Les Contes d’Hoffmann… ou de Nicklausse… ou de Carsen?

hoffmann_onp_9Un mise en scène reconnue pour son intelligence et sa beauté, une distribution réunissant ce qui se fait de mieux… cette reprise des Contes d’Hoffmann avait de quoi faire rêver ! Malheureusement, durant l’été une première mauvaise nouvelle tombait avec l’absence de Sabine Devieilhe qui devait chanter Olympia. Enceinte, elle ne pouvait pas assurer ces représentations. Restait la grande attraction : la prise de rôle de Jonas Kaufmann pour Hoffmann. Tremblement en début d’automne avec l’annulation du chanteur, remplacé par Ramon Vargas… Les billets sont rapidement devenus très disponibles en revente… Restaient trois dates où Stefano Secco assurait comme prévu les trois dernières représentations. Doublure sûrement de Kaufmann, il bénéficiait de trois séances pour démontrer qu’il n’était pas juste un remplaçant. Et ce qu’il a proposé ce soir le montre à la hauteur du rôle, même s’il se fait finalement voler la vedette par son acolyte Nicklausse chanté et vécu de manière sidérante par la grande Stéphanie d’Oustrac !

Acte I : Ramon Vargas (Hoffmann)

Acte I : Ramon Vargas (Hoffmann)

La production est connue depuis de nombreuses années et la revoir ne change rien à ses qualités et même de nouveaux détails sautent aux yeux comme ces accessoires qui se promènent d’un acte à l’autre, que ce soit l’épée du Commandeur ou l’éventail de Donna Anna. Car cette mise en scène resitue l’œuvre exactement dans son contexte : les représentations du Don Giovanni de Mozart où chante la fameuse Stella. Le premier acte nous montre le chœur et les machinistes au bar de l’opéra, le deuxième dans les coulisses, le troisième dans la fosse d’orchestre et le quatrième sur scène face à la salle et au public. Retour au bar pour le dernier acte. Cette mise en abîme est peut-être devenue maintenant assez régulière, mais il est rare qu’elle soit montrée avec autant de finesse et d’intelligence, donnant vie à une œuvre assez composite (surtout dans cette version!) et renforçant encore le lien entre l’ouvrage d’Offenbach et celui de Mozart. Les images sont fortes et le jeu particulièrement bien réglé. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus car chaque acte est aussi inspiré. On retient souvent l’air de la poupée Olympia dans une vision nymphomane… mais comment oublier cette apparition du spectre dans l’acte d’Antonia ? Ou cette barcarole aux rangées de fauteuils mouvants ? Et encore plus simple ces apparitions de la Muse dans sa grande robe blanche sur un plateau de scène totalement vide, uniquement traversé par un grand rayon de lumière qui semble la porter. Robert Carsen a livré une production remarquable… qui souffre malheureusement des choix de l’édition de la partition !

