Jeanne d’Arc et Tchaikovsky : Succès parisien

La venue de la troupe du Bolchoï est déjà un immense événement, mais quand en plus il vient offrir au public parisien un ouvrage aussi rare que La Pucelle d’Orléans de Tchaïkovsky, comment résister ? Et il semble que le public est venu en masse pour voir cette partition passionnante du compositeur. Rarement donnée surtout en dehors de la Russie, elle est aussi rare au disque puisque l’on ne trouve que deux versions studio et une captation en direct… ainsi qu’un DVD. Pourtant basé sur une pièce de Schiller, cet opéra russe a tout pour passionner les occidentaux et encore plus la France avec l’un de ses personnages historiques. Mais en dehors de quelques rares représentations et de l’air de l’héroïne, l’opéra reste peu diffusé. Heureusement cette soirée aura fait découvrir la partition passionnante dans de formidables conditions. On ne peut que remercier Tugan Sokhiev et la Philharmonie de Paris pour nous avoir fait ce superbe cadeau ! Espérons que l’expérience soit renouvelée dans les saisons à venir !

Tugan Sokhiev

Dans le corpus opératique de Piotr Tchaïkovsky, La Pucelle d’Orléans occupe une place à part pour son style et son sujet. Alors que l’immense majorité des sujets traités sont d’inspiration russe (en dehors de la partition qui nous occupe et Iolanta), le compositeur choisit de traiter un grand drame historique occidental en se basant sur une pièce de théâtre de Schiller. Juste après Eugen Onegin, on a donc une double rupture sur le sujet, mais aussi sur la forme adoptée. Là où le grand succès du compositeur joue sur l’intime de chaque personnage, l’histoire de Jeanne d’Arc est au contraire beaucoup plus expressive et démonstrative. L’écriture tant vocale qu’orchestrale semble déchaînée comme dans ses plus épiques symphonies. Dès l’ouverture on découvre un orchestre complexe et somptueux, au format très large qui ne cherche pas les subtilités de l’intime mais plutôt l’effet théâtrale. On se retrouve en effet plus proche ici des grandes fresque historiques de Borodin ou Moussorgsky par moments. Les effets de foules, l’orchestre massif et glorieux… tout cela n’était pas habituel chez Tchaïkovky et on ne retrouvera d’ailleurs jamais un tel déferlement dans ses autres compositions lyriques. Mais face à ces grands effectifs utilisés dans toutes leurs démesures, on entend aussi tout l’art du compositeur qui sous des dehors un peu massif nous montre des détails sublimes comme dès l’ouverture où alors que les violons prennent à l’unisson le thème principal de l’ouvrage, violoncelles et contrebasses nous donnent à entendre un thème plus varié et hésitant, comme montrant immédiatement combien la foi de Jeanne est peu solide et risque à tout moment de sombrer. Tout au long de l’ouvrage, on découvre l’extrême originalité de la composition qui offre plusieurs niveau d’écoute.

Nikolai Kazansky (Bertrand)

Sur le plan vocal, Tchaïkovsky propose aussi un personnage taillé avec démesure. La tessiture déjà d’une grande étendue et qui reste longuement dans l’aigu de ce grand mezzo-soprano. Mais le caractère fougueux et fier de l’héroïne est aussi exalté que l’orchestre avec une ligne de chant toujours engagée et sonore. Les autres personnages sont moins finement détaillés mais on retiendra tous ces ensembles comme le trio qui voit apparaître la mezzo. Quelle superbe étrangeté que d’introduire celle dont l’opéra porte le nom avec ce trio entre elle, son père et son futur époux ! Et tous ces rôles secondaires qui demandent des chanteurs de haut niveau pour souvent une seule scène face à Jeanne. Car le personnage est presque constamment sur scène face à ses opposants qui se doivent de lui répondre. Le seul moment de véritable absence est tout le début du deuxième acte où Tchaikovsky nous offre une musique délicieusement fine pour symboliser la cours de Charles VII. Mais même sans toute l’attention qui est apportée à Jeanne, chacun trouve son caractère par sa ligne de chant : la noblesse de Dunois, l’hésitation de Charles VII, l’amour d’Agnès, la raideur de l’Archevêque… il n’y a en fait que Lionel ou Raymond qui ont un petit peu plus de profondeur. Les deux suite au contact de la jeune femme se montrent plus humain. Raymond qui accepte ce refus et voudrait la sauver… et Lionel qui passe du guerrier farouche à la grande passion qui dévore les deux jeunes gens et sera fatale à Jeanne.

