Fêtes Vénitiennes à l’Opéra-Comique

Prologue : Émilie Fonnard (La Folie)

Prologue : Émilie Fonnard (La Folie), Emmanuelle de Negri (La Raison)

Grand succès pendant cinquante ans, l’opéra-ballet Les Fêtes Vénitiennes d’André Campra a depuis disparu des scènes. Mais William Christie et ses Arts Florissants nous proposent de découvrir une nouvelle partition de celui qui est considéré comme un lien entre Lully et Rameau. De Campra on connaissait déjà la tragédie lyrique Idoménée en disque chez Harmonia Mundi dirigé par Christie, Tancrède dirigé par Olivier Schneebeli sera aussi fixé sur disque dans les mois qui viennent chez Alpha… et dans l’opéra-ballet, Hervé Niquet a déjà enregistré Le Carnaval de Venise chez Glossa, créé onze ans avant nos Fêtes Vénitiennes. L’œuvre du musicien comRamence donc à être bien documentée (car à cela s’ajoutent messes, motets, motets, cantates,…) et il est à espérer que la production ici commentée sera immortalisée par une parution vidéo tant l’œuvre est superbe et la production remarquable.

Tout d’abord, l’œuvre apporte de superbes moments de musique et même un peu d’épaisseur aux histoires qui nous sont contées dans chaque entrée. En effet, nous sommes loin de l’entrée des Fleurs des Indes Galantes par exemple qui ravit par la beauté musicale, mais où tout le théâtre est expédié en une vingtaine de minutes avant que n’arrive un immense ballet! Ici chacune des entrées choisies par le duo Christie/Carsen a une construction assez équilibrée où les parties dansées son habilement intégrées à la trame dramatique. Car il faut bien l’avouer, nous n’avons pas entendu ici l’intégralité de la partition, puisque Campra composa rien moins que neuf entrées différentes au cours de la vie de l’œuvre. Ont été sélectionnées celles qui semblaient les plus pertinentes et intéressantes tant dramatiquement que musicalement, avec en plus un souci de cohérence. Si le prologue semble assez convenu avec toujours deux allégories qui se disputent la supériorité, les trois entrées qui suivent montrent des situations de plus en plus originales alors qu’avance la soirée.

Prologue

Prologue

Le Bal reste assez traditionnelle, voyant un maître prendre la place de son valet pour s’assurer de l’amour de sa belle… sauf qu’en plus de cette trame habituelle, nous assistons à un superbe duel entre musique et danse, véritable centre de l’entrée. La suite sera plus traditionnelle avec un petit air italien pour l’amante et de grandes danses. Les Sérénades font diablement penser à l’histoire du Carnaval de Venise du même Campra, mais en plus de ce séducteur et des trois femmes, on trouve aussi la fortune dans un ballet assez originale sur sa forme. Enfin L’Opéra avec beaucoup de références à la tragédie lyrique. Le début voit deux acteurs discuter et comparer la situation à celle de Renaud et Armide dans la tragédie de Lully… puis lors de la représentation de l’opéra, c’est véritablement une parodie de tragédie, avec les bergers obligés, l’air virevoltant et transparent d’un dieu… et la descente du mal dans un tourbillon de vent.

Le Bal : Marcel Beekman (Le Maître de Chant), Marc Mauillon (Alamir), Cyril Auvity (le Maître de Danse)

Le Bal : Marcel Beekman (Le Maître de Chant), Marc Mauillon (Alamir), Cyril Auvity (le Maître de Danse)

Musicalement, on se trouve véritablement dans le lien entre Lully et Rameau dans le sens où l’orchestre n’a pas encore la fulgurance de ce dernier, mais commence à s’éloigner de la rigueur de Lully à certains moments. On sent l’influence italienne qui pointe ici bien sûr lors des petits airs italiens qui se retrouvent dans chaque entrée, mais aussi par un lyrisme plus débridé qui côtoie la déclamation lullyste des tragédies. Ainsi les parties plus dramatiques comme lors du début de l’entrée Les Sérénades voient les deux amantes trahies se livrer dans des formes classiques avant de dévoiler des ressources plus démonstratives. Un savant mélange donc pour le chant, mais aussi pour la musique. Campra se montre particulièrement inventif dans les ambiances, les rythmes… chaque passage est très représentatif de ce qui est dit et subit sur scène. Bien sûr, on retiendra aussi les citations dont un certain nombre d’Atys dans le duel entre les maîtres de chant et de danse dans l’entrée Le Bal. Respect donc et même admiration sans doute pour le fondateur Lully, mais aussi innovations qui annoncent Rameau.

