Magnifique Simon Boccanegra chez Delos

boccanegra_orbelian_1Créé en 1857, Simon Boccanegra sera loin d’être un succès à Venise. Alors que sa carrière se ralentit, Verdi veut lui donner une nouvelle chance et s’engage dans une révision de sa partition mais aussi du livret. Suite aux manœuvres de l’éditeur Riccordi, c’est le jeune Arrigo Boïto qui va aider le compositeur dans la modification du texte, suggérant des changements de situations ou de lieux pour renforcer l’effet de l’œuvre. C’est donc la version de 1881 qui est ici présentée avec en tête d’affiche le baryton russe Dmitri Hvorostovsky. Son interprétation du rôle de Boccanegra a été rodée depuis bien des années sur différentes scènes et méritait bien qu’elle soit enregistrée de manière officielle. Bien sûr, la maison de disque et l’orchestre sont loin des prestigieux DECCA et Wiener Symphoniker dont bénéficia Thomas Hampson il y a quelques années… mais le résultat est impressionnant de qualité : la distribution réunie est un grand sans faute qui va chercher des interprètes parfaitement à l’aise dans les tessitures et les personnages, alors que Constantine Orbelian dirige les forces de l’opéra de Kaunas de bien belle manière !

Dans cette version de 1881, Simon Boccanegra pourrait être considéré comme le point de bascule vers les dernières productions de Verdi. En effet à la suite de cette révision viendra une nouvelle version de Don Carlo en 1884, puis enfin Otello et Falstaff en 1887 et 1892. Alors considéré comme un compositeur installé et en fin de carrière, c’est avec la jeune garde qu’il travaille en la personne d’Arrigo Boïto. Ce dernier n’a pourtant pas été tendre avec son aîné des années auparavant, jugeant ses œuvres comme archaïques et devant être remplacées par ce que lui et son ami Franco Faccio jugeaient comme l’art nouveau en Italie : leurs propres œuvres. Finalement, Boïto aide Verdi à retailler son Simon puis lui écrira les livrets de ses deux derniers opéras, alors que Franco Faccio dirigera la création de la nouvelle version de Simon Boccanegra, puis celle de Don Carlo… et enfin Otello. Les retouches sont importantes entre les deux versions. Près de vingt-cinq ans séparent les deux partitions et Verdi a beaucoup enrichi son langage en puisant dans divers inspirations. Le plus grand changement se situe dans la scène du conseil où les deux hommes imaginent une situation beaucoup plus forte et poignante que dans la version précédente. Tout au long de l’ouvrage, quelques modifications font évoluer une ligne de texte, une ligne mélodique ou l’orchestration, toujours afin de rendre l’œuvre plus forte et les personnages plus poignants. La présentation sur scène à La Scala reçu un triomphe qui inaugurera avec bonheur les futures collaborations des deux (ou trois!) hommes : la jeunesse et l’expérience donnent naissance à des ouvrages qui révolutionnent l’art lyrique.

De par sa structure et son histoire, Simon Boccanegra est une œuvre particulière dans la composition de Verdi. Composé juste après Les Vêpres Siciliennes fortement teinté du Grand Opéra français et avant les deux grands succès que sont Un Ballo in Maschera et La Forza del Destino, l’ouvrage ne gagnera jamais la popularité des plus grands titres de l’auteur malgré une reconnaissance certaine. Des productions aideront à sa notoriété comme la fameuse mise en scène de  Giorgio Strehler (dirigée par Claudio Abbado et réunissant Piero Cappuccilli, Mirella Freni, Nicolai Ghiaurov), mais l’opéra peine à rester à l’affiche continuellement. Il faut dire que l’histoire est particulièrement noire et la musique n’est pas aussi prodigue aux grands airs que d’autres partitions de Verdi : si les airs d’Amelia et Fiesco sont régulièrement enregistrés, le rôle-titre reste étrangement sans air marquant alors que le rôle est passionnant d’un bout à l’autre. Ce personnage se dégage par rapport aux autres acteurs du drame, s’affirmant dans les duos ou les ensembles avec beaucoup de soin. La présence d’un prologue qui précède de dix ans l’action principale est une grande originalité pour Verdi. Par la suite, on notera beaucoup de duos dont la part de récitatif est importante même si tout l’art de Verdi est justement de les rendre musicalement passionnants. Des grandes scènes marquent les esprits comme bien sûr l’ensemble du prologue nocturne à souhait, la scène de reconnaissance entre la fille et le père ou la grande scène du conseil. Mais l’ensemble de l’ouvrage reste tendu, sans beaucoup de pièce qui flattent l’oreille immédiatement : le drame est présent d’un bout à l’autre sans relâche. Beaucoup moins chantant et facile d’accès que ses ouvrages suivants, l’œuvre s’attache beaucoup au texte et au drame, évitant ici tout effet musical inutile au théâtre. Chaque personnage est très finement détaillé mais c’est la figure magnifique du Doge qui se détache, nécessitant non seulement un grand baryton capable de suggérer la jeunesse du prologue mais aussi l’impériosité du conseil ou la douleur finale. Le rôle est l’un des plus complexes de Verdi dans cette tessiture et attire avec raison les plus grands noms.

