Ravel vu par Millepied et Béjart

Le 9 juillet 2014, le danseur étoile Nicolas Le Riche faisait ses adieux à l’Opéra National de Paris avec un grand gala qu’il clôturait par un Boléro de Ravel chorégraphié par Maurice Bégart. Cette même année, Benjamin Millepied créait son ballet Daphnis et Chloé sur une musique de Ravel toujours. Les deux ballets sont ici réunis alors que l’ancien directeur de la danse à démissionné… et le danseur étoile n’est pas revenu sur la scène de l’Opéra de Paris même en tant qu’invité. D’un côté nous avions donc un ballet moderne tout en couleur et en ambiances musicales, création d’un ancien danseur qui devait par la suite prendre la direction de la danse à Paris.. De l’autre, une chorégraphie maintenant mythique par un grand homme de théâtre qui aura marqué l’histoire de la danse. Une partie du public venait sûrement principalement pour la deuxième partie de soirée, mais au final tout sera fascinant dans ce spectacle. À la lumière et l’épure de Daphnis répond la violence du Boléro. Réunissant des artistes de la troupe du Ballet de l’Opéra de Paris, ce spectacle montre la grande qualité de cette maison mais aussi des fortes individualités qui s’en dégagent au travers de deux danseurs principalement : l’étoile Marie-Agnès Gillot bien sûr… mais aussi le Premier Danseur François Alu dont on entend parler de plus en plus au fur et à mesure de ses prestations sur la scène des opéra Bastille et Garnier.

Myriam Ould-Braham (Chloé), Marc Moreau (Daphnis)

Il faut bien l’avouer, Benjamin Millepied n’est pas forcément précédé d’une très bonne réputation à Paris. Non pas qu’il ait été mauvais en tant que directeur, mais il avait surtout été mis en place par Stéphane Lissner pour faire parler de la maison, pour trancher avec Brigitte Lefèvre… Le danseur avait essayé de modifier la structure de la grande maison mais n’avait finalement réussi qu’à se heurter aux résistances internes. Artistes très exposé, il ne semblait pas forcément avoir mis en place de grands spectacles. Peut-être était-ce aussi un avis très personnel, mais cette chorégraphie de Daphnis et Chloé me semblait assez sèche et peu évocatrice. Et finalement, dès les premières mesures et images, le spectateur est embarqué dans un spectacle où se mêlent formes, couleurs, textures et une danse au final assez traditionnelle. Ces grandes fenêtres géométriques qui descendent des cintres en projetant de vives couleurs, ces costumes uniformément blancs avant que n’arrivent le noir des méchants… puis la flamboyance des couleurs lors du triomphe… Tous ces codes sont finalement très simples, mais particulièrement en accord avec l’épure de la musique de Maurice Ravel. En effet, tout y répond, chacun des mouvements mais aussi chacune des évolutions de la scène sont dictés par des changements de musique. La danse repose sur les formats traditionnels avec des ensembles plus ou moins nombreux, des couples, un méchant charismatique… mais il se dégage une légèreté comme si le chorégraphe avait digéré ses codes un peu fermés du ballet classique pour en ressortir la base mais en l’enlevant de la tradition empesée.

Dans ce ballet, la musique joue un rôle très important et l’on se félicite que l’Opéra de Paris ait préféré son orchestre maison à l’Orchestre Colonne qui a trop souvent perdu des représentations de ballet (souvenir d’un Lac des Cygnes très décevant, faute d’un orchestre à la hauteur!). A la tête de l’orchestre mais aussi du chœur de l’Opéra de Paris, Maxime Pascal se montre digne de ces partitions exigeantes. Daphnis et Chloé demande des textures, des finesses de couleurs qui sont parfaitement rendues par les chanteurs comme les musiciens, avec un chef qui n’oublie pas que si l’on regarde la scène, l’oreille se doit d’être aussi séduite. Ils vont ainsi emporter le public d’un bout à l’autre de la soirée, car par la suite, le Boléro sera lui mené de manière obsédante sans jamais un moment de faiblesse dans ce grand crescendo dévastateur qui accompagne la chorégraphie de Maurice Béjart.

