Tannhäuser : la solitude de l’artiste

decca_tannhauser_copenhagueLa place centrale que prend l’artiste dans Tannhäuser semble avoir bien souvent donné des idées aux metteurs en scène. Que ce soit le peintre chez Robert Carsen, ou l’élément d’espoir chez Sebastian Baumgarten à Bayreuth, on nous propose souvent de nos jours des visions un peu décalées du poète. Ici, on retrouve bien l’écrivain… mais si dans l’histoire, la passion est l’élément qui isole notre artiste, c’est ici l’inspiration créatrice qui s’oppose à une bourgeoisie figée et hautaine. En faisans un parallèle entre ce que vécu Wagner à son époque et Tannhäuser, le metteur en scène pouvait tenir une bonne idée. Malheureusement, bien des moments n’arrivent pas à convaincre tant l’idée est imposée sur une musique qui ne peut venir compléter ce que l’on voit et même vient en contradiction totale avec l’image.

Alors qu’il avait déjà mis en scène un Ring au même endroit dont la publication a été globalement bien reçue par les critiques, on pouvait espérer d’Kasper Holten une vision fort intéressante. Malheureusement, rapidement on est frappé par une volonté d’imposer son idée première, sans vraiment tisser un lien avec la musique de Wagner.

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Dès l’ouverture le décor nous montre un intérieur bourgeois de la fin du XIXème siècle où Tannhäuser tient la place central à son bureau, sosie de Richard Wagner avec son béret. Alors que l’atmosphère reste bourgeoise au début avec l’arrivée de la femme du poète et de son fils, l’apparition de l’inspiration en la personne d’une Vénus dominatrice et sardonique vient plonger notre artiste dans une folie créatrice. S’en suit une déformation du réel, où les serviteurs de la maison se lancent dans une bacchanale endiablée, les escaliers forment un labyrinthe… Tannhäuser se lance dans l’écriture et tous les supports possibles et imaginables reçoivent sa prose : les serviteurs, les escaliers, sa femme, son fils (ce qui n’est pas sans rappeler Walter dans la mise en scène de Katarina Wagner des Meistersinger von Nürnberg). Si cette vision peut assez bien se coller sur la musique, l’entrée réelle de Vénus commence à poser problème. Ainsi, alors que la musique se fait sensuelle et enivrante, notre déesse reste toujours aussi hautaine et froide, à tel point qu’on en vient à ne pas comprendre les paroles passionnées du poète ou même ses propres paroles : alors qu’elle le chasse, elle reste totalement impavide à déchirer des papiers sans la moindre violence ou passion. Son attitude froide et autoritaire créé une distance et une froideur qui enlève toute la sensualité de ce duo passionné. C’est finalement en déchirant son œuvre achevée que le poète se libère de cette folie créatrice et revient au monde réelle… La suite de l’acte est vite emporté sans grand intérêt du point de vu scénique, si ce le côté antipathiques donné aux amis du poète.

Elisabeth

Elisabeth

Pour le deuxième acte, nous restons bien sûr dans ce même salon mais qui est cette fois totalement réaliste. Cet acte reste le plus traditionnel de la mise en scène puisqu’il nous montre exactement ce que propose la musique, sans vouloir vraiment continuer sur l’exploration de ce qui avait été posé dans le premier acte. La seule chose inhabituelle est la présence de Vénus… ce qui a tout de même déjà été montré dans d’autres mises en scènes. On notera les commentaires rajoutés par le « public » sur scène pour faire plus « vrai » sans doute lors de la confrontation des chanteurs (et l’absence de l’air de Walter). Beaucoup de petits détails dans le jeu des choristes semblent vouloir compenser une vision que le metteur en scène doit trouver trop traditionnel, comme le bourgeois qui s’endort, les femmes se battant pour saluer le Landgrave… Comme dans le premier acte, la pénombre règne en maitre sur scène puisque seule l’entrée des convives se voit éclairée, le reste de l’acte restant dans une pénombre assez lassante. La fin renoue tout de même avec les idées du premier acte. Tannhäuser trouve en effet l’inspiration qui l’avait gagnée au cours de l’acte et note dans son calepin ses idées plutôt que de se préparer à sa rédemption. Plutôt qu’un repentir sincère, cette fin d’acte semble être l’apothéose du pouvoir de Vénus.

Tannhäuser et Vénus

Tannhäuser et Vénus

Le troisième acte montre toujours le même salon bourgeois, mais cette fois déstructuré et dans lequel se trouve une petite pièce fermée à tous où Tannhäuser écrit sans relâche. Et c’est cet acte qui va être le moins cohérent. En effet, on se demande rapidement ce que viennent faire ici les mêmes bourgeois qui avaient condamné le poète : ce sont eux qui reviennent de Rome ? Image assez forte par contre que celle d’Elisabeth face à cette porte clause chantant sa prière pour un homme perdu dans son délire, si proche et pourtant inaccessible. C’est aussi face à cette porte que Wolfram (qui portait au début de l’acte le béret et la veste de Tannhäuser avant de s’en débarrasser au fur et à mesure) chantera l’Hymne à l’étoile. La lumière mourante devenant son modèle littéraire tombé de son piédestal et non la sainte Elisabeth. On comprend ensuite à quoi Tannhäuser a passé son temps alors qu’il aurait dû être en pèlerinage : il a rédigé un livre racontant ce voyage sous l’effet de l’inspiration qui lui est venue en fin de deuxième acte. Et c’est ce il va réciter et lire son œuvre à Wolfram au lieu de lui expliquer ses aventures. Du coup, ce grand monologue poignant et dramatique perd tout son sens tant il en devient fabriqué et non vécu. La faute n’en est pas au chanteur, mais bien au metteur en scène qui nous ramène toujours à ce texte auquel se raccroche l’artiste. Loin de dépeindre le désespoir de l’homme, ce dernier semble au contraire fier de ce qu’il chante car sorti de son imagination prolixe. Ce sera la découverte du corps de sa femme qui lui fera retrouver la raison avant de s’effondrer. Le chœur des pèlerins revient alors… et ce sont alors les dames choquées au deuxième acte qui font l’éloge de l’œuvre de l’artiste, brandissant son dernier ouvrage alors qu’une plaque commémorative descend des cintres. Aucune rédemption donc ici et un final qui perd lui aussi de sa force tant la musique grandiose et puissante se trouve en contradiction avec l’image de cette bourgeoisie élevant un mort au rang de grand justement parce qu’il est mort.