Le Bal : Reinoud van Mechelen (Thémir)

Le Bal : Reinoud van Mechelen (Thémir)

Ils s’étaient en partie manqués l’année dernière suite à un problème de santé de William Christie (il n’avait pas été en mesure de diriger les représentations de Platée mais gageons qu’il surveillait tout de même d’un œil protecteur!), mais cette année le duo Christie/Carsen se reforme pour un spectacle splendide. Visuellement, Carsen signe une production d’un beau classicisme mais où percent ses habitudes. Toute l’œuvre va utiliser les mêmes blocs de décors mobiles qui montrent d’abord les façades d’une place vénitienne puis une tapisserie rouge à motifs après rotation et déplacement qui permet très bien de signifier l’intérieur d’un palais ou d’un opéra. Ainsi, au gré des mouvements des personnages et des situations, ces blocs vont clôturer ou ouvrir la scène, permettant les entrées et sorties des personnages par des portes dissimulées. Les différentes dispositions nous emmènent donc d’une place vers une antichambre puis une salle de bal, puis ce sont les canaux, les loges d’un théâtre ou la scène du théâtre… l’espace est superbement occupé et varie parfaitement l’espace. A ces décors s’ajoutent des costumes richement détaillés, tous dans des tons de rouge ou de noir ou presque. Bien sûr, les lumières sont comme toujours avec Carsen très travaillées et la direction d’acteur fluide et bienvenue.

Les Sérénades : Emmanuelle de Negri (Lucile), Émilie Renard (Isabelle)

Les Sérénades : Emmanuelle de Negri (Lucile), Émilie Renard (Isabelle)

Dans ces décors et costumes, Carsen nous montre les actions sans les sur-interpréter, avec beaucoup de justesse. Le prologue peut faire craindre légèrement une actualisation tout de même bien difficile pour un opéra-ballet, mais les touristes qui arrivent à Venise vont vite revêtir les costumes et déguisements d’époque pour le carnaval… et on ne les reverra qu’en toute fin de l’œuvre, sonnés par la nuit de débordements qu’ils ont passés. L’œuvre fait appel à plusieurs allégories ou personnages d’utilité… et chacun est fort bien caractérisés. Ainsi le Carnaval se voit représenté par une immense marionnette qui domine la scène, alors que La Folie, La Raison et la Fortune sont immédiatement reconnaissables par leurs atours : robe provocante pour la première, tenue de religieuse pour la seconde, et robe-« roulette » pour la dernière accompagnée par sa suite dont la robe constitue les tables de jeu. Conscient que l’humour est nécessaire dans ce registre, de nombreux détails prêtent à souris durant toutes les entrées. Difficile enfin de ne pas sourire en voyant l’auto-parodie dans la dernière entrée : sol noir brillant, des fleurs rouges sur le sol, une grande héroïne avec une robe rouge… nous retrouvons ici l’image de l’Armide de Lully montée en 2008 par le même duo Christie et Carsen au Théâtre des Champs Élysées.

Les Sérénades : Élodie Fonnard (La Fortune)

Les Sérénades : Élodie Fonnard (La Fortune)

L’un des éléments importants reste bien sûr la danse et l’intégration des ballets dans la trame du metteur en scène. Comme pour Platée, Robert Carsen sait très bien mélanger les deux éléments et même intégrer les danses pour donner vraiment sens à certains passages, n’hésitant pas à confier certains passages de danse à des chanteurs et donc à intégrer les rôles chantés dans la danse. L’exemple le plus abouti est la Folie dans le Prologue où la chanteuse (Émilie Renard) se mêle régulièrement aux autres danseuses pour former un tout d’où une voix se dégage sans que visuellement il n’y ait de rupture. Les chorégraphies sont assez variées, depuis les inspirations baroques et historiques jusqu’à un modernisme un peu étrange mais qui se marie bien avec la musique et les décors. On regrettera juste les quelques cris des danseurs qui semblent bien superflus vu la beauté de la musique.

