« L’autre » Otello mis à l’honneur par Bartoli…

otello0Otello dans l’opéra, c’est immanquablement celui de Verdi qui nous vient à l’esprit. Puis arrive ce fameux opéra de Rossini, réputé inchantable avec ces trois rôles écrasants de ténor, cette Desdemona où se sont distinguées les plus grandes comme La Malibran ou sa sœur Pauline Viardot… Plus près de nous, le duo Chris Merritt/Rockwel Blake s’illustraient… puis un temporaire duo a réuni Gregory Kunde et Juan Diego Florez… mais voilà que depuis quelques année un nouvel Otello rossininien fait parler de lui : John Osborn. Quand en plus il est accompagné par Cecilia Bartoli (rossinienne exemplaire avant d’aller explorer le baroque) qui fait ici ces débuts dans le rôle tragique de l’épouse du Maure, on peut s’attendre à une grande représentation… et les faits vont bien au delà des espérances !

Alors que cette production est montée sur la scène du Théâtre des Champs Elysées en reprenant trois des rôles principaux (Cecilia Bartoli enfin de retour sur la scène d’un opéra à Paris, John Osborn qui avait vu déjà proposé Otello en version de concert sur cette même scène, et Edgardo Rocha qui troque les habits du traitre Jago pour ceux de l’amoureux Rodrigo), le DVD de la création de la production sort chez DECCA. Hasard du calendrier ? On peut en douter. Toujours est-il qu’après avoir assisté à la représentation, un grand nombre de spectateurs se sont sûrement précipités sur cet enregistrement !

Acte I

Acte I

Dans sa période napolitaine, Rossini disposait de trois grands ténors pour lesquels il composa des opéras leur permettant de s’affronter dans des joutes lyriques épiques. Car si l’Otello de Verdi regarde vers le vérisme dans les accents et les sentiments, celui de Rossini est pleinement marqué par le bel-canto : les sentiments sont bien sûr exprimés par le texte et la mélodie, mais ce sont les vocalises, variations et aigus qui donnent toute la dimension à l’œuvre : elle repose donc énormément sur la distribution pour que la magie opère. Œuvre complexe à monter, elle est grandiose lorsqu’est réunie une distribution capable de surmonter les défis de l’écriture vocale et même d’y ajouter sa propre personnalité.

Acte II

Acte II

Leiser/Caurier travaillent depuis plusieurs saisons avec Cecilia Bartoli avec des résultats variables sur les mises en scène de nouvelles productions. Ici, la sobriété et l’accentuation du racisme ambiant font merveille pour nous situer dans le drame. Pas de grand décor vénitien brillant, mais une société bourgeoise des années 60 soixante confronté à l’étranger, cet homme admiré de tous mais qui reste tout de même une personne qu’il ne faut pas fréquenter de trop près, qui doit rester une relation sans vraiment devenir un ami. Tout au long de l’œuvre on voit ce racisme silencieux, envers Otello comme envers le serviteur noir. Pour bien renforcer ce fossé culturel et ce refus de l’autre, les metteurs en scène nous ont très bien définit deux univers : le palais du père de Desdemona avec la grande salle de réception ainsi que la chambre de la jeune fille (chambre loin du brillant des parties publiques)… et puis ce café où on écoute du raï en buvant de la bière, refuge d’Otello. Dans ces décors, les metteurs en scène peuvent se reposer sur des acteurs très convaincants dans tous les rôles. Mais ce sont bien sûr les quatre principaux qui attirent tous les regards. Comment ne pas trembler devant ce Jago fringant, au sourire éclatant mais dont la façade laisse entrevoir la noirceur d’âme ? Ses interactions avec les autres personnages le montrent particulièrement servile mais aussi insinuant à l’extrême, toujours dangereux malgré les plus parfaites manières. Rodrigo est au contraire l’exemple même du personnage franc et bon. Bien sûr la jalousie le tiraille, mais il conserve toujours sa prestance et sa tristesse se lit dans chacune de ses actions. Otello n’est pas traité comme un être particulièrement violent, et en accord avec le chant d’Osborn c’est plus un personnage déchiré et au final extrêmement tourmenté qu’un monstre de jalousie qui nous est montré. Et enfin face à ces trois hommes la belle Desdemona semble moins innocente et fragile qu’à l’habitude, se montrant au contraire particulièrement déterminée dans ses postures et ses gestes. A noter une idée splendide de poésie lors de l’introduction de l’air du Saule : Desdemona écoute un vieux disque où on entend la harpe puis par un beau fondu c’est la harpe de la fausse qui prend le relais. Cela nous fait entrer dans tout un monde de mélancolie parfaitement adéquat pour l’air qui suit.

