Salieri, Europa Riconosciuta : Enfin!

Enfin ! Et c’est un enfin à plusieurs titres. Déjà on peut saluer le retour en grâce de Salieri, trop associé dans l’esprit de beaucoup à la mort de Mozart, surtout après le film Amadeus de Miloš Forman qui le désignait comme empoisonneur. Car si le nom est connu et si quelques enregistrements existaient déjà, on peut voir un certain regain d’intérêt pour ce compositeur, montrant ainsi au plus nombreux qu’il n’était pas juste un jaloux, mais bien un très grand compositeur. Et il savait s’imposer dans plusieurs styles ! Le Palazetto Bru Zane a publié Les Danaïdes et vont suivre Les Horaces (et normalement Tarare dans l’avenir) pour les tragédies de style parisien, mais retrouver cet ouvrage Europa Riconosciuta publié est une bonne chose car il documente non seulement un autre style parfaitement maîtrisé par Salieri, mais aussi un ouvrage passionnant dans sa forme. L’autre « enfin » est motivé par l’attente de la publication de cette représentation. Elle avait été filmée et diffusée à la télévision mais cela faisait maintenant douze ans et on pouvait logiquement douter de sa publication officielle. Enfin nous voilà soulagés !

L’œuvre de Salieri aura inauguré deux fois la salle de Milan. En 1778, c’est pour l’ouverture de la Scala de Milan que le compositeur a reçu commande d’un ouvrage. Et en ce 7 décembre 2004, le vénérable théâtre revenait de trois ans de rénovation. Riccardo Muti a donc logiquement choisi cette partition qu’il a fallu recréer ou du moins publier avec tous les soucis que cela comporte lorsque l’on se base sur des partitions anciennes. Et durant ces 226 années, elle était restée totalement cachée et oubliée, n’ayant jamais revu les joies de la scène. Pour cette ouverture de saison encore plus attendue que les autres, la Scala a voulu marquer un grand coup et donc proposer un opéra aux exigences vocales colossales dans une scénographie très démonstrative. En effet, les travaux de remise en état de la salle concernaient non seulement la salle en elle-même (en réparant les dégâts dus aux bombardements de la seconde guerre mondiale et surtout les réparations qui suivirent), un gros travail a aussi été effectué sur la scène en elle-même avec une toute nouvelle machinerie qui se montre assez impressionnante. L’histoire raconte le retour de la princesse Europa à Tyr, après avoir été enlevée par Asterio (roi de Crête) avec qui elle a un enfant. Suite à sa disparition, la couronne est revenue à sa cousine Semele qui doit épouser celui qui aura tué le premier étranger qui pose le pieds sur l’île. Amoureuse du guerrier Isséo, elle souhaite en faire son roi. Mais ce dernier est toujours amoureux de la belle Europa alors que le noble Egisto aime justement la reine et va chercher par tous les moyens à monter sur le trône. Revenu pour restaurer sa femme sur ce trône, l’armée du roi Asterio est mise en pièce par une tempête et la famille royale est faite prisonnière par Egisto. Ce dernier veut imposer à la reine Semele de l’épouser en arguant qu’il a capturé le premier étranger. Pour sauver son époux, Europa se dévoile, provoquant la fureur de Semele qui trouve en elle une double rivale : rivale pour le trône, mais aussi rivale pour le cœur d’Isséo. Après avoir compris qu’Europa restera fidèle à son mari, Isséo accepte les avances de la reine et lui rapporte la décision de la reine de Crête : elle ne briguera pas le trône de Chypre si on laisse sa famille en liberté. Suite à une bataille pour libérer le couple, Isséo tue Egisto et tout est bien qui finit bien.

