Dialogues des Carmélites : Py et une distribution de rêve

0825646220694Dialogues des Carmélites est un des rares opéras de la deuxième moitié du XXème siècle à être autant représenté. On en garde de plus la trace de la création française par l’enregistrement historique dirigé par Pierre Dervaux (réunissant le fine fleur de l’époque). Il faut dire que cette œuvre de Francis Poulenc possède une force assez rare, chaque personnage se dessinant superbement par son langage et sa musique, alors que l’histoire en elle-même nous touche par la violence qui est faite à ces femmes. En dehors de tout sentiment religieux, c’est vraiment la représentation des réactions de femmes de tout milieu face à une oppression. En décembre 2013, le Théâtre des Champs-Elysées proposait une nouvelle production mise en scène par Olivier Py dont on connait l’attachement à la religion. On ne pouvait donc qu’attendre avec impatience les représentations… et après celles-ci espérer un DVD. Voilà qui est fait pour notre plus grand plaisir !

En respectant le livret, une mise en scène des Dialogues ne peut être mauvaise puisque les situations s’enchaînent et que les personnages sont déjà assez bien différenciés. Mais ce que propose Olivier Py apporte encore plus à l’œuvre tout en la respectant scrupuleusement (ou presque!). Ainsi, il crée tout un univers à partir d’un décor simple où les lumières habillent des murs gris et évoquent les différents lieux. Toute la scène est baignée de couleurs allant du noir à un gris bleuté avec quelques incursions de blanc ou de doré. Ainsi, tout est assez sombre mais jamais sordide : un sorte de matinée hivernale où le soleil n’arrive pas à percer la brume sur un paysage gelé.. Les enchaînements des tableaux se font avec beaucoup de naturel et souvent une belle poésie. La seule petite modification scénique est le final où les carmélites s’échappent vers une élévation plutôt que vers la guillotine, le groupe se réduisant petit à petit à chaque coup de guillotine. Elles meurent, mais plutôt que de représenter l’acte de mort, Py nous montre plutôt l’élévation qui s’en suit. Dans ce cadre superbe de sobriété mais aussi très évocateur de chaque lieu, des images marquent l’esprit comme la mort de la Madame de Croissy avec une chambre à la verticale et donc déjà sur un autre plan de réalité, ou encore la scène de la prison avec ces lumières par bandes et une perspective forcée qui renforce l’effet d’enfermement. Certains interludes sont enfin présentés comme des reconstitutions de tableaux religieux assez émouvants par leur naïveté.

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Interlude

Mais il ne faut pas oublier aussi ce qui fait souvent le prix des production d’Olivier Py : la direction d’acteur et le soin qu’il apporte dans la construction des personnages. Ainsi chacun prend miraculeusement vie et épaisseur pour ne plus être juste un personnage de fiction. Bien sûr il faut saluer les prestations et le talent d’acteur des chanteurs, mais on se doute que Py a orienté les travaux de chacun. La Blanche de Patricia Petibon trouve ainsi une fragilité et une irréalité mêlée de crise de violence assez frappante alors que le visage est particulièrement expressif. Madame Lidoine voit aussi en Véronique Gens une actrice subtile, faisant évoluer de belle manière son personnage de la bourgeoise déconnectée des réalités lors de son arrivée vers la mère qui se dégage dans le prison. Madame de Croissy bien sûr est un personnage frappant et dont la mort est superbement réglée avec ce jeu de plans différents. Mère Marie se voit un peu moins développée, même si le côté maternel qu’elle dégage vis à vis de Blanche est plus accentué qu’à l’habitude. Rayon de soleil, mais aussi source de sagesse, la Constance de Sandrine Piau illumine par sa vivacité mais aussi sa sobriété de jeu. Chaque chanteur semble faire corps avec son personnage, l’avoir travaillé, peaufiné et mûri pour le restituer avec le plus de naturel et le plus de vie possible. Et la partie musicale est au même niveau d’investissement et de nuances !

Acte II, Tableau 2 : Sophie Koch (Mère Marie), Véronique Gens (Madame Lidoine)

Acte II, Tableau 2 : Sophie Koch (Mère Marie), Véronique Gens (Madame Lidoine)

Jérémie Rhorer fait preuve d’une belle rigueur dans sa direction qui est assez vive et sèche sans pour autant être cassante. Il donne de l’épaisseur au drame, tisse une trame qui convient très bien à la sobriété du visuel sans oublier de soigner les accompagnements des chanteurs. Seule petite critique : l’échafaud lors du final reste bien discret. Il n’est bien sûr pas présent sur la scène, mais ces grands coups de guillotine restent une partie de l’orchestration et ici on ne les entends que trop peu… Avant de de détailler les rôles principaux, saluons aussi tous ces petits rôles qui parsèment la partition. Les différents révolutionnaires, serviteur du Marquis, carmélites… tous sont impliqués, parfaitement compréhensibles et crédibles dans leurs rôles. Avec dans ces petits rôles un François Piolino en confesseur qui arrive par sa sobriété et sa noblesse à émouvoir. Un ensemble superbe donc pour accompagner les différents rôles principaux.