À l’annonce de la sortie de cet enregistrement, il faut bien avouer qu’une certaine incompréhension s’est faite : pourquoi un grand baryton comme Hvorostovsky enregistrait un tel rôle pour un si petit label, et de plus avec un chef plus spécialisé dans le répertoire slave que Verdi ! Bien sûr les noms de la distribution étaient particulièrement attirants, réunissant des chanteurs aptes à donner toutes la force à l’ouvrage… mais quel serait le résultat ? Dès les premières scènes l’inquiétude est rapidement balayée. Si Constantine Orbelian dirige une phalange assez modeste, il réussit en tire le meilleur pour accompagner à merveille les chanteurs et donne vie à la partition sombre de Verdi : son orchestre vibre et gronde ou s’irise délicatement pour chaque émotion voulue par le compositeur. Beaucoup de nuances et un drame qui avance avec passion et violence. Très expressive, sa direction donne un beau relief à l’orchestre et en suggère tout la noirceur. On est très loin de la relative indolence d’accompagnement des mêmes chef et orchestre pour le récital de la basse Ildar Abdrazakov Le chœur est au même niveau, rendant très bien les différentes interventions du peuple.

Du côté du chant, les petits rôles sont fort bien distribués. La servante ou le capitaine sont bien sûr anecdotiques, mais les deux rôles noirs de Paolo et Pietro sont très bien campés respectivement à Marco Caria et Kostas Smiriginas. Ce dernier possède cette noirceur de timbre donnant toute sa dimension au personnage alors que Marco Caria compose un traitre de haute tenue. Ne forçant jamais le trait, il propose un Paolo puissant et veule, près à toutes les manœuvres pour arriver à ses fins. Sa malédiction s’impose avec une crainte parfaite alors que ses dernières interventions le montre d’une sobriété froide à faire frémir. Ces deux petits rôles ne sont bien sûr que peu en scène, mais ils sont extrêmement importants dans l’histoire puisque ce sont eux qui se salissent les mains, qui œuvrent dans l’ombre pour faire avancer le drame. Un manque de charisme vocal provoquerait un déséquilibre mais ils s’imposent ici avec aisance.

Le reste de la distribution est un sans-faute quasi parfait. Dans le rôle du noble amoureux, Stefano Secco bénéficie enfin d’une exposition au disque digne de son talent. Ce ténor italien chante régulièrement le répertoire italien sur les plus grandes scènes d’Europe mais ne bénéficie pas du support d’une grande maison de disque. Pourtant ses prestations sont toujours saluées comme un exemple de style et d’implication. Alors qu’il partageait l’affiche dans ce rôle avec Dmitri Hvorostovsky sur la scène de l’Opéra Bastille en 2007, il avait fait sensation et des années après sa prestation est toujours aussi impressionnante ! L’artiste se consume dans son rôle d’une manière saisissante mais toujours avec un style remarquable. Alors qu’on le croirait toujours à la limite de ses capacités, il conserve une voix ductile et électrisante. Les aigus sont dardés, les nuances fines et personnelles. Le métal de la voix lui permet de passer sans soucis les grandes masses chorales ou orchestrales et le timbre a conservé une beauté italienne qui ravit les oreilles. Avec un tel artiste, le personnage gagne en épaisseur et en importance : on ressent toute sa douleur et ses tiraillements face aux situations qui lui semblent une trahison. Brûlant d’une flamme qui jamais ne le subjugue, le ténor impose un personnage vif et ardent, aussi à l’aise dans l’amour et la retenue que dans l’héroïsme de son entrée dans la salle du conseil. Un grand ténor qu’on espère retrouver longtemps dans ce répertoire qui lui convient comme un gant !

Le point le plus faible de la distribution est Ildar Abdrazakov… ce qui est assez remarquable vu la qualité du chant de ce dernier. Dans la composition ou le chant, il n’y a aucun point négatif, si ce n’est un timbre un peu trop rond et jeune pour camper le fier Fiesco. La basse russe possède un art du chant souverain et s’acquitte avec aisance du rôle. Mais la voix est construite de telle manière que ce sont les aigus qui impressionnent les plus et non les graves. Or Fiesco se doit de posséder ce côté impressionnant et fantomatique : que ce soit dans le prologue où sa douleur le voit errer comme une âme en peine ou sa dernière confrontation avec Simon où il ressuscite aux yeux de celui-ci, le grain de voix d’Abdrazakov semble manquer un peu de ce caractère implacable du noble vénitien. Et pourtant, encore une fois, l’interprétation n’est pas en cause puisqu’il donne toutes les nuances possibles : il manque juste un petit quelque chose pour vraiment s’imposer. Les écoutes successives nous font découvrir beaucoup de nuances et de finesses, mais le personnage ne semble pas aussi immédiat et logique qu’il devrait l’être : il faut s’habituer à une prestation plus douce et paternelle pour en savourer la richesse. Mais il faut dire que les références sont nombreuses : Ghiaurov ou Pinza par exemple ont fortement marqué le rôle. Dans quelques années quand la voix aura développé plus de mordant, ce Fiesco sera parfait ! Pour le moment, il donne une superbe prestation mais un petit cran en dessous de ses collègues qui sont à un niveau d’excellence et de cohérence remarquables.