Acte I

Acte II

Créé après la mort du compositeur, ces Contes d’Hoffmann ont subis les choix de l’éditeur Choudens sur ce qu’il fallait ou non montrer au public, ce qu’il fallait modifier voir composer en plus. Ainsi, dès la première l’ouvrage n’avait sans doute rien à voir avec ce grand projet d’Offenbach, projet d’une ampleur inhabituelle dans ses compositions. Durant des dizaines d’années, c’est cette édition Choudens qui restera la norme mais au tournant des années 70, quelques travaux de musicologie sont effectués et de nouveaux morceaux apparaissent… s’en suivront de nombreuses éditions critiques plus ou moins convaincantes et depuis quelques années, le grand spécialiste Keck semble avoir réussi à proposer des versions assez cohérentes et fidèles aux souhaits du compositeur. À l’Opéra de Paris, cette production reste fidèle à la version Choudens, agrémentée tout de même de quelques découvertes mais qui reste assez bancales et loin de l’intérêt des nouvelles éditions. Ainsi le premier acte voit de nombreuses coupures par exemple. Mais le plus gros manque reste l’acte de Venise qui est affreusement défiguré : fait de collages assez malvenus, avec un final d’une trivialité assez affligeante il tombe totalement à l’eau là où de nombreuses éditions le montrent au contraire passionnant de venin et de drame. Ici on reste totalement loin du vrai impact qu’il peut avoir. Le dernier acte aussi souffre de cette édition vieillotte : là où un grand ensemble des solistes devrait conclure sur un message d’espoir, la muse seule vient le chanter, rapidement accompagnée par le chœur. On manque ici de la grandeur qu’apporte ces différents solistes et même l’orchestre est affreusement simplifié. Avec une telle distribution prévue, il est vraiment dommage que la direction artistique n’ait pas souhaité moderniser la partie musicale de cette production. Il aurait sûrement été faisable avec l’accord et la participation de Robert Carsen de revoir les actes les plus convaincants et pourquoi pas reprendre totalement l’acte de Venise vu comme il aurait fallu le bouleverser… Malheureusement, il semble qu’il faudra que le public perde cette magnifique production s’il souhaite entendre une version plus construite de la partition.

Acte II

Acte III

A mi chemin entre l’opéra comique et le grand opéra, la partition d’Offenbach demande beaucoup de finesse et un grand sens dramatique : un mauvais dosage fait rapidement tourner l’œuvre vers l’un ou l’autre de ces répertoires alors qu’elle se doit d’en être un très savant mélange, l’humour et la légèreté faisant souvent rapidement place à des passages beaucoup plus noirs et tendus. Après sa direction assez peu convaincante de Samson et Dalila, Philippe Jordan retrouve un peu les mêmes travers mais moins marqués. Son orchestre est très beau et bien mené, il n’y a finalement pas de grande faute dans sa conception de la partition… mais il lui manque un peu de finesse à certains moments, d’un peu plus de détails et de vie dans les passages les plus virevoltants de l’œuvre d’Offenbach. Pour faire un résumé, sa direction manque de cette ironie mordante qui irradie régulièrement . Le chœur a un grand rôle aussi et se montre très bien préparé pour cette production qui lui demande en plus beaucoup de travail scénique durant toute la durée de la représentation. Saluons ce grand travail d’acteurs !

Acte IV

Acte IV

Avec ses très nombreux personnages principaux, il serait assez facile pour un directeur musical de sacrifier les petits rôles… Ici à une exception près, tous sont très bien distribués dans un français parfait et une joie manifeste de participer à cette production ! On notera par exemple François Lis dans l’épisodique rôle de Schlemil ou Paul Gay dans le double rôle de Crespel et Luther qui sait parfaitement passer du rôle de tenancier de bar à celui de père éploré avec un sens dramatique et une diction remarquables. Autre petit rôle finalement majeur, le spectre de la mère d’Antonia est proposé à la mezzo-soprano Doris Soffel. Cette grande dame possède encore toute sa voix et offre un portrait assez magnétique de ce fantôme, rehaussée en cela par un costume sidérante de réalisme. La voix possède cette personnalité qui peut nous frapper, loin des chanteuses usées qui sont parfois distribuées dans cette partie qui doit pourtant savoir se faire entendre dans le grand ensemble où Antonia se consume en chantant. Enfin, signalons aussi la très belle caractérisation de Rodolphe Briand en Spalanzani. Juste et très drôle sans en faire trop, le ténor nous offre un parlé-chanté assez parfait et inédit.

Acte I

Acte I

Parmi les autres rôles secondaires, il y a bien sûr les quatre valets qui se taillent souvent la part du lion étant donné le pouvoir comique qu’ils ont. Yann Beuron semble presque sur-dimensionné pour jouer de tels rôles. On retrouve bien sûr la qualité d’interprète et la diction exemplaire du ténor, mais il lui manque un petit quelque chose de léger pour vraiment nous faire adhérer. Le bégaiement manque de comique au deuxième acte, et le valet de Crespel se montre un peu trop lourd vocalement pour emporter la partie dans son air pourtant très bien nuancé et réalisé par le ténor. On en vient à se demander si finalement il n’aurait pas été mieux dans le rôle titre… en tout cas, pas sûr que ce genre de rôle de caractère soit fait pour lui, qui possède encore de nombreux arguments pour au contraire jouer les rôles de premier plan !