Acte III

Acte III

On l’a dit, l’œuvre demande beaucoup d’inventivité et d’implication chez les chanteurs. Mais le chef a la difficile tache de suivre les chanteurs, d’impulser un rythme et un drame dans un orchestre qui pourrait vite tourner à la fanfare entre les mains d’un chef peu scrupuleux. Et ici, Muhai Tang fait un superbe travail à la tête de La Scintilla, orchestre sur instrument d’époque de Zurich. Aucun point mort, pas de mollesse ou de fanfare. L’orchestre répond avec précision et finesse du fait des instruments.

Quelques petits rôles se partagent les moments où les trois rôles principaux peuvent se reposer. Et chacun est ici très bien tenu. On aurait pu espérer un Elmiro un peu plus noble et sonore, mais par contre Emilia et le Gondolier sont superbement tenus.

Acte II : Rodrigo (Edgardo Rocha)

Acte II : Rodrigo (Edgardo Rocha)

Dans le rôle du traitre Jago, Edgardo Rocha surprend. Après l’avoir entendu en Rodrigo sur la scène du Théâtre des Champs Elysées, quelques doutes planaient : comment une voix si belle allait rendre toute la sournoiserie de Jago ? Tout simplement en accentuant certains accents et en faisant confiance à la partition et aux ornementations ! La voix conviendrait très bien à un jeune premier, mais la façon dont les variations sont construites, l’insertion de sur-aigus tranchants et percutants… tout cela donne vie à ce personnage retord sans avoir besoin de malmener le timbre ou l’émission. Dans chaque duo, le jeune ténor n’hésite pas à suivre ses fougueux partenaires dans les acrobaties les plus folles. Si la vocalise n’est pas forcément très précise, l’aigu est bien là et le chanteur se montre plein de promesse. Là où les quelques petits faiblesse techniques rendaient son Rodrigo un peu en dessous par un manque d’assurance et de risque, Jago ne souffre lui que très peu de ces petits détails.

Acte II : Desdemona (Cecilia Bartoli), Rodrigo (Javier Camarena)

Acte II : Desdemona (Cecilia Bartoli), Rodrigo (Javier Camarena)

Rodrigo l’amoureux est chanté par un ténor rossinien un peu ignoré des maisons de disques… et pourtant qui n’a rien à envier aux Florez ou Brownlee… Javier Camarena avait déjà fait forte impression dans la deuxième distribution de la Donna del Lago de Rossini à Paris où il alternait avec Florez justement. Mais depuis 2010, la technique semble s’être affinée sans pour autant que le chanteur perde cette rondeur dans le timbre et la folie des plus grands dans la prise de risque. Jamais effacé alors que son personnage possède un psychologie moins démonstrative que les deux autres ténors, il tient tête avec panache et même semble mener la bataille à certains moments, créant une émulation bénéfique avec son partenaire. Variations jubilatoires, sur-aigu assuré, vocalise précise… et émotion dans le chant. Car en plus d’une technique impressionnante et d’une belle inventivité, le chanteur est musicien et sait émouvoir. Grande prestation pour un ténor qui semble malheureusement ne pas intéresser les grandes maisons de disque alors qu’on a là un interprète majeur de Rossini et du bel-canto en général !

Acte II : Otello (John Osborn)

Acte II : Otello (John Osborn)

Troisième et dernier ténor, John Osborn reprend le rôle du Maure… et avec quel panache là encore ! Certains trouveront à redire sur son adéquation au rôle, prenant l’interprétation de Chris Merritt comme un étalon en la matière. Mais si on élargi un peu le cadre et qu’on se fie non pas à des critiques subjectives de l’époque de la création mais à notre ressenti, il est difficile de nier combien le ténor américain est majeur dans ce rôle actuellement. Le seul petit point faible serait un grave un peu étroit. Mais attention, ce grave est toujours sonore malgré tout, jamais forcé ou grossi. Et dans le medium et le haut de la tessiture, Osborn se révèle impressionnant. Comme Camarena, il enchaine les prises de risques, variant vers des hauteurs tendues mais sans jamais faillir. Dès son air d’entrée, la reprise se montre bluffante d’aisance : la technique et la grammaire que convoque Rossini sont parfaitement maîtrisées pour notre plus grand plaisir. Malgré la lourdeur du rôle, la voix tient bien sans jamais s’économiser, assurant un deuxième acte démentiel où chaque duo le voit rivaliser avec son interlocuteur sans jamais rien lui céder dans le sur-aigu ou la vocalise. Et le dernier acte le montre meurtri et sobre, oubliant les fioritures pour se concentrer sur un drame juste et direct. Ténor qui monte, Osborn se montre à chaque fois sous son meilleur jour, que ce soit chez Rossini (il a été un Almaviva splendide), Meyerbeer (Raoul de grande eau à Bruxelles dans la fameuse production d’Olivier Py) ou Offenbach (Hoffmann magistral en concert dirigé par Minkowski) il sait toujours trouver le ton juste, le style et la diction qui conviennent, jamais avare en risque couronnés de succès. Et depuis maintenant quelques années que le rôle du Maure (le plus lourd qu’il possède à son répertoire) le suit, la voix n’évolue que très peu et lui promet de bien belles aventures !

