Archives : Platée dans le monde de la mode, Paris 2014

Archive toujours, mais d’actualité puisque cette même production a été reprise à Vienne ce mois-ci normalement pour des représentations, mais finalement ce ne sera que pour une captation en vue d’un DVD. Peu de changement dans la distribution, mais William Christie retrouve la direction de son ensemble contrairement aux représentation de 2014 à Paris.

Dès l’annonce de la saison, Platée figurait comme l’un des sommets parisiens… William Christie et Robert Carsen nous promettaient déjà de belles réalisations tant musicales que scéniques, et la distribution alignait dans les rôles secondaires des noms plus que familiers dans ce répertoire ! Malgré le repos forcé du chef des Arts Florissants, le succès est au rendez-vous…

Robert Carsen a déplacé l’intrigue du marais de la nymphe vers le milieu du luxe et de la mode… Platée n’est donc plus un être étrange, mais un être en décalage par rapport à son milieu. Voulant se faire accepter par un milieu très « branché », elle accumule les gaffes sans réussir à toucher ces personnes très froides. Tout au long de la soirée, le décor très graphique (avec ces parois noires et réfléchissantes, ces meubles blancs ou acier) sera presque unique pour les trois actes, de gros éléments venant signifier le lieu voulu par le metteur en scène (le bar, l’escalier de défiler, le grand lit). Carsen a bien compris la satyre originale de la pièce et nous la restitue avec force et intelligence. Sa production est non seulement graphiquement belle, mais elle possède aussi beaucoup de fluidité et de naturel dans sa direction d’acteurs. Chaque rôle est détaillé, travaillé… beaucoup de détails que ce soit chez les chanteurs, les acteurs ou le chœur : on voit chaque personne du chœur qui a son attitude, sa façon d’occuper son temps. On assiste à des apartés (souvent Mercure/Cithéron) très significatifs alors même qu’ils restent silencieux, des entrées-sorties très bien réglées… Il faut dire que Robert Carsen peut s’appuyer sur une troupe vraiment impliquée dans le travail. Après les représentations de Vienne et encore des répétitions pour Paris, les chanteurs sont assez parfaits dans leurs prestations scéniques. Et puis Carsen sait ménager petit à petit une évolution dans le personnage principal… petit à petit Platée passe du ridicule au triste… Elle nous fait bien sûr beaucoup rire à son entrée, mais on finit par avoir de l’empathie pour cette personne rejetée et moquée par un milieu cruel et violent qui se joue d’elle pour donner une leçon à un autre : mépris et ridicule assez violents.

Acte III, ballet

Concernant les ballets, l’intégration dans le cours de l’œuvre est assez remarquable. La pertinence et l’intelligence des réalisations font que jamais on ne trouve longuet leur présence. Habilement habités aussi derrière les danseurs par une action des protagonistes, variés en fonction des situations, allant d’une inspiration baroque à une danse très contemporaine, depuis la robotique froide jusqu’à un érotisme très explicite (d’où l’avertissement pour les moins de 12 ans !)… tout est là, varié, décalé ou très démonstratifs. Grande réussite tant pour le travail du chorégraphe que pour le metteur en scène et les danseurs. A cet égard, il faut saluer la prestation de tous ces danseurs qui sont d’un ensemble parfaits dans bien des situations et qui donnent beaucoup d’énergie tout au long du spectacle !

Acte I

Le remplacement de William Christie par Paul Agnew pouvait faire craindre une petite baisse de tension et de vie au niveau de l’orchestre… si on ne peut juger de ce qu’aurait fait William Christie, on peut tout de même dire que la direction du chef écossais est particulièrement vivante et précise. S’appuyant sur un orchestre vraiment virtuose, Paul Agnew nous donne à entendre une Platée un peu sèche mais jamais cassante, évitant l’amollissement de certains passages, tendant toujours à faire danser ou vivre l’histoire. Beaucoup de travail sur les couleurs et les rythmes ! Et n’oublions pas non plus le chœur des Arts Florissants qui se montre comme toujours impeccable de diction et de beauté sonore, mais qui est aussi un acteur majeur ici, prenant son rôle de foule fan de la mode très à cœur d’un bout à l’autre.

Acte II : Simone Kermes (La Folie)

Ce qui est à souligner dans cette production, c’est la très très grande qualité des seconds rôles dans la distribution… On a bien quelques petites désillusions, comme le couple divin Jupiter/Junon… Lui impressionne par sa prestance et son jeu mais la voix n’a pas un grand impact. Le Momus de l’opéra (João Fernandes) aurait vocalement été autrement plus tonnant et royal. Et pour Junon, Émilie Renard est tout bonnement transparente tant vocalement que scéniquement. Sa partie est courte, mais on pouvait espérer quand même une voix plus tonnante et violente, propre à rendre toute la rage du personnage… et là rien de tel n’est visible ou même écoutable… João Fernandes donc se tire bien de sa petite partie avec une voix de basse plutôt belle même si elle n’est pas la plus précise qui soit. La Thalie de Virginie Thomas est très fraîche et fine…

Mais les trois révélations (enfin relatives vu qu’ils ont déjà éclatés dans d’autres productions !) restent Emmanuelle de Negri, Cyrile Auvity et Marc Mauillon. Honneur aux dames… Emmanuelle de Negri propose un double rôle comme ses collègues : Amour dans le prologue et Clarine dans le premier acte. Son apparition dans le prologue est parfaite : on connait sa musicalité et sa voix fraîche et sonore, mais en plus elle entre dans ce chérubin avec facilité : démarche un peu lourde, visage boudeur, intonation joueuse… Et sa Clarine est du même ordre dans le rôle de l’aide de Platée… gentille de face mais se moquant de sa maîtresse derrière son dos ! Chant et diction parfaite, jeu impressionnant de naturel.

