Cadeau de Cecilia Bartoli à la Philharmonie

Comme presque tous les ans, Cecilia Bartoli nous a fait un cadeau de Noël en avance avec un récital paru au mois de novembre. Replongeant sur les traces de son splendide Sacrificium de 2009, elle repart sur les traces des castrats, mais cette fois en se centrant sur la figure emblématique de ces illustres chanteurs : Farinelli ! Cela nous vaut une pochette comme toujours très étrange, mais qui accroche l’œil, et des airs superbes même si nous avons moins d’inédits que souvent étant donné combien le répertoire de ce castrat a été enregistré de nombreuses fois notamment par Ann Hallenberg. Cette dernière a d’abord effectué une tournée avec Christophe Rousset, puis a publié il y a peu un disque qui permet d’entendre les variations annotées par Farinelli lui-même sur les partitions qui existent encore ! Bien sûr, toute sortie de disque par Bartoli est suivie par une grande tournée lui permettant de se montrer sous son meilleur jour. Mais au lieu cette fois de reprendre les airs enregistrés au disque, elle va aller piocher dans d’autres disques, voir dans des rôles chantés il y a peu… et même nous offrir une mise en scène ! Comme toujours, Cecilia Bartoli est très généreuse avec son public !

Entendre et voir Cecilia Bartoli en récital est toujours un moment à part. Si la version scénique lui permet de donner des portraits complets et splendides comme elle l’a pu être en Desdemona dans Otello de Rossini, Norma bien sûr ou encore cette Alcina fantastique l’année dernière… nous n’avons pas le spectacle de La Bartoli. En effet la mezzo-soprano italienne a une présence sur scène qui lui permet de fasciner le public même en enchaînant les airs. On sent un tel plaisir de chanter chez elle, un plaisir de communiquer avec le public, de lui offrir des moments superbes. Alors oui, certains parleront de minauderies, d’effets… peut-être, mais tout cela est tellement réalisé avec bonne humeur ! Et encore une fois, avec une telle générosité. Ainsi, le concert donné à la Philharmonie aurait pu n’être qu’un récital comme les autres avec une chanteuse immobile devant l’orchestre, chantant ses airs sans chercher trop à les vivres scéniquement. Mais non, voici que nous avons droit à une mise en scène certes minimaliste mais tout de même beaucoup plus lourde à gérer qu’un habituel récital. Ainsi, Bartoli restera tout le temps sur scène, avec une petite loge ouverte aménagée sur scène et un aide qui lui prêtera main forte pour ses changements de costumes ou de perruques. Si elle fait son entrée en homme avec cheveux courts et grande veste, elle va petit à petit se découvrir pour être en chemise, changer de perruque… puis mettre une robe avec encore une autre perruque pour incarner Cléopâtre chez Hasse et Haendel… et puis pour terminer la première partie c’est son magnifique costume inauguré pour la grande tournée Sacrificium qui sera de sortie avec plastron dorée en haut, pantalon noir et botes hautes en bas… et une grande traîne rouge comme une robe largement ouverte sur le devant ! Et voici notre chanteuse préférée qui va arpenter la scène, faire de mouvements de traîne durant le fameux « Nobil onda » ! Et puis il ne faut pas oublier les interactions avec les musiciens comme le trompettiste qui lui coupe la reprise du « Da tempeste » !

Photographie de publicité pour le disque « Farinelli »

La deuxième partie la voit arriver en tenue masculine de nouveau, mais plus sobre que dans le première partie : grande chemise à jabot blanche sur un costume noir… la chevelure nouée dans une grande queue de cheval. Puis une robe sobre, noir avec des broderies dorée pour la fin du programme. Mais c’était sans compter sur les bis… et voici qu’après de nombreux applaudissements, elle revient sur scène toujours avec cette même robe, mais remontée sur le devant, laissant apparaître pantalon noir et botes en cuir, montrant ainsi sa transformation pour le « Dopo notte » masculin où on retrouve la cigarette de la mise en scène d’Ardiodante de la mise en scène de Christof Loy lors de sa prise de rôle en 2017. Par la suite, la robe retrouvera sa position normale alors que hautbois et trompette viennent rivaliser de virtuosité avec elle… et après encore une grande salve d’applaudissements, elle revient dans sa tenue du « Nobil onda » mais avec en plus un panache de plume qu’elle jettera dans une sortie scénographiée afin d’indiquer que tout est fini ! Il aurait été si simple de ne présenter qu’un récital… mais la générosité toujours !

