Tugan Sokhiev et le Bolchoï : Rimsky-Korsakov, Rachmaninov et Borodine à Paris

Déjà de passage l’année dernière pour une splendide Pucelle d’Orléans de Tchaikovsky à la Philharmonie, le Bolchoï et Tugan Sokhiev nous reviennent cette année pour deux concerts : un opéra et un concert symphonique sur le thème du printemps. Loin de proposer des ouvrages connus, le chef à choisi la très rare Pskovitaine de Nikolaï Rimsky-Korsakov. Remonter cet ouvrage sans mise en scène n’est peut-être pas le plus simple pour passionner les foules. Aussi, l’idée de la Philharmonie de Paris de le nommer Ivan le Terrible peut se comprendre, d’autant plus que c’est sous ce nom que l’opéra fut créé en France. Mais la confusion avec la partition de Sergeï Prokofiev est aussi sûrement voulue, de même que la mise en avant de cette figure assez mythique dans l’histoire russe. Le lendemain, toujours de la musique russe bien sûr, mais du Rachmaninov et du Borodine. Là encore, le chef ne cherche pas à faire dans le connu avec une cantate sur la venue du Printemps et une symphonie de Rachmaninov… le seul exemple d’ouvrage connu seront les Danses Povlovtsiennes extraites du Prince Igor mais dans la version avec chœur tout de même, ce qui est déjà un peu moins courant !

C’est entre 1868 et 1872, alors qu’il partageait son logement avec Moussorgsky, que Nikolaï Rimsky-Korsakov composa son premier opéra. Bien sûr nous n’y trouvons pas la magie de ses ouvrages féeriques ou la folie du Coq d’Or qui seront sa spécifité… Les sujets historiques sont assez rares pour lui et il n’y a bien que La Fiancée du Tsar qui soit aussi de cet ordre. Bien sûr les mauvaises langues vont souffler que cet ouvrage a été fortement copié sur celui de son compère qui composait Boris Godounov exactement au même moment. Oui il y a des similitudes entre les deux partitions, mais comment cela ne peut-il pas être alors que les deux amis devaient obligatoirement discuter de leurs avancées, de leurs idées. Mais le vieux mythe du méchant Rimsky rabotant le génie de Moussorgsky a la vie dure malheureusement. Car si en effet l’arrivée du Tsar dans cette Pskovitaine par exemple montre de fortes ressemblances, il y a aussi des moments de pur Rimsky déjà, les entrées des chœurs même sont différentes dans les grands moments de foule. Et le traitement des voix comme de l’orchestre n’est pas le même que celui de son ami. Donc si nous ne sommes pas encore dans l’ouvrage le plus personnel du compositeur, il se trouve déjà cette recherche et ces innovations qui exploseront par la suite.

L’histoire est assez simple. Ivan le Terrible a massacré nombre d’innocents à Novgorod pour sanctionner leurs complots avec les ennemis du Tsar. À Pskov, la ville tremble de l’arrivée du monstre qui pourrait aussi la châtier. Si l’assemblée des habitants est majoritairement convaincue qu’il faut l’accueillir avec tous les honneurs dus à son rang et espérer sa clémence, le jeune Toutcha n’est pas de cet avis. Il fuit donc dans la forêt avec d’autres rebelles, laissant la belle Olga qu’il aime sous la garde de son père, qui doit justement recevoir le Tsar. Mais il n’est en fait que son père adoptif, car l’on apprend qu’elle est la fille de la sœur de sa mère adoptive, qui avait eu un enfant alors que son mari était parti à la guerre. La rencontre du Tsar et d’Olga révèle au souverain que la jeune enfant n’est autre que sa fille. Bien sûr, la demoiselle ne comprend pas les attentions du souverain et décide de fuir vers Toutcha. Mais le boyard Matouta compte bien l’épouser avec l’accord de son père. Il part donc à sa poursuite et l’enlève pour la ramener au Tsar après avoir assommé Toutcha. Se réveillant face au Tsar, la jeune fille ne comprends toujours pas ce qui se passe et alors que son amoureux Toutcha attaque le camp pour la libérer, elle est touchée par une balle perdue et meurt sans connaître la vérité.

Elena Manistina (Vlassievna)

Tugan Sokhiev est venu à Paris avec toutes les forces du Bolchoï. Ainsi il y a bien sûr le chœur et l’orchestre, mais aussi les solistes qui sont tous issus de la magnifique troupe moscovite. Mais commençons par le début et parlons du Chœur du Théâtre du Bolchoï. Très sollicité dans de multiples situations, il se montre sidérant de précision, de puissance et de nuances. Les chanteurs semblent ne chanter que d’une seule bouche tant l’ensemble est parfait. Et la puissance n’est jamais au détriment de la beauté du son qui reste toujours d’une rondeur parfaite sans jamais être lourde. Vraiment un moment de bonheur à chacune de leurs interventions. L’Orchestre du Théâtre du Bolchoï est au même niveau d’excellence avec là aussi un ensemble sidérant et des couleurs tellement variées et personnelles ! On ne peut nier que l’on a ici un orchestre russe ! Les cordes sont fines et sèches, les bois merveilleux… il ne manque que les cuivres un peu plus pétaradant pour parfaire le portrait de l’orchestre russe. Mais le son reste particulier et le chef Tugan Sokhiev sait en tirer toutes les nuances utiles pour donner vie à la partition de Rimsky-Korsakov. Les deux ensembles et le chef nous donnent déjà un magnifique spectacle à eux seuls.