Acte II, Tableau 3 : Patricia Petibon (Blanche), Topi Lehtipuu (Le Chevalier)

Acte II, Tableau 3 : Patricia Petibon (Blanche), Topi Lehtipuu (Le Chevalier)

Chez les hommes, le Marquis et le Chevalier de la Force sont tenus respectivement par Philippe Rouillon et Topi Lehtipuu. Le premier s’impose immédiatement par sa présence vocale et son charisme. Un grain de menace dans la voix, mais aussi une douceur paternelle pour sa petite Blanche. Et toujours cet art de la diction et de la coloration des mots qui donne un sens immédiat à chaque phrase, le chant frappe par la simplicité et l’émotion qui s’en dégage. Il impose immédiatement une présence, une statue de ce régime qui va être bouleversé. Son fils ne possède pas cette diction parfaite et la voix semble un peu flotter à certains moments. Mais malgré cela, l’ardeur juvénile qui se dégage du Chevalier finit par convaincre… la protection qu’il accorde à sa sœur, la finesse du chant qui trahit toute sa jeunesse et son incapacité à agir… Donc si la voix manque un peu de tenue par moments et la diction est moins précise que le reste du plateau, ce chevalier est bien présent.

Acte I, Tableau 4 : Rosalind Plowright (Madame de Croissy), Patricia Petibon (Blanche)

Acte I, Tableau 4 : Rosalind Plowright (Madame de Croissy), Patricia Petibon (Blanche)

Les deux figures d’autorité du couvent sont des personnages dont le charisme doit déborder. Il faut dire que succéder à Rita Gorr et Denise Scharley dans les rôles de Mère Marie et de Madame de Croissy est un beau défi. Avec des voix différentes, Sophie Koch et Rosalind Plowright dessinent des personnages convaincants. En première Prieure, Rosalind Plowright s’impose avant tout par un métier impressionnant. Il faut en effet reconnaître que la voix est très réduite, explosant dans des aigus un peu instables alors que le grave est parlé. Mais ce délabrement vocal est à l’image du délabrement physique : il impressionne. En effet dès les premières paroles, la rudesse du ton, la violence de l’argumentation… tous ces détails créent cette stature inflexible qui va se fendiller et s’effondrer lors de la scène de la mort. Rosalind Plowright n’a pas une diction parfaite, mais elle réussit tout de même à rendre le texte compréhensible et sa composition est saisissante… même si on pouvait espérer une voix plus saine. Sophie Koch impose quant à elle une voix saine, sonore et un impact immédiat. Le chant n’est pas forcément le plus détaillé, mais la diction est assez bonne… et surtout il y a une volonté (avec Olivier Py!) d’éviter un portrait trop univoque de Mère Marie. Loin de la gardienne sévère, elle se montre au contraire soucieuse des autres et même maternelle pour Blanche. Koch trouve ainsi des accents et des nuances qui adoucissent une ligne vocale qui pourrait paraître trop sèche. Et quel désespoir lorsqu’elle se voit refusée le martyre ! Le personnage évolue avec la situation, jamais froide, toujours juste. Et la tessiture assez redoutable est assumé avec un bel aplomb.

Acte II, Tableau 4 : Sophie Koch (Mère Marie), Jérémy Duffau (un commissaire)

Acte II, Tableau 4 : Sophie Koch (Mère Marie), Jérémy Duffau (un commissaire)

Le rayon de soleil de cette pièce est chanté par Sandrine Piau. Sœur Constance est espiègle, cristalline… mais aussi résignée vers cette mort qu’elle sait proche. Loin de l’oiseau fragile qui est souvent proposé, Sandrine Piau donne à voir et entendre ces deux façades de la jeune femme. La gaité du ton est souvent vite réduit par un sérieux qui fait presque peur face à un personnage si jeune. Vocalement Sandrine Piau irradie : la voix est légère, fluide mais possède ce qu’il faut de tempérament pour pouvoir imposer une vrai personnage de chaire et non juste une image de joie. Scéniquement très à l’aise, elle est un parfait contraste avec Blanche.