La jeune et aimante Amelia se voit confiée à la soprano italienne Barbara Frittoli. La chanteuse écume depuis plus de vingt ans les plus grandes scènes mondiales avec un art du chant qui fascine par sa fluidité et son timbre. Grande héritière des plus grands noms italiens, elle s’affirme comme une référence dans biens des rôles romantiques. Avec les années, un vibrato est apparu, mais la chanteuse le maitrise avec une technique assez impressionnante. Le timbre s’est étoffé et cela pourrait être néfaste au personnage, mais dès l’air d’entrée de la jeune fille, les couleurs et les nuances qui sont apportées aux mots et au chant gomment tout âge. Comme ses plus grandes devancières, son art du chant lui permet de donner vie à son personnage. L’aigu est fulgurant, le grave saisissant et les nuances d’une finesse admirable. Cette Amelia tremble, palpite ou se révolte avec un chant d’une vigueur rare. Par son éloquence, elle compose une jeune fille de chair et de sang comme auparavant de grandes chanteuses pouvaient paraître crédibles dans un personnage tout en en ayant trois fois l’âge. Aussi à l’aise chez Mozart, Verdi ou Puccini, Barbara Frittoli est à ce jour l’un des modèles d’une certaine école de chant italienne et les années semblent n’avoir aucune prise sur son talent et sa finesse d’interprétation. Ici Amelia possède tout pour brûler les planches et éviter toute mièvrerie : elle vit intensément.

Dans le rôle-titre enfin, difficile de ne pas succomber au personnage que nous propose Dmitri Hvorostovsky. Il  arrive que sa personnalité écrase parfois le rôle, créant ainsi un décalage entre le théâtre et le chant. Mais Simon semble être exactement le rôle qui lui convient, où il peut non seulement démontrer ses talents de chanteur, mais aussi d’interprète. La partition ne lui donne que peut la possibilité de briller ou de se démarquer : le chant reste constamment au service de l’émotion et du personnage, empêchant tout dérapage qui nous sortirait du rôle. Sa composition est construite de manière sobre et détaillée, jamais démonstrative mais toujours au service du rôle. Bien sûr, on reste admiratif devant les tenues de souffle et le legato parfait, devant la beauté de la voix et les ressources… mais tout cela reste un moyen de composer un personnage et non de briller : la scène du conseil est en ce sens marquante puisque toutes les nuances sont demandées et rendues avec justesse et sans exagération par le chanteur. Depuis la supplique au peuple jusqu’à la violence envers Paolo, tout est juste. Le chanteur a évolué de bien belle manière depuis quelques années, donnant plus de profondeur à ses compositions et cet enregistrement de Simon Boccanegra est peut-être l’une de ses plus belles créations chez Verdi. D’un bout à l’autre son charisme fait mouche pour un personnage vrai et fort. Sa prestation se coule admirablement dans la partition de Verdi et n’a rien à envier en termes de style ou d’implication à ses partenaires. Il est le Doge dans toute sa grandeur mais aussi tous ses doutes.

C’est donc une grandiose surprise que cet enregistrement car tous les éléments sont réunis pour donner vie à une partition fascinante de Verdi. La distribution est éblouissante de vérité  et cet enregistrement se hisse au niveau des mythiques enregistrements qui jusqu’alors semblaient inatteignables. Espérons que cette production recueille le succès qu’elle mérite car elle est vraiment à saluer pour son travail d’ensemble ou individuel, chacun donnant le meilleur de lui-même pour un résultat commun splendide. Un grand témoignage du chant actuel, montrant combien malgré toutes les références laissées au disque, il est toujours possible d’enregistrer une version capable de rivaliser avec l’histoire du chant.

  • Giuseppe Verdi (1813-1901), Simon Boccanegra (1881), Opéra en trois actes et un prologue
  • Simon Boccanegra, Dmitri Hvorostovsky ; Amelia/Maria, Barbara Frittoli ; Fiesco/Andrea, Ildar Abdrazakov ; Gabriele Adorno, Stefano Secco ; Pietro, Kostas Smoriginas ; Paolo, Marco Caria ; Servante d’Amelia, Egė Šidlauskaitė ; Capitaine, Kęstutis Alčauskis
  • Chœur d’Etat de Kaunas
  • Orchetre Symphonique de Kaunas
  • Constantine Orbelian, direction
  • 2 CD Delos, DE 3457. Enregistré à la Philharmonie de Kaunas du 1er au 7 août 2013.

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