A Naples lors du concert de la tournée Sacrificium.

Le programme étrangement ne fait pas tant que ça la part belle au dernier disque avec au contraire une bonne partie des airs issus de son récital Sacrificium… mais elle va aussi chercher dans Opera Proibita, Dolce Duello, ses rôles chantés intégralement… c’est en fait un grand mélange, la chanteuse cherchant sûrement avant tout à se faire plaisir dans des airs qu’elle aime. On notera la recherche concernant les parties musicales avec deux Haendel qui ne sont certes pas rares, mais par contre un concerto per tromba de Johann Friedrich Fasch avant le concerto per flauto de Johann Joachim Quantz. Dans les deux cas les pièces sont intéressantes car il est assez rare d’entendre un concerto pour trompette et que dans les deux cas ils sont joués par des musiciens issus de l’orchestre qui impressionnent par la qualité d’exécution et la sensibilité. Car c’est là le moment de saluer la qualité des Musiciens du Prince-Monaco. L’ensemble a été fondé il y a un peu plus de trois ans et placé sous la direction artistique de Cecilia Bartoli. Il avait déjà montré ses qualités dans le récital de Javier Camarena consacré à Manuel Garcia (le père de La Malibran et de Pauline Viardot !) mais le répertoire est différent ici. Et on est impressionné par la netteté des ensembles, par l’investissement total de chacun, par l’inventivité des accompagnements… Le son est superbe et coloré sans pour autant être lourd. C’est vraiment un grand ensemble et on se demande même pourquoi le disque n’a pas été enregistré avec eux qui font pourtant toute la tournée. Leur chef Gianluca Capuano les dirige avec beaucoup de finesse et surtout suit parfaitement la chanteuse. Car dans ce répertoire, il faut être très attentif et si Cecilia Bartoli est sans doute très méticuleuse sur les répétitions, il y a tout de même quelques moments assez compliqués à mettre en place surtout avec une chanteuse qui se balade d’un bout à l’autre de la scène sans regarder le chef ! On retiendra ainsi le bis « Nobil onda » où, pressée par son serviteur, Bartoli accélère le tempo et où l’on voit l’orchestre répondre immédiatement à cette accélération !

Photographie de publicité pour le disque « Farinelli »

Que dire de Cecilia Bartoli ? Il a été décrit plus haut son investissement scénique… mais il faut aussi bien sûr parler de la voix, de la technique, de la musicalité… et tout ceci est tellement parfait depuis de si nombreuses années ! Les débuts sont peut-être un peu moins sonores que par la suite avec un petit temps de chauffe, mais le programme est fait de telle manière qu’elle peut se permettre pour les deux premiers airs de privilégier le souffle et les nuances à la puissance. Et il y a déjà ces variations si belles et hypnotiques, ces aigus filés à l’envie… Comment ne pas être saisi devant la lenteur et la musicalité à fleur de peau de cet air de Merope « Sposa, non mi conosci » où chaque reprise est variée à l’envie, avec des subtiles modifications de la ligne ou de la dynamique pour que chaque fois nous entendions une émotion différente, un sentiment profond qui vient compléter les autres. Plus tard dans la soirée, c’est dans le « Lascia la spina » qu’elle arrêtera le temps pour un air d’une plénitude et d’une beauté rarement entendue. Cet air est souvent donné, mais jamais ou très rarement une telle plasticité et aussi une telle émotion. Car c’est là une des immenses qualités de Cecilia Bartoli : on la réduit trop souvent aux airs de bravoure alors qu’elle est aussi miraculeuse dans ces airs lents où l’émotion est immédiate par une sincérité désarmante et une technique qui se met totalement au service de l’art. Bien sûr, la virtuosité est aussi au rendez-vous avec ces fusées, ces vocalises serrées et variées. L’exemple parfait en est bien sûr ce « Nobil onda » de Porpora où elle va nous montrer toute la grammaire baroque sans pour autant que l’on entende une démonstration : c’est simplement la musique qui semble indiquer de faire ces variations et ces décorations magnifiques ! Quel que soit le sentiment, la voix semble y répondre et Cecilia Bartoli sait aussi bien nous faire sourire d’extase que nous montrer une face plus sombre. Difficile de documenter tous ces airs tant chacun est une pépite chantée avec un art tel qu’on en vient à se demander comment on pourrait le chanter autrement… et il faut bien avouer que pour certains airs, ils ont été confisqués par La Bartoli pour de nombreuses années malgré toutes les nouvelles voix qui viennent sur ces terres des castrats.