Acte III : Cyril Auvity (Mercure), Marcel Beekman (Platée), Edwin Crossley-Mercer (Jupiter), Marc Mauillon (Citheron)

Cyrile Auvity entre en Thespis… et donne le ton avec un personnage endormi, jouisseur et fou. Là encore, le naturel de la composition immédiat… et le chanteur parfait dans toutes les situations : même la tête en bas, il continue à chanter comme si de rien n’était. Très confiant avec ses collègues pour certaines scènes, il se donne à fond. Puis le voici en Mercure tout serviable et pinçant… courant d’un bout à l’autre de la scène pour servir ses dessins, toujours là à agir, surveiller et prévenir. Là encore, prestation magnifique de ce ténor qui aurait sûrement été aussi une belle Platée… Et quel style et quelle diction !

Enfin Marc Mauillon… le chanteur est un peu timide hors de scène, mais là il fait une entrée fracassante en Momus du Prologue ! Stylé et presque hipster, il semble à l’opposée totale de son caractère assez sage et discret. Il brûle les planches et continuera dans un personnage plus en finesse en Cithéron, organisateur des fêtes dans le premier acte et courtisé par une Platée très entreprenante. Magnifique prestation très vive et alerte, toujours naturelle… Et puis cette voix claire de baryton qui tranche, cette diction précise et incisive, cette façon de colorer le texte pour lui donner toutes les pointes qu’on peut attendre… Magnifique encore une fois !

Acte II : Marcel Beekman (Platée), Simone Kermes (La Folie)

Le cas de Simone Kermes est étrange… La chanteuse détonne sérieusement dans une distribution rompue au style… avec ses attaques étranges, un français exotique, et un style plus italianisant (ou jazz même par moments !) que baroque français. Mais d’un autre côté, n’est-ce pas la folie ? Et du coup, cette bizarrerie n’est-elle pas partie intégrante du personnage ? Car si on enlève ses codes baroques propres au répertoire français, on se trouve face à une artiste totalement débridée, qui fait un show assez phénoménal dans le deuxième acte que ce soit par la danse et le chant, toujours concentrée dans sa partie… Donc quelque chose d’étrange mais de grandement impressionnant ! Seule sa diction reste un point faible au final si on accepte que La Folie soit décalée…

Acte II, Marcel Beekman (Platée)

Autre nouvel arrivant dans l’équipe « Christie », Marcel Beekman devait relever un défit de taille… chanter Platée bien sûr… mais en plus en ayant pour chef celui qui aura été pendant plus de 10 LA Platée idéale et marquante ! Et on ne peut dire qu’une chose : son défit est relevé avec beaucoup de brio et un art bluffant. La voix de ce chanteur n’est peut-être pas exactement celle qu’on peut attendre dans ce rôle de Haute-Contre créé par Jélyotte, mais la voix se plie sans soucis aux moindres désirs de Rameau et se coule avec bonheur dans ceux si particuliers de Platée. Le timbre manque peut-être un peu de rondeur ou de beauté, accentuant un peu trop le caractère étrange de Platée… mais c’est peu de choses face à l’inventivité et la facilité du chanteur qui chante le rôle sans jamais tricher, qui interprète sans caricaturer… et surtout qui sait suivant les indications de Carsen nous émouvoir pour un final pathétique et magnifique. Grand interprétation vocale et scénique qui tient l’œuvre d’un bout à l’autre sans jamais devenir grotesque ou de mauvais goût. Magnifique !

Et voici… Platée, c’est fini… spectacle attendu, triomphe immense aux saluts malgré quelques huées lors de l’arrivée de Robert Carsen… et maintenant on attend la diffusion sur Culturebox, sur France-Musique… et j’imagine et espère un futur DVD !

  • Paris
  • Opéra-Comique
  • 30 mars 2014
  • Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Platée, Comédie lyrique en un prologue et trois actes
  • Mise en scène, Robert Carsen ; Décors et Costumes, Gideon Davey ; Lumières, Robert Carsen / Peter van Praet ; Dramaturgie, Ian Burton ; Chorégraphie, Nicolas Paul
  • Platée, Marcel Beekman ; La Folie, Simone Kermes ; Thalie, Virginie Thomas ; Mercure / Thespis, Cyril Auvity ; Clarine / Amour, Emmanuelle de Negri ; Jupiter, Edwin Crossley-Mercer; Momus, João Fernandes ; Cithéron / Momus du Prologue, Marc Mauillon ; Junon, Émilie Renard
  • Les Arts Florissants
  • Paul Agnew, direction

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