L'Opéra : Cyril Auvity (Adolphe), Marc Mauillon (Damire)

L’Opéra : Cyril Auvity (Adolphe), Marc Mauillon (Damire)

L’interprétation musicale est au niveau de l’enjeu et de la mise en scène. Dès les premières notes, les Arts Florissants nous rappellent pourquoi ils disposent d’une place à part dans le panorama des ensembles baroques : la netteté des pupitres, la beauté du son, l’absence de maniérisme… et la grande maîtrise technique! William Christie dirige la partition en utilisant toutes les ressources possibles de cet instrument d’exception : le continuo est superbe et varié, les ensembles larges sans être épais, de l’énergie sans débordement… et un vrai sens de la danse et du théâtre. Chacune des parties est admirablement ciselée et construite pour mettre en valeur tantôt l’ambiance, tantôt le rythme ou tantôt le drame. Une véritable leçon! Mais William Christie peut aussi se féliciter du travail vocal car il dirige aussi le chœur des Arts Florissants qui est un enchantement : la diction est parfaite, les chanteurs très impliqués tant vocalement que scéniquement… un ensemble remarquable. Et les solistes doivent aussi beaucoup à William Christie car nombre d’entre eux sont passés par le Jardin des Voix et ont donc eu la formation du maître de la musique baroque française.

L'Opéra : Emmanuelle de Negri (Lucie), Rachel Redmond (Léontine)

L’Opéra : Emmanuelle de Negri (Lucie), Rachel Redmond (Léontine)

Les seules légères déceptions sont Sean Clayton et Geoffroy Buffière dans les deux sages où le trait est un peu forcé… sinon on ne sait que saluer le plus dans la distribution… Beaucoup de fortes personnalités, une diction incisive, un sens du style parfait, une crédibilité sans faille… tout cela montre un choix dans chaque rôle assez impressionnant de réussite. Chez ces dames, quatre dessus admirables et assez différenciés pour ne pas que la lassitude apparaisse. Ainsi Emilie Renard s’impose par une grande présence et un accent d’une belle force : que ce soit en Folie ou dans le rôle de l’amante trahie Isabelle, elle donne vie à son personnage de superbe manière. Élodie Fonnard peine légèrement à s’imposer dans la première entrée malgré un beau timbre et un air italien finement mené, mais sa prestation dans le rôle de la Fortune par contre emporte l’adhésion. Rachel Redmond, avec une voix plus ronde, fait la démonstration de tout son talent vocal dans la deuxième entrée où son air italien impressionne par la facilité… mais elle n’en est pas moins superbe dans la déclamation de L’Opéra où le tragique prend vie. Mais malgré tous ces bonheurs, Emmanuel de Negri se hisse toujours plus haut. En trois rôles elle se montre d’un naturel confondant et d’un style sidérant. Sa Raison possède ce qu’il faut de ridicule, alors que dans Les Sérénades sa Lucile triomphe au bout de trois mots et quelques notes. Enfin quelle agilité et quelle vivacité en Lucie pour la dernière entrée! La voix rayonne, le mot porte immédiatement… et la liberté est totale pour cette artiste vraiment sidérante!