Petr Migunov (Thibault d’Arc)

Peut-être moins originale que les grands succès du compositeur, la partition de La Pucelle d’Orléans n’en reste pas moins une grande réussite de Tchaïkovsky. Avec une forme plus traditionnelle et dramatique, il a en quelque sorte retranscrit ses inspirations symphoniques dans cette partition : on retrouve des effets assez comparables à ce qu’il a pu proposer dans Manfred par exemple avec une passion exacerbée et un romantisme échevelé. La voix doit du coup se fondre et ressortir dans ce grand déchainement d’orchestre à bien des moments. Selon la direction du chef, on pourrait vite avoir un effet massif et peu inventif, mais si les détails sont mis en avant, si le souffle est entretenu d’un bout à l’autre pour maintenir la tension mais aussi l’intérêt, l’œuvre nous offre toute sa puissance évocatrice et musicale.

Stanislav Trofimov (l’Archevêque)

Pour servir cette partition, la venue des forces moscovites était une assez belle promesse, mais le résultat a même été au delà de ce que l’on pouvait espérer. La présence de cet immense orchestre et ce grand chœur dans la grande salle de la Philharmonie ne pouvaient que nous éblouir et ce fut le cas dès les premières mesures avec ces flûtes limpides qui s’élèvent et viennent emplir tout le volume. Le crescendo qui suit est un enflement de puissance sans que le volume ne vienne nuire à la qualité d’écoute. L’ouverture sera ainsi la démonstration de tout ce qui sera fait par la suite : une implication de tous les instants de chaque musicien, un ensemble parfait des pupitres et une grande beauté sonore. On retiendra en particulier ces attaques tranchantes des cordes qui peuvent se faire soyeuses et translucides avant d’attaquer de manière brutale. Oubliés les orchestres à la sonorité extrêmement tendue mais à la justesse un peu aléatoire (et aux cuivres canardant!) : l’orchestre du Bolchoï se montre d’une extrême rigueur tout au long de la soirée mais sans jamais oublier son engagement et sa mobilité. Et le chœur n’est pas en reste : d’un superbe ensemble, il nous offre une grande variété de textures et d’effets. On restera sidéré par la descente dans les abysses des basses à la fin du premier acte bien sûr, mais aussi particulièrement touché par les ténors en début de deuxième acte à la finesse et la délicatesse admirable. Et quelle précision ! Durant tout le concert on entend chaque accent tant l’ensemble est parfait et en place… et même dans des moments aussi complexes que le final où ils doivent se partager en de multiples groupes, on entend toujours cette précision grandiose mais avec une puissance dévastatrice !

Andrei Gonyukov (Dunois)

Mais celui qui dirige ces forces avec passion et précision, c’est le chef Tugan Sokhiev. Et on le sent non seulement en osmose avec sa partition, mais aussi totalement impliqué dans son contrôle de l’orchestre et des solistes. Malgré l’immense orchestre qu’il doit mener dans cette partition foisonnante de détails, on le sent entièrement dans l’instant et en même temps d’une grande concentration. Retenant la puissance ou mettant en avant des détails, il montre la partition dans toute sa splendeur. Les détails sont parfaitement mis en valeur et ressortent comme rarement ici et l’équilibre non seulement des pupitres, mais aussi avec les chœurs et les solistes sont toujours bien équilibrés. Car faire briller l’orchestre est une bonne chose, mais cela pourrait être au désavantage des chanteurs. Or à aucun moment il n’y a de couverture. En fonction des chanteurs la puissance semble adaptée sans pour autant que le naturel du chant ou de la partition ne soient mis à mal.

