Une brillante et sombre Iphigénie!

La saison dernière, Robert Carsen avait monté Orfeo ed Euridice de Gluck… et il y a quelques années il avait produit une mise en scène d’Elektra de Strauss. Si la première ne m’est pas connue, la production de l’ouvrage allemand était venue à l’Opéra Bastille et on retrouve ainsi des manières communes pour représenter cette histoire des Atrides. Bien sûr les ouvrages n’ont pas les mêmes proportions, mais on retrouve une certaine ambiance antique. Iphigénie en Tauride n’est sans doute pas l’opéra le plus connu du compositeur mais il comporte certains des plus beaux airs de Gluck. Il fallait donc réunir une distribution capable de rendre justice à la musique… mais sans oublier le texte français qui se doit d’être parfaitement intelligible, héritant en cela de la tragédie lyrique de Rameau et de Lully. La distribution est donc quasiment entièrement francophone en dehors de Pylade mais aussi du chœur. En effet au lieu de faire appel à un ensemble baroque français, c’est le Balthasar-Neumann-Ensemble qui est dans la fosse tout comme le chœur qui est donc allemand. Pourtant, le style est parfait et sonne même particulièrement engagé et stylé!

Dès l’ouverture, on est frappé par le visuel ainsi que la sonorité de l’orchestre. Les timbres des instruments sont aussi âpres que la visuel sinistre qui nous est présenté. On retrouve un peu ce que Robert Carsen avait proposé pour Elektra de Strauss : un grand espace gris fermé. Ici pas de terre au sol mais par contre des parois qui suintent comme si elles étaient souillées par le sang répandu. Tout comme pour Elektra, on retrouve le principe de multiplication de l’héroïne : de nombreuses femmes similaires à Iphigénie peuplent la scène alors que le chœur se retrouve relégué en fosse. Des silhouettes noires sur un décor noir qui ne s’éclairera que lors du final. Si le principe est déjà vu, la réalisation est par contre assez virtuose puisque la fusion entre scène et fosse se fait immédiatement, le spectateur ne cherchant que très rarement d’où vient la masse chorale. À cela il faut aussi ajouter bien sûr une direction d’acteurs parfaitement réglée et des éclairages magnifiques. On retiendra longtemps cette immense ombre d’Iphigénie qui menace de son glaive Oreste. La simplicité des moyens est compensée par l’intelligence de la réalisation.

Acte I

On l’a dit plus haut, le Balthasar-Neumann-Ensemble est assez sidérant dans son interprétation. Bien sûr ce répertoire ne lui est en rien étranger mais tout de même il est sidérant de comparer avec l’enregistrement des Musiciens du Louvre dirigé par Marc Minkowski. Ces derniers sont considérés comme des références dans ce répertoire mais on entend un rendu beaucoup plus varié et vivant avec des vents plus sonores, des cordes tendues à l’extrême… les couleurs sont phénoménales et organisées de main de maître par un Thomas Hengelbrock qui connaît parfaitement son Gluck. Lui qui peut diriger du baroque comme du Wagner (à Bayreuth notamment pour un Tannhäuser splendide), il nous montre combien on peut revenir à l’épure après avoir traversé les beautés du romantisme. On notera aussi l’excellence du chœur qui non seulement se montre parfait dans son interprétation mais aussi dans sa diction.

Acte III : Paolo Fanale (Pylade), Stéphane Degout (Oreste)

Les petits rôles sont loin d’être indignes mais ne marquent pas particulièrement face au quatuor principal. Il faut dire que les individualités réunies sont assez fortes. Déjà pour le rôle finalement plus décoratif que vraiment dramatique, Paolo Fanale démontre non seulement une grande connaissance du style classique mais aussi une superbe maîtrise de la langue française. Le seul non francophone réalise un sans faute puisqu’à aucun moment il n’est besoin de regarder les surtitres. À cela s’ajoute un timbre superbe et un art du chant qui donne tout son relief aux airs lents et élégiaques qui lui sont proposés. Face à lui se trouve la violence du Thaos d’Alexandre Duhamel. Le baryton ne cherche pas à nuancer son chant, proposant au contraire un roi violent et puissant, capable de faire plier le peuple de sa simple voix. La ligne de chant s’en retrouve du coup un peu violentée par moments mais sans que jamais il ne franchisse les limites du beau chant. Le personnage s’impose immédiatement au spectateur qui ne peut que trembler face au tyran.

Acte II : Stéphane Degout (Oreste)

Les vrais personnages du drame sont bien sûr Oreste et sa sœur, tous les deux frappés par le destin. Et le choix qui a été fait pourrait surprendre tant les deux conceptions du chant de ces artistes sont différents. Stéphane Degout n’a plus à prouver son aisance à dire le français et a le faire vivre et même vibrer. Le timbre est certes un peu sec et tranchant, mais le chanteur est vraiment fascinant tant dans son jeu que son interprétation. Il possède un charisme qui frappe immédiatement le spectateur d’autant plus dans ces rôles de maudits qui lui vont si bien. Il va donc tenir la scène durant toute sa présence en particulier dans les moments de cauchemar ou de grande douleur. Gaëlle Arquez se montre toute aussi investie et prenante dramatiquement mais chez elle ce serait plutôt la voix qui frappe, cette façon de la plier a l’expression même si le texte est légèrement sacrifié parfois. En effet le texte n’est pas forcément très clair durant le premier acte par faute d’une trop grande générosité vocale. Par la suite les mots seront plus clairs avec une voix qui semble plus compacte. Mais dans tous les cas, la chanteuse est totalement impliquée dans un rôle majeur mais aussi dans la mise en scène qui lui demande beaucoup d’investissement physique pour suivre les danseuses. Elle tient parfaitement le personnage sans outrance mais tout en sachant mettre ce qu’il faut de tension. Prestation impressionnante car ces personnages tragiques sont vraiment complexes dans les éclats ou les sentiments conflictuels. Tout ici est parfaitement vécu!

Acte II : Gaëlle Arquez (Iphigénie)

L’intelligence de la mise en scène ainsi que la qualité d’exécution nous a donné à entendre dans de magnifiques conditions l’un des opéras majeurs de Gluck. La distribution de cette Iphigénie en Tauride est magnifique mais c’est peut-être le Balthasar-Neumann-Ensemble et la direction de Thomas Hengelbrock qui seront le plus longtemps dans les mémoires! Elles sont en parfait accord avec la pièce et la mise en scène de Robert Carsen.

Acte IV : Gaëlle Arquez (Iphigénie), Stéphane Degout (Oreste)

  • Paris
  • Théâtre des Champs-Élysées
  • 26 juin 2019
  • Christoph Willibald Gluck (1714-1787), Iphigénie en Tauride, opéra en quatre actes
  • Mise en scène et lumières, Robert Carsen ; Metteur en scène associé, Christophe Gayral ; Chorégraphie, Philippe Giraudeau ; Décors et costumes, Tobias Hoheisel ; Lumières, Peter van Praet
  • Iphigénie, Gaëlle Arquez ; Oreste, Stéphane Degout ; Pylade, Paolo Fanale ; Thoas, Alexandre Duhamel ; Diane / Seconde Prêtresse, Catherine Trottmann ; un Scythe, Francesco Salvadori ; Première Prêtresse / Femme grecque, Charlotte Despaux ; un Ministre du Sanctuaire, Victor Sicard
  • Balthasar-Neumann-Chor
  • Balthasar-Neumann-Ensemble
  • Thomas Hengelbrock, direction

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.