François Alu (Bryaxis)

Mais restons pour le moment sur Daphnis. La chorégraphie fait appel au corps de ballet ainsi qu’à cinq solistes. Il n’y a que peu à redire sur la qualité de la danse car la maison est d’un très haut niveau. Le seul petit détail serait peut-être ces alignements qui manquent un peu de précision. Régulièrement, les lignes de trois danseurs voient un petit angle se former alors que les lignes directrices et les perspectives sont si importantes dans cette mise en scène qui met à l’honneur les rayures et les formes géométriques. Il suffit qu’un seul des danseurs aient un mouvement légèrement plus petit que la normale et voici qu’un trou se fait dans le rangement parfait des danseurs. Étrangement, la distribution ne réunit qu’une seule étoile pour cette soirée du huit mars. Mais après tout, cela montre la qualité des sujets et premiers danseurs ! Le plus petit rôle est celui de François Alu. Il campe le ravisseur, celui qui montre sa puissance à la jeune fille et il va impressionner par la violence de sa danse mais aussi sa grande grâce. Le jeune danseur possède une stature qui justement fait penser à Nicolas Le Riche dont on parlait en introduction. Il s’impose sur scène avec aisance, ses envolées sont majestueuses et d’une grande précision. Le couple secondaire est très bien rendu par Aurélia Bellet et Allister Madin avec une mention spéciale pour ce dernier très expressif dans sa jalousie amoureuse. Enfin, Daphnis est dansé par Marc Moreau quand Myriam Ould-Braham offre Chloé. Cette dernière est la seule étoile de la chorégraphie et elle se montre à la hauteur de son titre tant elle est magnifique de finesse et de beauté sur scène. Jamais transparente ou uniquement technique, elle est au contraire particulièrement émouvante. Marc Moreau donne un portrait volontaire de Daphnis même s’il pâlit devant les caractères plus impulsifs de ses deux camarades.

 

La deuxième partie est donc dévolue au Boléro de Ravel… ou même au Boléro de Béjart presque ! Car cette chorégraphie est maintenant rentrée parmi les classiques du ballet. Cette mise en scène extrêmement simple fascine. Sur une table rouge et ronde, l’on ne distingue tout d’abord que des mains. Puis le cadre s’élargit pour montrer cet alignement d’homme qui fixent la table et qui viendront au fur et à mesure entrer dans une transe quasi barbare. Il est assez fascinant de voir la différence d’effet entre deux danseurs. Connaissant avant tout la prestation de Nicolas Le Riche, la figure centrale semblait être un meneur, une source d’inspiration qui exaltait la foule à entrer dans cette célébration d’une quelconque divinité. Ici avec Marie-Agnès Gillot, l’effet est renversé presque. Ici, l’on découvre une femme qui semble presque prisonnière de son rôle d’égérie, une sorte de vestale qui doit soulever la foule quitte à s’y perdre. Elle est magnifiée par tous ces hommes mais au final finit par être écrasée par cette adoration. Les alignements et encerclements des hommes autour de la table sont d’une grande précision et offrent des figures magnifiques, densifiant petit à petit le centre de la scène alors que tous sont fascinés par cette idole en souffrance. Les gestes, la beauté et l’évocation des mouvements, les rythmes parfaitement mis en valeur de la musique… tout dans ce qu’a proposé Maurice Béjart est rendue avec une grande force. Et au milieu de cette table se trouve Marie-Agnès Gillot qui donne une vision moins puissante que d’autres mais tout aussi forte par cette implication, dansant comme si sa vie en dépendait. D’ailleurs, il est un détail significatif : là où Nicolas Le Riche s’accroupit à la fin du ballet, Marie-Agnès Gillot s’effondre comme terrassée par la puissance de son invocation. On reste fasciné par le tableau proposé, la beauté des images et la puissance émotionnelle.

Marie-Agnès Gillot

Deux chorégraphies qui ne sont rassemblées a priori que par la musique de Ravel, mais finalement qui se complètent parfaitement bien. Les deux spectacles sont magnifiques et démontrent combien la danse est encore vivante et peut offrir des ballets superbes. Le Ballet de l’Opéra de Paris est un vrai vivier de danseurs et l’on voit avec ces deux ouvrages combien ils peuvent donner à voir d’autres choses que le traditionnel ballet classique. Une soirée très forte en émotion et en beauté visuelle.

  • Paris
  • Opéra Bastille
  • 8 mars 2018
  • Maurice Ravel (1875-1937), Daphnis et Chloé
  • Chorégraphie, Benjamin Millepied ; Scénographie, Daniel Buren ; Costumes, Holly Hynes ; Lumières, Mdjid Hakimi ; Maître de Ballet, Lionel Delanoë
  • Chloé, Myriam Ould-Braham ; Daphnis, Marc Moreau ; Lycénion, Aurélia Bellet ; Dorcon, Allister Madin ; Bryaxis, François Alu
  • Maurice Ravel (1875-1937), Boléro
  • Chorégraphie / Scénographie / Costumes, Maurice Béjart ; Lumières, Clément Cayrol ; Maître de Ballet, Fabrice Bourgeois
  • Soliste, Marie-Agnès Gillot ; Deux hommes, Florian Magnenet / Pierre-Arthus Raveau
  • Corps de ballet de l’Opéra National de Paris
  • Chœur de l’Opéra National de Paris
  • Orchestre de l’Opéra National de Paris
  • Maxime Pascal, direction

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