L’Orfeo de Monteverdi et Les Talens Lyriques

roussetL’Orfeo de Monteverdi est réputé pour être le premier opéra… mais il est plus que cela : c’est une œuvre fascinante par ses couleurs et ses inspirations, depuis la trépidante toccata d’ouverture jusqu’à la sombre déploration finale d’Orfeo en passant par toutes les couleurs pastorales ou sombres. Monteverdi a posé les bases d’un opéra, mais finalement bouleversera totalement les structures dans les autres œuvres qui nous sont parvenues ! Comment retrouver la même architecture humble de cet Orfeo dans les grandes scènes du Couronnement ? Tout ici respire la poésie, avec au dessus de tous bien sûr l’incarnation de l’artiste lui-même. À côté de lui, les dieux sont beaucoup plus prosaïques. La direction de Christophe Rousset et la sobre mise en espace vont nous révéler toute la profondeur de l’œuvre.

M’attendant à une version de concert, quel ne fut pas mon plaisir de découvrir une mise en espace intelligente, délicate et passionnante ! Par des éclairages finement dosés, des déplacements significatifs et des attitudes naturelles, l’opéra prend vie sous nos yeux dans sa forme la plus sobre et touchante. Servie par des chanteurs très impliqués, on ne peut qu’être emporté par ce mythe.

Et musicalement nous sommes aussi superbement servis. Christophe Rousset dirige avec beaucoup de couleurs et de retenue l’orchestre composé d’une petite vingtaine de musiciens. Les Talens Lyriques ont une belle réputation et chaque musicien fait ici preuve d’une superbe musicalité et d’un talent de soliste pour habiter chaque note. Comment résister à l’accompagnement tellement sensible de la plainte d’Orfeo à la double harpe par Siobhan Armstrong ? Tout est au niveau d’excellence qu’on peut attendre d’un tel ensemble, avec à sa tête un Christophe Rousset peut-être plus volubile au clavecin qu’à l’orgue (un peu plaqué sèchement même si il signifie toujours l’implacable destin). Finalement, la seule petite chose qui déçoit légèrement est l’entrée des trombones qui sonnent un peu légers et non conquérants ! A cet excellent niveau orchestral s’ajoute un très beau chœur d’un ensemble parfait.

Enfin, et non des moindres, il faut signaler une très belle distribution. Pas de grand nom mais des voix justes pour chaque rôle. Deux petites déceptions tout de même. Pour l’Apollo de Damian Thantrey (on se demande l’intérêt de faire appel à un autre soliste quand on en a déjà de magnifiques chanteurs pouvant prendre sa place dans la distribution…) à la voix sans impact et au timbre gris. Et puis pour le berger du contre-ténor Nicholas Spanos : il aura fallu attendre presque la moitié du premier acte avant d’entendre sa voix : aucun volume et un timbre assez caricatural de contre-ténor. Mais mis à part ces deux petites déceptions, le reste de la distribution est assez parfaite. Les trois autres bergers entre autre sont magnifiques : baryton-basse et ténors voient chacun déployer une superbe voix et un style parfait. Se distingue particulièrement Cyril Auvity dont on se demande pourquoi il ne chante pas le rôle titre tant le timbre est beau, l’aigu superbement mixé et le style raffiné. Chacune de ses interventions est magistrale et même dans les ensembles il surclasse ses partenaires. Espérons qu’un jour il abordera dans une version pour ténor le rôle d’Orfeo…

Dans le double rôle des basses, Gianluca Buratto impressionne par une voix puissante et arrogante. Par contre le style est légèrement débraillé même dans le rôle de Pluton. Au contraire, Elena Galitskaya se montre splendide de timbre et de détails mais avec une projection trop limitée. Mais ceci n’empêche pas la Nymphe d’avoir toute sa fraîcheur et Proserpine bénéficie de sa beauté vocale. La fragile apparition d’Emöke Barath en Euridice rayonne de bonté et de fragilité.

Celle qui ouvre l’œuvre dans le rôle de la Musique est éblouissante. Carol Garcia montre un timbre chaud, une vocalisation rapide et surtout une grande musicalité lui permettant d’assumer à la fois la splendeur du prologue et la douloureuse déploration de la Messagère funeste. Avec une voix à l’émotion communicative et où le bonheur de chanter semble manifeste, Carol Garcia est une splendide découverte qui assume avec panache ses trois rôles.

Et pour finir on ne sait que louer dans la prestation de Gyula Orendt dans le rôle titre. Ce jeune baryton nous ravi par ses nuances et sa poésie. Orfeo joyeux ou totalement effondré, capable des tenues de notes et des diminuedi sublimes, au style parfait dans ses moindres détails avec une vocalisation bluffante face au passeur… Cet Orfeo est extrêmement touchant et humain, douloureux mais toujours poète. Chaque nuance fait sens dans sa composition.

Ce concert était a priori le dernier concert auquel j’assistai Salle Pleyel. Et pour clore cette histoire avec une salle où j’ai fini par prendre mes petites habitudes, cet Orfeo me laissera un magnifique souvenir. Œuvre sublime, interprétation magnifique et une mise en espace sobre et bienvenue : tout était là.

  • Paris
  • Salle Pleyel
  • 02 juin 2014
  • Claudio Monteverdi (1567-1643), L’Orfeo, Favola in musica en cinq actes et un prologue
  • Lumières, Ludovic Lagarde, Sébastien Michaud
  • Orfeo, Gyula Orendt ; Euridice, Emöke Baràth ; La Musica-Messaggiera-Speranza, Carol Garcia ; Proserpina-Ninfa, Elena Galitskaya ; Pastore, Cyril Auvity-Alexander Sprague-Nicholas Spanos-Daniel Grice ; Caronte-Plutone, Gianluca Buratto ; Apollo, Damian Thantrey
  • Chœur de l’Opéra National de Lorraine
  • Les Talens Lyriques
  • Christophe Rousset, direction

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