Ivan Maximeyko (Matouta)

Revenons donc aux solistes, car si l’on peut parler de l’ensemble qui est assez sidérant, le détail aussi est magnifique ! Dès le début de l’ouvrage, les voix de mezzo et d’alto sont impressionnantes de timbres et en particulier Elena Manistina. La jeune femme possède une voix assez particulière qui correspond parfaitement à cette nourrice sans qu’on ait comme souvent une chanteuse sur le déclin. On retiendra aussi le nom de Nikolai Kazansky qui par plusieurs petits rôles démontre une voix de baryton solide et sonore! Dans le rôle du vieux Matouta, Ivan Maximeyko surprend au début car on entend plutôt un jeune homme que le vieux boyard qui souhaite épouser la jeune Olga. Le ténor a un timbre parfaitement posé, une voix sonore et saine… et on est du coup un peu désorienté. Il faut alors attendre la fin de l’opéra pour découvrir sa traîtrise face à Ivan le Terrible. Forcément, la comparaison avec Oleg Dolgov dans le jeune Toutcha n’est pas très bonne pour le jeune amoureux car ce ténor se montre lui beaucoup moins jeune de timbre, avec des aigus un peu tassés. Il a la vaillance mais manque de brillance. Par contre, la délicatesse et les nuances sont superbes.

Dinara Alieva (Olga)

Les trois personnages principaux sont Olga, son père et le grand Tsar bien sûr ! Pour la jeune fille, Dinara Alieva nous offre un chant plein de nuances et de beauté, mais la voix manque un peu de jeunesse et de finesse. Très opulente et large, elle semble plus correspondre à une femme posée et sensuelle qu’à cette jeune femme amoureuse mais aussi sous la garde de son père adoptif. Un soprano plus léger aurait sans doute offert ces moments de poésie pure qui manquaient un peu durant la soirée. Son père bénéficie de la voix impressionnante de Denis Makarov. Le chant est d’un impact certain et bénéficie d’un très beau timbre de baryton-basse. Loin du père sombre et oppressant, il est au contraire un père généreux et aimant. La voix se déploie avec une facilité déconcertante et s’impose comme la révélation de la soirée. Car l’autre basse chantant le rôle d’Ivan est déjà connue : Stanislas Trofimov a en effet participé à La Pucelle d’Orléans l’année dernière en donnant vie à l’Archevêque. Le rôle ici est tout autre car si son rôle précédent nécessitait des graves imposants et un chant puissant, le Tsar fait appel à des notes plus aiguës et un chant plus nuancé. Du coup, si l’on retrouve toute les qualités qu’on lui connaissait, la prestation est moins marquante car le rôle est beaucoup plus sur la retenue et dans des notes moins extrêmes. De plus, le personnage n’apparaît finalement que très tardivement dans l’ouvrage. Mais le timbre reste toujours aussi beau et slave sans aucune lourdeur, avec en plus un chanteur très impliqué puisqu’il est le seul à chanter sa partie sans partition et en jouant sur scène !

Si l’année dernière le public avait été frappé par cette Pucelle d’Orléans, le résultat semble moins marquant cette année. Sans doute que la partition y est pour quelque chose car nous n’avons pas ici le meilleur opéra de Nikolaï Rimsky-Korsakov. Mais peut-être aussi par la distribution qui n’était pas aussi parfaite qu’il y a un an. Malgré tout le concert était passionnant car il est toujours intéressant d’entendre ces rares ouvrages, surtout dans une interprétation aussi slave que celle proposée par le Bolchoï.

Tugan Sokhiev

Le lendemain, le programme était plus symphonique sans pour autant oublier la voix puisque nous avions une cantate pour baryton et chœur ainsi qu’un grand moment de danse avec chœur avant que n’arrive la symphonie. Le Printemps n’est sans doute pas la partition la plus connue de Rachmaninov. Mais il est intéressant de découvrir cette réflexion sur la vengeance. L’homme a découvert que sa femme l’avait trompée et rumine sa vengeance durant tout l’hiver, pensant pouvoir assouvir ses envies de meurtre avec la fin du grand froid. Mais la beauté du moment le pousse à pardonner. Le chœur n’est pourtant pas de bon conseil, étant plutôt un mauvais génie. Les effectifs sont importants que ce soit à l’orchestre ou dans les chœurs, et nous passons de l’évocation des vents de l’hiver aux ruissellement de lumière du printemps qui arrive. Comme la veille, chœur et orchestre sont d’une grande précision, avec ici une plus grande importance du chant qui éclate par moments avec une force diabolique. Seul le baryton Vassili Ladiuk manque un peu d’impact surtout face aux déluges qu’a imposé Rachmaninov. Il est étrange de n’avoir pas demandé par exemple au superbe Nikolai Kazansky. Le chant est bien sûr de belle tenue, mais l’on aurait attendu plus de puissance, plus de rage ou de violence.

