet (petit fils) se montre intransigeant et autoritaire face aux directeurs de théâtres, provoquant des réactions négatives et peu constructives. Ce centenaire de la naissance ne sera finalement pas beaucoup plus brillant que le centenaire de sa mort en France. Vient enfin le jugement des compositeurs postérieurs à Massenet dans un article assez impressionnant de Jean-Christophe Branger. Suite à trois séries de questionnaires réalisé peu de temps après sa mort et jusqu’en 2012, on découvre entre-autres des avis aussi admiratifs que ceux de Hahn, Charpentier ou Giordano que certains dépréciatifs comme pour Leibowitz, Tailleferre ou Pizzetti. Et au milieu, l’avis de Messiaen qui avoue presque honteusement et à mis mots le plaisir qu’il a à écouter la musique de Massenet. On sent déjà que Massenet devient une ombre gênante et peu en accord avec la nouvelle génération de musiciens. Par contre en 2012 les sentiments semblent être plus réfléchis et moins à charge puisque des compositeurs comme par exemple Dutilleux ou Fénelon saluent un compositeur important dans l’histoire de la musique française.

C’est ensuite l’interprétation de Massenet qui est traité au travers de trois articles. Tout d’abord John Humbley nous dresse un panorama des premiers interprètes de Massenet ou tout du moins ceux qui ont participé à des reprises de son vivant. La liste est impressionnante mais montre aussi combien il manque les grandes figures associées au nom du compositeur : Sibyl Sanderson, Lucienne Bréval ou encore Lucy Arbell restent muettes. Georges Thill par contre a beaucoup enregistré Massenet et participé à nombre de productions. Bruno Sebald nous entraine sur les traces de ce ténor qui, même s’il n’a pas travaillé avec le maître, a hérité de la tradition de chant venue directement des créateurs. On continue à avancer dans le temps pour saluer trois grands artistes qui ont donné le coup d’envoi d’une redécouverte de Massenet : Richard Bonynge, Joan Sutherland et Huguette Tourangeau. Sylvia L’Écuyer met en lumière tout le travail de ces trois personnalités et l’amour qu’elles ont porté au compositeur en pesant de toute leur notoriété pour permettre la renaissance et l’enregistrement d’œuvres tombées dans un vague oubli : Thérèse, Le Roi de Lahore et Esclarmonde. A noter la présence d’un disque d’extraits de quelques créateurs d’œuvres de Massenet, superbement restaurés par Ward Marston.

De même, trois époques sont analysées ou presque dans la mise en scène de Massenet. Dans un premier temps, Cécile Auzolle parcoure les programmes de l’entre deux-guerres à l’Opéra de Paris pour témoigner des différentes reprises ou créations, souvent motivées par la famille du compositeur qui joue toujours un rôle important. Ensuite, Francis Claudon s’attarde sur les mises en scène de Don Quichotte dont la si tourmentée production dirigée par Peter Ustinov : souvent des échecs qui n’aident pas la partition à s’attirer les faveurs du public. Enfin un passionnant comparatif entre deux mises en scène de Cendrillon : Albert Carré en 1899 lors de la création et Benjamin Lazar en 2011. On y découvre toutes les références entre ces deux productions, tout ce que chacun a eu d’inventivité pour créer le merveilleux.

La dernière partie est dévolue à l’héritage de Jules Massenet. Steven Huebner analyse les influences qu’ont eu un Wagner et un Massenet chez Debussy. Car même si l’un comme l’autre étaient publiquement des non-modèles, on retrouve au travers d’exemples précis un certain nombre de formules venant de l’un ou de l’autre et on se rend compte qu’au final les deux ont eu une influence importante sur la naissance du style de Debussy. Ensuite, c’est Puccini qui est passé au crible par Michele Girardi : les deux compositeurs ont adapté Manon Lescaut mais c’est dans Hérodiade que l’italien ira trouver son inspiration. On peut en tout cas noter la profonde admiration de Puccini pour la musique de Massenet. Le lien avec Reynaldo Hahn est beaucoup plus direct et profond. En effet, plus qu’un simple professeur, Massenet deviendra presque un père pour le jeune Reynaldo. La musique de ce dernier s’en ressent d’ailleurs mais Philippe Blay montre aussi la façon dont Hahn, loin de copier son modèle, s’appropriera l’enseignement pour s’en abolir. C’est un autre élève qui témoigne ensuite dans l’article de Philippe Cathé : Charles Kœchlin. Ici, c’est principalement le pédagogue qui est évoqué et on découvre combien Massenet était ouvert, refusant qu’on lui propose une copie de son travail mais au contraire cherchant à pousser chaque élève vers son style propre. Enfin c’est chez Messiaen que se tournent Yves Balmer et Christopher Brent Murray. Si Massenet est peu cité dans les inspirations du compositeur, les deux rédacteurs de l’article ont trouvé beaucoup d’exemple montrant combien l’harmonie de Messiaen s’appuyait sur des travaux de Massenet. D’ailleurs Messiaen l’avouait lui-même : « Ajoutez à cela que j’aime Massenet, parce qu’il est tonal, bien harmonisé, et vous aurez quelque idée de mon style » (Le Monde Musical, 30 avril 1939). Et ici les exemples sont montrés de manière impressionnante.