Acte I.2

Âgé de 38 ans, le compositeur avait déjà une belle reconnaissance du milieu musical. Déjà fortement influencé par le travail novateur de Gluck, Salieri est l’héritier de l’opéra seria mais il a commencé à intégrer les avancées dramatiques. On se trouve donc face à une partition assez étrange car si on entend du premier style l’exhibitionnisme vocal et la place importante accordée aux voix, on est aussi face à une tension dramatique et un rythme qui bouleversent les traditions. Cette construction qui alterne grand air démonstratif avec des récitatifs resserrés et percutants trouve son écho dans les parentés musicales. Le maître Gluck bien sûr se retrouve par exemple dès l’ouverture de tempête grandiose… mais comment ne pas aussi retrouver des parentés avec Mozart, ce fameux génie qu’on dit sorti de nul part. Finalement, on comprend ici l’évolution dans le domaine de l’opéra seria. Toujours sur le thème de la dualité, la partition réclame deux grands soprano avec des tessitures inhumaines et deux castrats. Les deux sopranos qui campent les princesses doivent culminer jusqu’au contre-fa dièse pour l’une et même contre-sol pour Europa… et sans parler des moments où s’enchaînent les contre-mi ! Sachant que le bas de la tessiture se doit aussi d’être sonore (nous ne sommes pas ici devant des rôles uniquement dans l’aigu), le grave sert à la déclamation et à l’impact dramatique. Les autres rôles sont moins marqués, ou du moins dans cette version ils sont moins impressionnants. Mais on ne doute pas que les deux castrats créateurs ont ajoutés nombre de variations pour montrer tout leurs talents.

Acte I.2

Que dire de la mise en scène ? Elle offre des images très fortes par moments mais, tout comme certains airs, l’image est parfois trop démonstrative et clinquante ! On sent combien le but est aussi de montrer la technique du plateau avec tous ces changements de décors à vue, avec tous ces escaliers minimalistes qui traversent la scène, cette immense prison labyrinthique ou encore cette ouverture du sous-sol pour faire apparaître le chœur. Mais après tous ces exploits, que dire de plus ? Les costumes sont plutôt laids de manière général et assez étranges. Ainsi les soldats sont vêtus comme des motards en cuir (avec le casque inclus!), Semele est affublée de robes d’un goût douteux, Europa a droit elle à un drapé à l’antique… quel grand mélange ! Et puis parlons aussi de la direction d’acteurs… car on se demande ce qui a été demandé aux chanteurs. Monter sur tel escalier, se mettre face à la scène, rester sans bouger… mais exprimer des émotions, avoir ces petits gestes qui trahissent l’âme des personnages ? Il semble que peu ait été proposé. Si certains chanteurs réussissent à offrir un personnage crédible, il est difficile pour d’autres de vraiment croire à leur vie. Enfin, on passera rapidement sur le ballet. La chorégraphie n’est pas déplaisante à voir, mais après toute cette raideur dans les décors et les costumes, voir des toiles peintes stylisées créer un théâtre à l’italienne pour des danseurs dotés de costumes plus kitch que de raison est un peu trop pour le spectateur surtout durant les vingts minutes qu’il dure entre les deux actes. D’ailleurs pour l’anecdote, la partition de cette partie étant perdue, le chef a pioché dans divers pièces de Salieri pour reconstituer un ballet.

Acte I.II

Riccardo Muti est plutôt traditionaliste dans ses choix : ainsi dirige-t-il bien l’orchestre de la Scala de Milan, le même qui pouvait jouer deux jours avant un grand Verdi ou un Wagner, mais il a évité de succomber à la mode des contre-ténors souvent appelés pour remplacer les castrats aujourd’hui disparus. Malgré ces choix un peu surprenant à l’heure actuelle, le résultat est plutôt convaincant. Certes nos oreilles sont maintenant plutôt habituées à des orchestres plus incisifs et tranchants pour ce répertoire classique. Christophe Rousset et ses Talens Lyriques par exemple ont un tout autre son pour leurs enregistrements de tragédies en musique de l’époque. Mais Riccardo Muti réussit avec un son plus rond à éviter toute lourdeur à l’orchestre, tenant et faisant vivre sa phalange avec énergie et vivacité. On retiendra bien sûr l’ouverture encore une fois qui se montre d’un dramatisme parfait et avec une énergie dévastatrice. On reviendra par la suite sur les choix de remplacement de castrats par une soprano et une mezzo-soprano! Le chœur reste bloqué dans ses sous-sols en dehors du final. Le résultat sonore est impressionnant de justesse et de nuances. On regrettera juste qu’il ne fasse pas vraiment partie de l’action, relégué véritablement au chœur antique.