L'Opéra : Rachel Redmond (Léontine)

L’Opéra : Rachel Redmond (Léontine)

Chez les hautes-contre, là encore énormément de bonheur puisque sont réunis trois personnalités très différentes mais toute aussi marquantes! Dans les rôles de caractère du Maître de Musique et du Maître de Chant, Marcel Beekman montre sa voix étrange qui lui permet de composer des personnages ridicules à souhait sans pour autant malmener le chant : précieux comme il convient, il donne à ces personnages une stature à part, usant d’effet de voix et de virtuosité débridée. Cyril Auvity quand-à lui se trouve plus dans un registre de ténor pour ses trois rôles. Son Maître de Danse répond avec gourmandise au personnage de Beekman sans rien lui céder sur la virtuosité. Le suivant de la fortune ensuite ne dispose que d’une apparition, mais admirablement portée par un style toujours parfait. Enfin le rôle d’Adolphe dans L’Opéra lui permet de retrouver son complice Marc Mauillon pour un duo parfait. Enfin le plus jeune des trois : Reinoud Van Mechelen. Si la diction est légèrement moins nette que celle d’Auvity, la voix possède plus de légèreté et de grâce. Son Thémir manque d’espace pour véritablement se développer, mais sa prestation en Zéphir est tout simplement parfaite, usant d’un souffle infini pour nous proposer un air d’une beauté sidérante. Là encore donc trois grands interprètes!

L'Opéra : Reinoud van Mechelen (Zéphyre), Rachel Redmond (Léontine)

L’Opéra : Reinoud van Mechelen (Zéphyre), Rachel Redmond (Léontine)

Puis viennent les deux basses… ou qualifiées comme telles! Pour François Lis, cela ne fait aucun doute dès son arrivée dans le rôle de Carnaval! Présence magistrale, voix sonore et sombre, la basse s’affirme ici comme une force de la nature. Sa prestation dans Les Sérénades lui permet de nuancer encore plus pour nous distiller de superbes nuances et un personnage finalement attachant. Pour Marc Mauillon, il est plus étrange de le qualifier de basse tant la voix est claire, et l’artiste capable de tenir une tessiture très haute! Avec deux rôles (Alamir dans la première entrée, et Damir/Borée dans la dernière), le chanteur se montre à son meilleur : comme toujours avec lui, on profite du texte parfaitement. Mais à cela s’ajoute un vrai instinct dramatique qui lui fait vivre le texte. Vivacité et naturel là aussi se révèlent les meilleures armes d’un chanteur au style si sûr.

L'Opéra : Marc Mauillon (Damire), Rachel Redmond (Léontine)

L’Opéra : Marc Mauillon (Damire), Rachel Redmond (Léontine)

Au final, la représentation s’impose immédiatement comme un grand moment : moment de musique, moment de chant, moment de gaité… tout est réuni ici pour le plus grand plaisir de tous les spectateurs et interprètes si on en juge par les saluts qui clôturent ce soir de première!

La représentation du 30 janvier sera retransmise en direct que Culturebox… à voir d’urgence pour ceux qui n’ont pas eu la chance de voir le spectacle en salle!

  •  Paris
  • Opéra-Comique
  • 26 janvier 2015
  • André Campra (1660-1744), Les Fêtes Vénitiennes, Opéra-ballet en un prologue et trois entrées
  • Mise en scène, Robert Carsen ; Décors, Radu Boruzescu ; Costumes, Petra Reinhardt ; Lumières, Robert Carsen – Peter van Praet ; Chorégraphie, Ed Wubbe
  • Prologue : Le Carnaval, François Lys ; La Folie, Émilie Renard ; La Raison, Emmanuelle de Negri ; Démocrite, Sean Clayton ; Héraclite, Geoffroy Buffière
  • Le Bal : Alamir, Marc Mauillon ; Thémir, Reinoud Van Mechelen ; Iphise, Élodie Fonnard ; Maître de chant, Marcel Beekman ; Maître de danse, Cyril Auvity ; Un masque, Reinoud van Mechelen
  • Les Sérénades : Léandre, François Lis ; Isabelle, Émilie Renard ; Lucile, Emmanuelle de Negri ; Irène, Rachel Redmond ; La Fortune, Élodie Fonnard ; Un Suivant de la Fortune, Cyril Auvity
  • L’Opéra : Damire/Borée, Marc Mauillon ; Adolphe/Berger, Cyril Auvity ; Léontine/Flore, Rachel Redmond ; Lucie/Bergère, Emmanuelle de Negri ; Maître de chant, Marcel Beekman ; Rodolphe, François Lis ; Zéphyr, Reinoud Van Mechelen
  • Les Arts Florissants
  • William Christie, direction

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