De même que Philippe Fénelon dans le préambule avoue avoir regardé pendant longtemps Massenet avec une certaine suspicion, Gérard Condé nous retrace sa découverte de Massenet. Il avoue ainsi que sa première vision de Werther (en 1966) était principalement motivée par une volonté de voir combien la partition était indigne du sujet… puis nous montre son parcours qui coïncide avec la redécouverte progressive et le retour en grâce (relatif!) de Jules Massenet. Cet article conclue très bien le volume puisqu’il est l’exemple même du jeune compositeur dédaigneux qui, en laissant les préjugés derrière lui, découvre un compositeur très intéressant et qui ne mérite pas cette réputation d’être juste un faiseur de succès peu aventureux.

La lecture de ce livre est très intéressante malgré quelques articles assez ardus pour une personne ayant des notions plus que limitées en solfège… mais même sans forcément en comprendre tous les arguments musicologiques, il informe sur l’accueil a posteriori d’un compositeur comme Massenet et cherche à voir quelle influence il aura eu chez de grandes figures a priori assez lointaines du style du compositeur.

  • Massenet aujourd’hui : Héritage et postérité
  • Sous la direction de Jean-Christophe Branger et Vincent Giroud
  • Vincent Bergeot : Avant-propos
  • Philippe Fénelon : Préambule
  • Jean-Christophe Branger et Vincent Giroud : Introduction
  • Lesley A. Wright (traduction : Jacqueline Disegni) : La mort de Massenet : réactions des contemporains
  • Clair Rowden : Mémorialisation, commémoration et commercialisation : Massenet et la caricature
  • Vincent Giroud : Le centenaire de la naissance : Massenet en 1942
  • Jean-Christophe Branger : Massenet post mortem : le jugement des compositeurs
  • John Humbley : Les premiers interprètes de Massenet au disque : inventaire préliminaire
  • Bruno Sebald : Georges Thill, interprète de Massenet : ses enregistrements historiques
  • Sylvia L’Écuyer : Trois grands interprètes de Massenet : Richard Bonynge, Joan Sutherland et – Huguette Tourangeau
  • Cécile Auzolle : Massenet au Palais Garnier dans l’entre-deux-guerres : l’action de Jacques Rouché
  • Francis Claudon : Don Quichotte chez Liebermann et quelques autres
  • Jonathan Parisi : Mettre en scène Cendrillon : d’Albert Carré (1899) à Benjamin Lazar (2011)
  • Steven Huebner : Entre Massenet et Wagner :Les enjeux de l’influence chez Debussy
  • Michele Girardi (traduit de l’italien par Lisa Guigonis) : Massenet à Puccini, « Heureux de votre grand triomphe » : un maître français pour un génie italien
  • Philippe Blay : Du père au pair : Reynaldo Hahn et Jules Massenet
  • Philippe Cathé : Charles Kœchlin , « Souvenirs de la classe Massenet »
  • Yves Balmer – Christopher Brent Murray : Jules Massenet : un improbable « modèle » pour Olivier Messiaen ? Contribution à l’étude de la réception de Massenet au XXe siècle
  • Gérard Condé : Comment Massenet est redevenu actuel : une redécouverte au fil d’un itinéraire personnel
  • Collection : Les Cahiers de l’Opéra Théâtre
  • Publications de l’Université de Saint-Étienne
  • ISBN 978-2-86272-654-0
  • 471 pages

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