Oleg Dolgov (Charles VII)

Une autre source de réussite vient de la distribution réunie par le chef. Choisis avec finesse dans la troupe du Bolchoï ou les artistes régulièrement invités, on découvre des voix saines, belles et sonores, qui connaissent le style nécessaire et savent faire sonner le texte comme la mélodie de Tchaikovsky. L’Ange de Marta Danyusevich par exemple sonne d’une belle droiture avec un timbre franc mais aussi lumineux. Elle arrive ainsi à sortir du chœur céleste sans soucis. Nikolai Kazansky et Andrey Kimach n’ont que de petits rôles, mais l’arrivée de Bertrand ou de ce soldat sont encore de superbes surprises vocales tant la qualité est au rendez-vous. Enfin, comment passer sur les deux rôles de basses chantés par Stanislav Trofimov et Petr Migunov. Le premier offre un père paternel mais aussi presque fanatique à certains moments… tout en retrouvant des accents déchirants au quatrième acte où sa démarche lui fend le cœur sans qu’il ne puisse faire autre chose pour sauver son enfant qu’il considère comme perdue. La voix est superbe et tranchante sans aucune lourdeur. Migunov lui se montre imposant en Archevêque : le grave est impressionnant et la rondeur de la voix souveraine. Loin de la raideur qu’on peut entendre parfois dans ces rôles chez les russes, on renoue avec la beauté de chant d’un Reizen !

Anna Nechaeva (Agnès Sorel)

La seule légère déception est le Lionel d’Andrey Gonyukov . En effet, la basse n’a pas la beauté et la franchise des autres chanteurs. Or dans la grande salle de la Philharmonie une voix manquant un peu de projection perd tout impact. Ainsi on entend une voix assez cotonneuse et sans le tranchant du personnage, mais aussi au volume trop modeste pour luter contre l’orchestre. Après, l’interprète reste très bon avec sa noblesse innée qui pousse le roi à la guerre ou se pose en défenseur de Jeanne lors de son accusation. Justement, le roi Charles VII d’Oleg Dolgov surprend mais finalement séduit par son engagement et son étrangeté. Avec au début une voix qui semble mal canalisée, il se libère et gagne en héroïsme au fur et à mesure de ce deuxième acte. D’un roi faible et perdu, il devient un chef de guerre par l’évolution de son émission. Malgré la tension et la difficulté du rôle, il assume parfaitement la partition. Son amante Agnès est chantée par Anna Nechaeva et elle offre un portrait assez sensible du rôle. Plutôt chantée dans les deux versions discographiques par des sopranos tranchantes et dominatrices, nous avons ici une chanteuse au timbre certes légèrement métallique, mais beaucoup plus humain et consolateur que d’habitude. La voix peine à se faire entendre dans les grands ensembles mais le deuxième acte la voit très inspirée.

Bogdan Volkov (Raymond)

Les deux amants de Jeanne sont fort bien distribués. Le premier (Raymond) est chanté par le très jeune ténor Bogdan Volkov et l’on est soufflé par la beauté du timbre et la finesse du chant. Très habité et au chant nuancé, le jeune homme sait parfaitement trouver le ton juste pour son personnage. Sans jamais surcharger l’amour ou chanter en force, il arrive tout de même avec juste ce qu’il faut de métal et un placement bien en avant à passer l’orchestre et se faire entendre dans le trio d’entrée de Jeanne. Un vrai souffle de délicatesse pour ce personnage.