Cette mise en scène est donc loin de convaincre par un manque de continuité (le deuxième acte semble en grande majorité déconnecté du reste de l’intrigue), mais aussi par des choix qui n’arrivent pas à convaincre et enlèvent finalement toute puissance à l’œuvre, montant scène et musique l’un contre l’autre.

Tannhäuser

Tannhäuser

La partie musicale est plus convaincante, même si elle est loin d’être inoubliable.

Le chef d’orchestre Friedmann Layer conduit la partition avec métier et sans faute de goût, mais on cherche en vain la passion et la vie qui peut se dégager de certains passages de la partition, l’orchestre reste toujours un peu en retrait et n’a jamais cette pâte puissante et délicate que peut prendre la partition. De même, les chœurs sont assez homogènes (malgré quelques flottements durant le deuxième acte), mais l’impact n’est pas là lors des grands moments des pèlerins par exemple.

Pour les solistes, on saluera la prestation de Ioannis Marinos en pâtre/fils qui chante assez juste mais avec une voix trop peu puissante. L’ensemble des chanteurs est plutôt bien distribué et Stephen Milling règne en maître ici avec cette voix de basse pleine d’autorité et de noblesse. Son Landgrave possède la stature et une certaine jeunesse qui font plaisir à entendre. Le Wolfram de Tommi Hakala reste malheureusement trop anonyme avec une voix un peu grise et un manque de poésie dans le phrasé. Bien sûr, le rôle est hanté par de grands interprètes, mais ici le chanteur ne propose ni une vision lyrique ni une vision de mélodiste, restant dans une distance qui semble peu volontaire. Il n’est pas aidé il faut le dire par une mise en scène qui en fait un homme blafard cherchant à imiter son modèle Tannhäuser.

Au contraire, Vénus est fortement marquée par la mise en scène qui en fait un personnage central et très caractérisé. Susanne Resmark semble particulièrement en phase avec la vision du metteur en scène pour créer une Vénus froide et dure et la voix semblerait plus à son aise en Ortrud ou Brünnhilde guerrière qu’en déesse de l’amour. Les demi-teintes sont rares et la sensualité absente. On notera aussi un aigu précaire et un certain flottement dans le chant qui déstabilise durant le premier acte.

Tina Kiberg fait une entrée plutôt terne. Alors qu’Elisabeth se réjouit du retour de son mari, la voix ne se libère pas et manque de cette féminité que savent donner certaines chanteuses pourtant plus héroïques à la base (on pensera à Nina Stemme par exemple). La voix reste dure, avec un aigu raide et sans lumière. Mais cette voix va finalement trouver son emploi par la suite où le drame que vit l’épouse se trouve renforcé par une voix plus sombre et moins lumineuse. Plus à l’aise dans le drame que dans la réjouissance, la chanteuse nous délivrera une prière très émouvante et forte.

Mais celui qui retient l’attention est Stig Andersen. Après avoir impressionné en Siegfried, il s’empare du rôle terrible de Tannhäuser sans frémir. A aucun moment on ne sent la fatigue arriver. Même si le chanteur ne possède pas la voix la plus belle qui soit, avec un aigu assez métallique et nasal, il conserve une grande intégrité sans jamais forcer ou tricher dans son chant. Sa composition, dans les limites que lui impose la mise en scène, est très fouillée et d’une grande force. Les hallucinations et la folie trouvent écho devant l’investissement du chanteur tant scénique que vocal. Avec une voix héroïque sans pour autant être monolithique, il s’impose véritablement comme l’intérêt principal de cette production.

On l’aura compris, c’est une relative déception que cet enregistrement de Tannhäuser. La mise en scène n’arrive pas à emporter l’adhésion par un manque de logique et de cohérence avec la musique, alors que la distribution est largement dominée par un Stig Andersen qui est peut-être le seul vrai intérêt de cet enregistrement.

  • Richard Wagner (1813-1883), Tannhäuser
  • Mise en scène, Kasper Holten ; Décors et costumes, Mia Stensgaard ; Lumières, Asa Frankenberg, Mikael Sylvest ; Chorégraphies, Signe Fabricius
  • Hermann, Stephen Milling ; Tanhäuser, Stog Andersen ; Wolfram von Eschenbach, Tommi Hakala ; Walther von der Vogelweide, Peter Lodahl ; Biterolf, Kjeld Christoffersen ; Heinrich der Schreiber, Peter Arnoldsson ; Reinmar von Zweter, Jens Bruno Hansen ; Elisabeth, Tina Kiberg ; Venus, Susanne Resmark ; Ein Knabe, Ioannis Marinos ; Vier Dienerinnen, Anna Rydberg, Karen Dinitzen, Anne Kleinstrup, Lene Freil
  • Orchestre de l’Opéra Royal du Danemark
  • Chœur de l’Opéra Royal du Danemark
  • Friedemann Layer, direction
  • 2 DVD DECCA 074 3390. Enregistré l’Opéra Royal du Danemark, Copenhague, en Décembre 2009

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