Acte III : Desdemona (Ceclia Bartoli)

Acte III : Desdemona (Ceclia Bartoli)

Il fallait bien sûr garder celle pour qui le spectacle a été repris sur la scène parisienne : Cecilia Bartoli. Dans les années 90, c’est avec Rossini et Mozart qu’elle s’est imposée sur les scènes du monde entier. Puis elle alla explorer avec succès des répertoires moins valorisés et va même être l’une des premières à lancer le retour de Vivaldi à l’opéra. Depuis quelques années, elle semble vouloir revenir vers ses premiers amours puisqu’en plus de Stefani ou Haendel, elle ajoute des rôles romantiques à son répertoire tels que Amina, Norma ou Clari. Si elle avait enregistré l’air du Saule en récital, Desdemona ne faisait pas partie de ses rôles rossinien. Le pari était donc grand pour celle qui étudie avec soin ses nouveaux rôles : elle se frotte ici à un rôle où les références sont bien présentes dans les oreilles de amateurs lyriques. Dès le premier acte qui ne lui confère pourtant que peu de moments pour briller, la mezzo italienne démontre son adéquation au compositeur mais aussi au rôle ! Sortant Desdemona d’un image lumineuse et vaporeuse, elle impose au contraire une volonté farouche par une vocalise acérée, un vrai travail sur le texte et une très grande implication scénique. Le deuxième acte la trouve tout autant volontaire et le final est une vraie démonstration de pyrotechnie au service du drame. Mais le grand moment de Desdemona reste le troisième acte et on assiste là à un moment de magie pure. Il a été expliqué comment l’air du Saule était introduit par la mise en scène. Et toujours dans cette même atmosphère, Bartoli chante sur le fil, sans vibrato, d’une pureté angélique avec la retenue que le souvenir oblige. Le crescendo progressif est mené de façon magistrale. L’affrontement final avec Otello retrouve ce personnage volontaire qu’elle a dessiné tout au long de l’œuvre. Loin d’être une « créature de studio », Bartoli prouve ici et avec quel brio qu’elle ne s’est pas tournée vers le baroque afin de masquer des moyens déclinants : si le grave est un peu fabrique, le reste de la tessiture est sonore, riche en couleurs et la technique toujours aussi impressionnante.

Acte III : Desdemona (Cecilia Bartoli), Otello (John Osborn)

Acte III : Desdemona (Cecilia Bartoli), Otello (John Osborn)

Évènement majeur dans la discographie rossinienne, la sortie de ce DVD immortalise de grandes personnalité dans les rôles clés, mais aussi un vrai travail d’ensemble puisqu’à aucun moment il n’y a de décalage et de mésentente musicale entre chacun des protagoniste. C’est une vraie troupe de luxe qui interprète une partition exigeante pour notre plus grand plaisir. Démonstration que non, l’âge d’or du chant rossinien n’est pas mort et que Ceclia Bartoli est toujours dans une forme olympique, cet enregistrement est très précieux. Après l’enregistrement passionnant de Norma qui retrouve le couple Bartoli/Osborn, une production scénique a été montée à Salzbourg pour Leiser/Caurier… espérons qu‘elle connaîtra les mêmes honneurs que cet Otello !

  • Gioachino Rossini (1792-1868), Otello
  • Mise en scène, Moshe Leiser, Patrice Caurier ; Décors, Christian Fenouillat ; Costumes, Agostino Cavalca ; Lumières, Christophe Forey, Hans-Rudolf Kunz ; Dramaturgie, Konrad Kuhn
  • Otello, John Osborn ; Desdemona, Cecilia Bartoli ; Elmiro, Peter Kalman ; Rodrigo, Javier Camarena ; Jago, Edgardo Rocha ; Emilia, Liliana Nikiteanu ; Doge di Venezia, Nicola Pamio ; Gondoliero, Ilker Arcayürek
  • Orchestre La Scintilla de l’Opéra de Zurich
  • Choeur Supplémentaire de l’Opéra de Zurich
  • Muhai Tang, direction
  • 1 DVD DECCA 074 3863. Enregistré l’Opéra de Zurich, en Mars 2012

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