Igor Golovatenko (Lionel)

Mais c’est Lionel qui ravit le cœur de la jeune femme… et Igor Golovatenko offre de très beaux moyens au jeune chevalier. La voix peine légèrement à prendre de l’ampleur sur le tout début de sa prestation, se faisant dominer par sa Jeanne. Mais au bout de quelques instants, la voix prend en projection sans perdre en netteté, on conserve ce petit vibrato serré qui lui donne toute cette finesse et cette classe. Peut-être qu’il est abusif de faire référence à ces légendes, mais comment ne pas penser à Pavel Lisitsian pour l’émission et la noblesse du phrasé ? Le rôle est assez court, mais le rendu est superbe !

Anna Smirnova (Jeanne)

Enfin, la grande triomphatrice de la soirée est la mezzo-soprano Anna Smirnova. Le rôle est écrasant pour sa durée mais aussi sa tessiture : véritable personnage principal, elle ne connait pas de rival dans les autres rôles. Dès son entrée elle doit s’imposer par sa puissance vocale mais aussi sa volonté et sa vaillance. Et tout au long de l’œuvre elle doit conserver cette jeunesse et cette foi en sa mission sans pour autant offrir un portrait trop martial. En plus de ce problème de cohérence dramatique, il faut aussi qu’elle assume la tessiture sans dureté. Grave comme aigu sont très sollicités avec de grands passages en haut de la tessiture à bien des moments. Si dramatiquement Anna Smirnova manque peut-être un peu de nuances, elle impressionne par son implication farouche et sa maitrise de la tessiture. De par son timbre rond et clair, elle évite tout côté matrone à son personnage et sait éclairer son chant par des aigus libres et radieux. De l’autre côté de la tessiture, Smirnova évite aussi tout effet et refuse de poitriner les graves. L’on conserve ainsi la beauté du timbre et le personnage altier mais aussi féminin.Très expressive derrière son pupitre, il ne lui manquerait plus qu’un peu plus de nuances dynamiques pour offrir un portrait grandiose et parfait. La chanteuse possède une projection sidérante et sait varier ses effets… mais elle n’explore que très rarement les nuances piano. Évoluant entre mezzo-piano et fortissimo il manque donc un petit peu du côté fragile et du doute ici. Très vaillante on entend le tourment mais nous manque juste le trouble que savait montrer Preobrazhenskaya.

Entendre cette ouvrage dans de telles conditions est un vrai bonheur. Nourri depuis des années par les interprétations de Sofia Preobrazhenskaya et Irina Arkhipova, le risque était de ne pas sortir de ses souvenirs et de comparer immédiatement. Mais il n’en est rien car dès les premières minutes la tension et la beauté sont au rendez-vous pour emporter l’auditeur… qu’il découvre la partition ou qu’il la connaisse déjà. Le final a tétanisé la salle, certains passages ont fait rêver… dans tous les cas l’ovation finale est révélatrice du plaisir ressenti par les spectateurs à l’écoute de cette Pucelle d’Orléans. Un immense merci à Tugan Sokhiev pour cette venue qu’on espère être renouvelée pour de nouvelles partitions rares chez nous.

  • Paris
  • Philharmonie de Paris, Grande Salle
  • 17 mars 2017
  • Piotr Tchaïkovsky (1840-1893), La Pucelle d’Orléans, Opéra en quatre actes et six scènes
  • Version de concert
  • Jeanne d’Arc, Anna Smirnova ; Roi Charles VII, Oleg Dolgov ; Raymond, Bogdan Volkov ; Agnes Sorel, Anna Nechaeva ; Dunois, Andrey Gonyukov ; L’Archevêque, Stanislav Trofimov ; Thibaut d’Arc, Petr Migunov ; Lionel, Igor Golovatenko ; Bertrand, Nikolai Kazansky ; le Soldat, Andrey Kimach ; l’Ange, Marta Danyusevich
  • Chœur du Théâtre Bolchoï de Russie
  • Orchestre du Théâtre Bolchoï de Russie
  • Tugan Sokhiev, direction

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