Acte I : Roberto Tagliavini (Lindorf)

Acte I : Roberto Tagliavini (Lindorf)

Autre chanteur aux multiples rôles, Roberto Tagliavini se montre parfaitement à la hauteur de ceux qu’on appelle les quatre diables ! Les débuts en Lindorf manquent peut-être un peu de grave et d’ampleur, mais rapidement la voix sonne avec un beau timbre noir assez charismatique et le chanteur semble se libérer pour offrir de belles compositions diaboliques. Malheureusement la version de la partition choisie ne lui permet pas de développer la face comique par exemple de l’acte d’Olympia où il reste assez peu présent. Mais chacune de ses apparitions le montre plein de vie et de charisme, chose très importante pour réussir à s’imposer, surtout quand la mise en scène a vu des monstres tels que Samuel Ramey, José van Dam ou Bryn Terfel.

Acte IV : Stefano Secco (Hoffmann), Kate Aldrich (Giulietta)

Acte IV : Stefano Secco (Hoffmann), Kate Aldrich (Giulietta)

Autre preuve d’un manque de modernité de la partition choisie, les quatre femmes sont interprétées par des chanteuses différentes… enfin les quatre… les trois plutôt puisque Stella ne chante pas dans cette version, ne faisant qu’une apparition muette lors du dernier et court acte. Olympia est celle qui est la plus marquante dans l’esprit du public vu son grand air connu. La remplaçante de Sabine Devieilhe ne démérite pas, mais son chant manque cruellement de finesse et de soin dans certains passages. Ainsi, toutes les notes sont bien là avec de nombreuses variations, mais on sent la technique un peu trop approximative, manquant du côté mécanique de cette poupée. Le personnage par contre est fort bien campé et on sent que Nadine Koutcher se donne totalement dans son rôle. Après cette démonstration, l’apparition d’Antonia nous offre plus de musique et de drame, surtout avec la personnalité d’Ermonela Jaho. La soprano est toujours dans son élément pour la douleur amoureuse et ici elle compose une chanteuse passionnée à la perfection, nous offrant un chant fin et naturel, exprimant admirablement combien ce chant est vital au personnage. Bien sûr, il y a ici moins de démonstration, mais les sentiments sont extrêmement forts et n’empêchent pas la soprano de montrer toute l’étendue de son talent avec des envolées lyriques sidérantes de passion. Enfin, Giulietta peut-être un personnage passionnant, mais malheureusement la version retenue la réduit singulièrement à peu de chose… pourtant, Kate Aldrich possède de beaux arguments pour camper la courtisane : elle est déjà d’une superbe présence sur scène, mais elle a aussi ce charisme vocal qui lui donne autorité sur les hommes. Malheureusement, la barcarole était assez inaudible (la faute à la mise en scène… la seule faute!) et le reste ne lui donne pas matière à vraiment exprimer tout son talent.

Stéphanie d'Oustrac (Nicklausse)

Stéphanie d’Oustrac (Nicklausse)

