Elsa Dreisig nous promène entre Duparc, Rachmaninov et Strauss

Même si les bonnes manières trouvent indélicat de donner l’âge des dames, il faut tout de même indiquer celui d’Elsa Dreisig pour mesurer toute l’étendue du talent de la jeune soprano franco-danoise. À tout juste 29 ans, voici qu’elle nous propose un deuxième disque chez Erato, mais aussi un voyage artistique mené de main de maître. Après avoir été Elvira dans Les Puritains cet automne à l’Opéra-Bastille, voici qu’elle entame une tournée autour de son nouveau récital « Morgen » où se côtoient des mélodies de Duparc, Rachmaninov et Strauss. Ces trois noms sont sans doute parmi les plus grands représentants des écoles respectivement française, russe et allemande de la mélodie. Malgré tout, le Théâtre des Champs-Élysées n’était pas plein, à tel point que ce dernier a offert des places à ses abonnés… triste monde où de tels programmes n’arrivent pas à remplir un théâtre, surtout qu’Elsa Dreisig est précédé d’une assez flatteuse réputation dans ce répertoire de la mélodie. Bien loin donc de la folie d’Elvira, voici qu’elle doit concentrer ses effets pour donner tout son sens à ce programme superbement construit.

Comme sur son disque, voici donc cinq mélodies de Duparc, les Six Poèmes Opus 38 de Rachmaninov et les Vier letzte Lieder de Strauss. Mais au lieu de nous présenter les cycles de manière traditionnelle, Elsa Dreisig et Jonathan Ware ont préféré les mélanger afin qu’ils se répondent entre eux, offrant des moments de respirations aussi avec des pièces de piano de Duparc, Rachmaninov et Strauss. Quelques manques si l’on compare au disque, mais nous avons tout de même la même cohérence des parties. Et la jeune soprano souhaite conserver cette cohérence en nous lisant un texte poétique qui s’élève petit à petit de la description du récital (où il est explicitement demandé de ne pas briser les moments et de laisser s’enchaîner les pièces, donc pas d’applaudissements !) jusqu’aux sentiments qui doivent s’exhaler de ces poèmes. Simple dans sa robe noire et pieds nus, la chanteuse s’installe, prend place sur la scène devant ce grand rideau doré tel que disposé pour ce genre d’exercices… et le public se tait, attend… écoute.

Malheureusement, il ne restera pas sage bien longtemps. Frustrés de ne pas pouvoir applaudir et manifester leur bon goût après une mélodie, certains se sentent obligés d’applaudir… mais peut-être n’est-ce que pour couvrir les toux bruyantes et en aucun cas étouffées dans une manche ou une écharpe. Tout au long de la soirée, les commentaires tout haut, les toux, les sonneries de téléphones… et même une dispute à voix haute lors du dernier des Quatre derniers Lieder de Strauss. Est-ce parce que certains n’avaient pas payés leur place que le spectacle était du coup moins intéressant ? Difficile à dire, mais dans un récital piano voix, le moindre bruit brise la délicate connivence entre les trois parties : la chanteuse, le piano et le public. Heureusement, par la qualité du programme et de l’exécution, ces fêlures ne détruiront pas totalement la magie du moment.

Jonathan Ware

Tout au long de la soirée, la musique repose sur la complicité de deux musiciens. Jonathan Ware et Elsa Dreisig semblent partager une même approche de ces pièces : la simplicité. Le pianiste ne cherche jamais à surpasser ou surligner les partitions. Il commence même avec une certaine retenue avant de s’impliquer de plus en plus dans ces morceaux. Petit à petit, les couleurs se développent, la fluidité du jeu prend une autre ampleur. Les débuts semblaient un petit peu tendus mais rapidement on découvre un accompagnement poétique mais qui jamais ne cherche à dépasser son rôle. Il offre un cadre magnifique pour la voix. C’est peut-être chez Rachmaninov et Strauss que l’on entendra la plus grande inspiration avec en particulier un « Im Abendrot » d’une plasticité rare, offrant un rendu qui ne fait aucunement regretter l’orchestre qui accompagne d’habitude ces Lieder.