Pour suivre, nous avons les Danses Povlovtsiennes extraites du Prince Igor de Borodine. C’est l’un des tubes de la musique russe, mais il est rare de l’entendre avec une telle qualité. Que ce soit le chef ou les forces du Bolchoï, ils bouleversent par la précision et la puissance qui se dégage des différents moments. La douceur de l’entrée des jeunes femmes est sidérante, la puissance des ténors qui jamais ne crient, la violence des attaques qui peuvent être suivies par une douceur impalpable… Et à cela s’ajoute un orchestre chauffé à blanc par Tugan Sokhiev qui fait vibrer les danses qu’elles soient viriles ou plus douces. Les vingts minutes ne semblent durer qu’un instant tant l’on est transporté et soufflé par la précision et la force de l’interprétation. En fin d’année ce sera Philippe Jordan qui proposera l’opéra en entier… la comparaison risque d’être difficile pour le chef de l’Opéra National de Paris.

Chœur et Orchestre du Théâtre du Bolchoï

Puis voici la Symphonie n°2 en mi mineur de Rachmaninov. Partition dans le plus pur style romantique, elle n’est pas sans rappeler celles de Tchaikovsky par moments. Car nous n’avons pas ici les couleurs souvent sombres et torturées du compositeur mais des passages au contraire de grande clarté. On y entend bien sûr l’orchestre dans toute sa gloire avec les interventions des solistes à de nombreux moments qui démontrent la grande qualité de la formation, mais aussi un chef vraiment à son affaire dans ce répertoire tant il soulève la partition sans jamais qu’il n’y ait un temps mort, avec une grande intelligence dans le rythme imposé : jamais brusquée ou au contraire alanguie, il emporte tout le public dans ce monde, cette alternance de lumière et d’obscurité.

Enfin, pour clore en beauté ce grand week-end russe, le chef nous a réservé un petit bis : la Danse des Bouffons de La Jeune Fille de Neige. Enlevé et virevoltant, ce morceau lui aussi montre la qualité de l’orchestre avec son écriture bariolée et virtuose.

Ce week-end était attendu, et si il manquait peut-être un petit quelque chose à La Pskovitaine, le concert symphonique était lui d’une qualité magnifique. Et malgré les petites réserves pour l’opéra, on reste sur deux immenses concerts, où toute la supériorité de l’orchestre, du chef et des chanteurs du Bolchoï est encore une fois prouvée pour ce répertoire. L’année prochaine, ce sera Mazeppa de Tchaikovsky et Ivan le Terrible de Prokofiev cette fois-ci.

  • Paris
  • Philharmonie de Paris, Grande Salle Pierre Boulez
  • 16 mars 2019
  • Nikolaï Rimsky-Korsakov (1844-1908), La Pskovitaine, Opéra en trois actes et six tableaux
  • Version de concert
  • Ivan le Terrible, Stanislas Trofimov ; Youri Ivonovitch Tokmakov, Denis Makarov ; Mikhaïl Andreïevitch Toutcha, Oleg Dolgov ; Olga Yourievna Tokmakova, Dinara Alieva ; Boyard Nikita Matouta / Voix de garde, Ivan Maximeyko ; Afanasy Vyazemsky / Yousko Velebine / Le Courrier, Nikolai Kazansky ; Bomelius, Aleksander Borodin ; Stepanida Matouta, Anna Bondarevskaya ; Vlassievna, Elena Manistina ; Perfilievna, Svetlana Shilova
  • Chœur du Théâtre Bolchoï de Russie
  • Orchestre du Théâtre Bolchoï de Russie
  • Tugan Sokhiev, direction

 

  • Paris
  • Philharmonie de Paris, Grande Salle Pierre Boulez
  • 17 mars 2019
  • Sergeï Rachmaninov (1873-1943) : Printemps, op. 20, cantate pour baryton, chœur et orchestre sur un poème de Nekrassov
  • Alexander Borodine (1833-1887) : Danses Povlovtsiennes (extraites de Prince Igor)
  • Sergeï Rachmaninov (1873-1943) : Symphonie nº 2 en mi mineur op. 27
  • Vassili Ladiuk, baryton
  • Chœur du Théâtre Bolchoï de Russie
  • Orchestre du Théâtre Bolchoï de Russie
  • Tugan Sokhiev, direction

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