Acte II, Interlude : Sandrine Piau (Constance), Patricia Petibon (Blanche)

Acte II, Interlude : Sandrine Piau (Constance), Patricia Petibon (Blanche)

Madame Lidoine est un personnage bien complexe et c’est en voyant cette production le met parfaitement en avant. Il faut dire que le travail de Véronique Gens est admirable d’un bout à l’autre. Se basant sur une direction scénique très fine, le personnage évolue de la bourgeoise à la mère aimante. En mettant en avant le texte, Gens nous permet de bien comprendre combien le petit discours de présentation est un langage de femme cultivée mais non pas de religieuse. En voulant parler comme le peuple Madame Lidoine se montre justement en total décalage. Puis après quelques affrontements avec Mère Marie où le caractère se montre, voici la grande scène de la prison où se découvre une femme vraie enfin, qui sait où son ses attaches. Sa grande tirade est tout bonnement bouleversante de douleur et d’empathie. Car on sent bien ici que cette tristesse n’est pas pour elle, mais bien pour ses filles, ces femmes qu’elle a appris à connaître dont elle a finalement pris la charge. Alors qu’au début elle était la sachante venant régenter le couvent, elle fait ici partie prenante de ce couvent, n’ayant plus de poste hiérarchique mais un devoir protecteur. Par toutes les nuances, l’attitude, les couleurs et le texte, Véronique Gens nous révèle des détails qui rendent le personnage moins univoque et plus humain. Beaucoup d’évolution pour un personnage marquant.

Acte III, Tableau 3 : Véronique Gens (Madame Lidoine), Sandrine Piau (Constance)

Acte III, Tableau 3 : Véronique Gens (Madame Lidoine), Sandrine Piau (Constance)

Enfin celle qui parcourt tout l’opéra : Blanche… La prise de rôle de Patricia Petibon avait de quoi interroger mais aussi faire beaucoup espérer. On connaît le caractère un peu fou de la soprano française mais depuis quelques temps elle oriente ses prises de rôles vers des personnages plus complexes. Ici, sous la houlette d’Olivier Py, elle donne corps à une Blanche véritablement perturbée. La terreur de vivre, la hargne, le sentiment de supériorité mêlé à un manque cruel de confiance… tous ces trais de caractères contradictoires se trouvent montrés tant par le jeu que par le chant. Patricia Petibon brûle la scène avec un naturel saisissant alors que chaque geste et chaque regard font sens. Et le chant est au même niveau. Petibon ne cherche pas à faire « joli », mais plutôt à donner le plus de sens aux mélodies de Poulenc. ainsi certains moments seront tendus, d’autres lyriques, parlés, hachés, à la limite du cri… toute la palette d’expression est utilisée pour montrer la complexité de cette jeune fille. On reste saisi devant un tel travail d’appropriation, surtout pour un personnage si complexe et presque dérangeant que Blanche.

Acte III, Tableau II : Patricia Petibon (Blanche)

Acte III, Tableau II : Patricia Petibon (Blanche)

Il existe peu de versions filmées de ces Dialogues des Carmélites. Si pour l’instant la production strasbourgeoise semblait la seule à véritablement rendre justice à la partition, au texte et à la scène, cette nouvelle version pourrait bien lui faire de la concurrence pour notre plus grand plaisir. La mise en scène est à la fois sobre et magnifique, alors que musicalement nous sommes superbement servis par des artistes engagés. Une grande version nous est donc ici proposée.

Point négatif par contre : le manque d’informations dans le livret qui accompagne le DVD. Ainsi nous n’avons que la distribution et un synopsis… aucun mot sur l’œuvre ou la production…

  • Francis Poulenc (1899-1963), Dialogues des Carmélites
  • Mise en scène, Olivier Py ; Décors et costumes, Pierre-André Weitz ; Lumières, Bertrand Killy
  • Blanche de la Force, Patricia Petibon ; Mère Marie de l’Incarnation, Sophie Koch ; Madame Lidoine, Véronique Gens ; Sœur Constance de Saint-Denis, Sandrine Piau ; Madame de Croissy, Rosalind Plowright ; Le Chevalier de la Force, Topi Lehtipuu ; Le Marquis de la Force, Philippe Rouillon ; Le Père confesseur du couvent, François Piolino ; Mère Jeanne de l’Enfant Jésus, Annie Vavrille ; Sœur Mathilde, Sophie Pondjiclis ; Thierry/le médecin/le geôlier, Matthieu Lécroart ; Le second commissaire/un officier, Yuri Kissin ; Le premier commissaire, Jérémy Duffau
  • Philharmonia Orchestra
  • Chœur du Théâtre des Champs-Elysées
  • Jérémie Rhorer, direction
  • 2 DVD Erato 0825646220694. Enregistré au Théâtre des Champs-Elysées le 21 décembre 2013

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