L’autre femme importante, la plus importante même d’ailleurs peut-être… est la Muse, qui passe la majorité du temps dans la peau du jeune étudiant Nicklausse. Stéphanie d’Oustrac a souvent joué les grandes héroïnes dramatiques et les personnages tragiques. Ici elle se donne corps et âme dans un rôle qui lui permet de montrer une autre facette de son immense talent. Grande diseuse, elle sait déjà faire claquer le texte avec une puissance rare. Pour un personnage qui se moque régulièrement d’Hoffmann ou de la situation, ce n’est pas anecdotique. Mais en plus de cela, elle sait colorer son chant, lui donner une douceur caressante comme une gouaille peu commune. Chacune de ses interventions est d’un naturel parfait, d’une grande intelligence qui n’enlève rien à la composition théâtrale. Car il est difficile de faire abstraction ici de cette dimension. Son arrivée en Muse hypnotise par la noblesse de la posture alors que le chant se montre grandiose… et par la suite son Nicklausse est bondissant, jeune et fougueux, toujours plein de vie et d’énergie. La prestation est impressionnante et sera saluée par la plus grande ovation du plateau ! Un grand triomphe pour Stéphanie d’Oustrac qu’on espère retrouver rapidement sur la scène de l’Opéra de Paris dans un grand rôle.

Stéphanie d'Oustrac (La Muse)

Stéphanie d’Oustrac (La Muse)

Enfin le rôle titre… Stefano Secco avait remporté de grands triomphes dans le répertoire verdien sur la scène de l’Opéra de Paris… Don Carlo, Rigoletto, Macbeth, Simon Boccanegra ou encore La Traviata, il avait séduit par la puissance de son incarnation et par un timbre d’une grande beauté. Le répertoire français ne lui est pas inconnu bien sûr, mais on le sent ici moins à l’aise surtout en début d’ouvrage. Le timbre manque un peu d’éclat et la projection du brillant qui lui permettait de faire ressentir autant d’émotions à l’auditeur. Pourtant il ne s’économise nullement durant toute la représentation : le rôle est particulièrement ardu et lourd à chanter, mais il arrive au terme avec une grande fraîcheur. La diction n’est pas parfaite, mais le chanteur sait ce qu’il dit et offre ainsi de belles nuances. Et à cela s’ajoute son habituelle implication scénique. Il fait totalement sien ce personnage de poète maudit et se montre loin des critiques qui ont fusées quand des rumeurs voulaient qu’il reprenne toutes les dates suite à l’annulation de Jonas Kaufmann.

Stefano Secco (Hoffmann)

Stefano Secco (Hoffmann)

Malgré tous les petits soucis de la représentation et notamment le gros soucis de la version choisie, le résultat est enthousiasmant. On retrouve ce qui est sûrement la plus réussie des production de Robert Carsen et qui aura marqué durablement l’imagerie des Contes d’Hoffmann. Mais en plus de cela, l’ensemble de la distribution est à la hauteur des rôles et des personnages. Bien sûr, on pourrait rêver certains noms particuliers… mais le rendu de la soirée est très bon. Enfin cette représentation a permis de voir et entendre Stéphanie d’Oustrac dans un composition flamboyante… très loin d’un autre rôle à pantalon comme l’Aiglon mais tout aussi convaincant !

  • Paris
  • Opéra Bastille
  • 27 novembre 2016
  • Jacques Offenbach (1819-1880), Les Contes d’Hoffmann, Opéra fantastique en un prologue, trois actes et un épilogue
  • Mise en scène, Robert Carsen ; Décors, Michael Levine ; Limières, Jean Kalman ; Chorégraphie, Philippe Giraudeau ; Dramaturgie, Ian Burton
  • Olympia, Nadine Koutcher ; Giulietta, Kate Aldrich ; Antonia, Ermonela Jaho ; La Muse / Nicklausse, Stéphanie d’Oustrac ; La Mère d’Antonia, Doris Soffel ; Hoffmann, Stefano Secco ; Spalanzani, Rodolphe Briant ; Nathanaël, Cyrille Lovighi ; Luther / Crespel, Paul Gay ; Andrès / Cochenille / Pitichinaccio / Frantz, Yann Beuron ; Lindorf / Coppélius / Dapertutto / Miracle, Roberto Tagliavini ; Hermann, Laurent Laberdesque ; Schlemil, François Lis
  • Chœurs de l’Opéra National de Paris
  • Orchestre de l’Opéra National de Paris
  • Philippe Jordan, direction

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