Saluts lors du concert à Baden-Baden

Quel moment magique. La communion entre la chanteuse et le public est parfaite. L’écoute, la retenue dans l’auditoire montre combien il a été capté immédiatement par la voix et la personnalité de Cecilia Bartoli. Et loin de rester sur scène sans interagir, elle va au-devant de ses fans lors des saluts, demandant au public s’il veut encore un bis… Et voici un exemple de sa simplicité : à la fin de la première partie, alors qu’elle chante une variations lors de « Nobil onda », voilà qu’elle repère une personne qui la filme… de manière totalement naturelle malgré le chant à tenir et le costume, elle s’approche du bord de scène, montre du doigt la personne avec un grand sourire, s’agenouille, mime une caméra, fait non du doigt et fait une révérence pour remercier… le tout sans arrêter de chanter, avec une simplicité et une gentillesse qui ne peut que faire obéir. Comme à chaque fois, la venue de Cecilia Bartoli est un évènement… et on attend avec impatience la prochaine fois !

  • Paris
  • Grande Salle Pierre Boulez, Philharmonie de Paris
  • 15 décembre 2019
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Rinaldo : Sinfonia
  • Nicola Porpora (1686-1768), La festa d’Imeneo : “Vaghi amori”
  • Nicola Porpora (1686-1768), Polifemo : “Lontan dal solo e caro”
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759); Ariodante : Entrée des songes funestes
  • Geminiano Giacomelli (c, 1692-1740), Merope : “Sposa, non mi conosci”
  • Johann Adolf Hasse (1699-1783), Marc’Antonio e Cleopatra : Sinfonia – “Un sol tuo sospiro”
  • Georg Friedrich Haendel (0685-1759), Giulio Cesare in Egitto : “V’adoro pupille” – “Da tempeste”
  • Johann Friedrich Fasch (1688-1758), Concerto per tromba
  • Nicolo Porpora (1686-1768), Adelaide : “Nobil onda”
  • Johann Joachim Quantz (1697-1773), Concerto per flauto
  • Leonardo Leo (1694-1744), Zenobia in Palmira : “Qual farfalla”
  • Leonardo Vinci (? 1686-1730), Medo : “Cervo in bosco”
  • Antonio Cladara (? 1671-1736), La morte d’Abel : Sinfonia – “Quel buon pastor”
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Ariodante : Danza
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Rinaldo : “Augelletti, che cantata”
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Ode for St. Cecilia’s Day : “What passion cannot Music raise and quell”
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Ariodante : “Dopo notte”
  • Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Il Trionfo del Tempo : “Lascia la spina”
  • Air avec hautbois et trompette obligée
  • Nicolo Porpora (1686-1768), Adelaide : “Nobil onda”
  • Cecilia Bartoli, mezzo-soprano
  • Les Musiciens du Prince-Monaco
  • Gianluca Capuano, direction

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