Pour le chant, nous avons la voix jeune et fraîche d’Elsa Dreisig. La chanteuse maîtrise non seulement le style de chacun des compositeurs, mais aussi les trois langues. Qu’elle connaisse parfaitement la diction française n’est pas une nouveauté… et son allemand est forcément travaillé de par sa place dans la troupe du Staatsoper de Berlin. Mais on découvre aussi un russe très beau et travaillé. Vocalement, elle n’a pas choisi la simplicité. Les mélodies de Duparc demandent un souffle et un galbe vocal impressionnant et une grande qualité d’interprète tant elles sont riches de sentiments et de beautés poétiques. Pour les Rachmaninov, cet opus est peu connu et n’offre pas au public la sécurité de reconnaître une mélodie au moins. Mais surtout la construction musicale demande une parfaite cohésion entre pianiste et chanteuse, ainsi qu’une grande variété de sentiments… Et Elsa Dreisig se montre parfaitement à la hauteur de cet exigeant opus. La voix s’élève et on retrouve par moments dans l’interprétation des accents lyriques puissants. Mais c’est aussi dans les Vier lietzte Lieder qu’elle était très attendue. Le cycle a été créé par Kirsten Flagstad et donc certains voudraient que le cycle ne soit chanté que par des grands sopranos dramatiques. Mais il y a eu d’autres exemples de chanteuses à la voix plus lyrique qui ont triomphé dans ce cycle, surtout dans sa version piano. Ici la jeunesse est mise en avant, mais une jeunesse torturée… on n’y retrouve certes pas la sombre destinée que peuvent donner des voix plus sombres, mais il y a aussi beaucoup de nostalgie dans l’interprétation d’Elsa Dreisig. La voix est assez longue pour assumer la tessiture… et l’interprétation montre à quel point sa conception de ce cycle est tout à fait cohérente.

Elsa Dreisig

Ce récital offre au public un moment de poésie délicate. Bien sûr il était dominé par de la nostalgie ou même de la tristesse, mais l’interprétation pleine de finesse, la jeunesse, la joie de chanter qui se dégageaient d’Elsa Dreisig, la communion entre les deux musiciens… tout cela combiné nous donne un superbe concert, salué par une salle enthousiaste.

  • Paris
  • Théâtre des Champs-Élysées
  • 28 janvier 2020
  • Henri Duparc (1848-1933), L’invitation au voyage
  • Richard Strauss (1864-1949), Vier letzte Lieder : Frühling
  • Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Margaritki (les marguerites), Opus 38 n°3
  • Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Étude-Tableau; Opus 33 n°2
  • Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Krysolov (le joueur de flûte), Opus 38 n°4
  • Richard Strauss (1864-1949), Vier letzte Lieder : September
  • Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Noch’yu v sadu u menya (La nuit dans mon jardin), Opus 38 n°1
  • Henri Duparc (1848-1933), Aux étoiles
  • Henri Duparc (1848-1933), Chanson triste
  • Henri Duparc (1848-1933), Extase
  • Richard Strauss (1864-1949), Vier letzte Lieder : Beim Schlafengehen
  • Sergueï Rachmaninov (1873-1943), K ney (Pour elle), Opus 38 n°2
  • Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Son (le sommeil), Opus 38 n°5
  • Richard Strauss (1864-1949), Klavierstücke, Opus 3 n°1
  • Sergueï Rachmaninov (1873-1943), A-u ! (Vers les cimes), Opus 38 n°6
  • Henri Duparc (1848-1933), La vie antérieure
  • Richard Strauss (1864-1949), Vier letzte Lieder : Im Abendrot
  • BIS – Richard Strauss (1864-1949), Morgen
  • BIS – Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Son (le sommeil), Opus 38 n°5
  • Elsa Dreisig, soprano
  • Jonathan Ware, piano

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