Acte I. 3

Parmi les solistes, il faut saluer en premier lieu la belle prestation du très jeune Alessandro Ruggiero dans le rôle de l’enfant d’Europa et Asterio. Le rôle est muet, mais il est lui particulièrement bien dirigé et investi dans son rôle, à tel point qu’on se demande par moments s’il n’est pas vraiment violenté. À l’opposé de cette jeunesse pure, le méchant de l’histoire Egisto est parfaitement chanté et vécu par Giuseppe Sabbatini. La voix a légèrement perdu de son galbe et de sa rondeur, mais le ténor lui n’a rien perdu de sa technique assez impressionnante vu le gabarit vocal. En effet le rôle demande tout de même une certaine virtuosité mais aussi d’assumer une tessiture extrêmement tendue. Avec son bagage, Sabbatini offre ici un manipulateur parfait, sachant se faire violent sans pour autant sacrifier la ligne ou le chant. Se promenant dans le haut de la tessiture avec une aisance impressionnante, il est vocalement bluffant d’impact d’un bout à l’autre de son rôle, particulièrement dans son air du deuxième acte où il démontre toutes ses qualités depuis le grave jusqu’à l’aigu. Il est aussi l’un des chanteurs les plus investis sur scène, créant un véritable personnage scénique comme vocal.

Acte II.2

En proposant les deux rôles de castrats à des chanteuses, on pouvait espérer des démonstrations vocales mais on reste un peu sur notre faim à l’écoute. Dans le rôle du roi de Crête Asterio, Genia Kühmeier propose un timbre franc et noble qui la distingue bien des autres dames… mais le chant reste très carré et noble, ne se lançant jamais dans une quelconque démonstration ou variation. Quelques vocalises sont bien discrètement offertes, mais le rôle reste totalement transparent vocalement et dramatiquement. Pourquoi ne pas avoir offert ce rôle à une chanteuse qui a plus de facilités dans le bel canto ? Éviter un contre-ténor permet par contre d’avoir une voix sonore qui peut rivaliser avec les autres chanteurs mais aussi l’orchestre très présent. Pour Isséo, c’est Daniela Barcellona que Riccardo Muti a choisi. Beaucoup plus pertinente stylistiquement, la chanteuse réussi à tirer son épingle du jeu dans les quelques moments qui lui sont dévolus. Car le rôle reste assez peu développé et n’a que que peu de moments pour vraiment s’imposer. On retrouve l’abatage et la variété des accents de la chanteuse qui est ici parfaitement dans son élément. Scéniquement il lui manque peut-être un peu plus de spontanéité mais elle sait donner une présence mâle à son personnage.

Acte II.5, Final

Si les trois chanteurs nommés ci-dessus sont de bon niveau, la distribution est avant tout dominée par les deux rôles de princesses. De part les tessitures à assumer bien sûr, mais aussi car dramatiquement ce sont les personnages les plus intéressants. Dans le rôle de la reine de Tyr, Désirée Rancatore se montre à son meilleur et même plus ! Le premier air de Semele la trouve un peu à froid avec un vibrato légèrement marqué… mais il faut avouer que chanter un tel air au bout de seulement quelques minutes de présence sur scène est une gageur ! Vocalises, sur-aigu, variations délirantes… tout y est pour démontrer sa technique. Montant avec une légère tension, elle nous offre tout de même un série de contre-notes enchaînées sans aucune faiblesse. Mais il n’y a pas que cette démonstration, il y a aussi la présence vocale. On retrouve le timbre légèrement dur de la chanteuse qui convient parfaitement à ce personnage assez ambitieux mais au final qui a bon cœur. Quelques notes graves sont peu sonores et on regrette que le final du premier acte ne soit pas couronné par un aigu rageur… mais le deuxième acte la trouve encore plus à l’aise et elle est même totalement sidérante dans son dernier air qui sera d’ailleurs ovationné par le public ! Seul petit bémol pour cette prestation, la chanteuse semble assez mal à l’aise scéniquement, comme abandonnée à ses tics de chant (les gestes des bras…) et en aucune manière dirigée théâtralement. Après une telle performance, il est tout de même sidérant que Désirée Rancatore n’ait pas plus été mise en avant médiatiquement. Peu de chanteuses pouvaient rivaliser avec Diana Damrau à l’époque sur le terrain de ces tessitures inhumaines avec en plus un chant percutant et dramatique… mais cela n’a pas fait totalement décoller sa carrière qui est certes belle mais très loin des projecteurs.

Acte I.3 : Diana Damrau (Europa), Daniela Barcellona (Isséo)

Il faut dire que toute la publicité a été faite à l’origine sur le nom de Diana Damrau qui commençait à se faire connaître pour ses apparitions dans La Reine de la Nuit par exemple. Mais quand on y regarde de plus près, le rôle est finalement légèrement moins acrobatique pour elle que pour la soprano italienne. Non pas qu’il soit simple, loin s’en faut… mais en dehors d’un air très virtuose au premier acte (qui culmine au contre-sol) et le final où les deux chanteuses se rejoignent dans les sommets de la tessiture, le rôle est plus dramatique que vraiment virtuose. Peut-être est-ce cette palette d’émotion plus variée demandée par le personnage qui a attiré les lumières, peut-être tout simplement le fait d’être le rôle titre… ou tout simplement la perfection vocale de la soprano allemande. Mais scéniquement et théâtralement on a l’impression d’un chant millimétré mais qui manque un peu d’âme. La prestation reste remarquable bien sûr… mais ce déséquilibre dans les retours entre ces deux chanteuses est assez étrange. Pour l’allemande la perfection vocale mais une certaine placidité dramatique… et pour l’italienne un investissement vocal de tous les instants avec par contre un chant plus dur et tendu. Deux chanteuses impressionnantes dans tous les cas et on frissonne lors du final ou par deux fois les chanteuses se retrouvent au sommet.

Acte I, Ballet

L’un des arguments publicitaires pour cet ouvrage était : l’opéra avec deux rôles de soprano qui culminent au contre-fa dièse et contre-sol… Bien sûr c’est un élément de la partition non négligeable pour qui est sensible à ces démonstrations virtuoses. Mais il y a plus que cela dans l’œuvre de Salieri : la construction intelligente et originale, la tension qui se dégage de nombreux passages et son importance historique pour la salle de la Scala de Milon lui valent déjà de ne pas sombrer dans l’oubli. Avec ce DVD, on peut espérer qu’il ne sera pas oublié et chacun est maintenant en mesure de pouvoir se forger une idée sur la personnalité du compositeur Salieri dans ce répertoire particulier. Pour les curieux bien sûr… mais pas que ! Et merci à Erato de finalement commercialiser cet enregistrement d’Europa Riconosciuta

  • Antonio Salieri (1750-1825), Europa Riconosciuta, Drame en musique en deux actes
  • Mise en scène, Luca Ronconi ; Décors et costumes, Pier Luigi Pizzi ; Chorégraphe, Heinz Spörli
  • Europa, Diana Damrau ; Semele, Désirée Rancatore ; Asterio, Genia Kühmeier ; Isséo, Daniela Barcellona ; Egisto, Giuseppe Sabbatini ; Picciolo, Alessandro Ruggiero
  • Chœur du Théâtre de la Scala de Milan
  • Orchestre du Théâtre de la Scala de Milan
  • Riccardo Muti, direction
  • 1 DVD Erato 0190295889982. Enregistré à la Scala de Milan le 7 décembre 2004

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