Macbeth et sa femme à Avignon

Parmi les ouvrages de la première moitié de sa carrière, Macbeth est une œuvre à part tant les couleurs et le style sont particuliers. Verdi y a mis toute son inventivité pour créer non seulement les passages des sorcières mais aussi le personnage central de Lady Macbeth. Car si le titre rend hommage au général d’armée, c’est plus sa femme qui retient l’attention dans l’ouvrage car elle possède un langage et un charisme rarement donné à un personnage. La production donnée à Avignon avait recueilli de belles critiques lors de sa création à Marseille, tout comme la présence du baryton espagnol Juan Jesus Rodriguez. Mais ce qui a attiré l’attention est la présence d’Alexandrina Pendatchenska, chanteuse ô combien charismatique pour un rôle si important. Aussi l’attente était forte… et le résultat saisissant et passionnant ! Alors que la précédente version de Macbeth vue était la production de Tcherniakov avec une distribution un peu bancale, quel plaisir d’entendre ces voix taillées à la dimension des rôles dans une belles mise en scène ! On en redemande…

Opéra majeur, Macbeth est de ces partitions qui attirent beaucoup de spectateurs même si on est loin de la formule habituelle du genre. L’amour est ici dévoyé dans le couple principal, le ténor est réduit aux utilités et même la soprano est plus trouble et ambigüe que jamais. Ajoutons à cela une musique d’une grande inspiration pour souligner la noirceur de l’ambiance, la moiteur des paysages. Verdi nous offre un objet à part d’un bout à l’autre. Bien sûr on y retrouve certaines recettes du compositeur mais par moments elles sont totalement détournées en particulier dans les lignes vocales de la reine. La basse et le ténor conservent un style très verdien où se sont d’ailleurs illustrés les plus grands chanteurs de ce répertoire. Pour le rôle titre, on reste dans le maintenant traditionnel baryton verdi, avec son grave assuré, son aigu triomphant… mais il y a quelques lignes déjà un peu plus ardues et anguleuses, avec des éclats presque expressionnistes comme cette montée vers l’aigu juste avant le grand duo entre Macbeth et sa femme au premier acte. Mais bien sûr, ce qui frappe le plus reste la ligne de chant de cette dame écossaise, cette noble qui par ambition réfrène sa morale, pousse son mari dans le meurtre et la trahison… les poussant tous les deux dans la folie au final. Et pour exprimer cette instabilité et cette morgue, le compositeur étale le chant sur une large tessiture où les graves grondants sont des abysses de noirceur alors que les aigus sont des javelots tranchants. Et au milieu, c’est toute la technique de chant du bel-canto qui est employée avec vocalises et trilles mais pour caractériser la malveillance du personnage. Comme Haendel avait proposé par exemple un Polinesso dans Ariodante, on trouve une expressivité parfaitement détaillée dans cette écriture et le résultat laisse souvent frissonnant. Entre mezzo et soprano, la tessiture et la technique demandent une grande aisance pour la chanteuse et à cela doit s’ajouter le charisme et l’intelligence musicale.

Acte I.2, Final

La mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia est très lisible malgré quelques petites choses difficilement compréhensible. Dans une pièce qui peut changer de dimension en fonction des besoins par des descentes de cloisons mobiles, les lumières sont très bien dosées pour mettre en avant un personnage ou une scène, plongeant dans une semi-obscurité pour les sorcières par exemple. La direction d’acteurs est assez bien vue même si l’on sent que les acteurs apportent beaucoup de leur personne pour vraiment habiter le rôle. On retiendra aussi la beauté de la chorégraphie du ballet. Car en effet pour une fois le ballet a été conservé et le rendu était superbe. Avec des danseurs habillés de noirs et maquillés en noir, ce sont des silhouettes noires, comme des ombres qui dansent de manière non alignées mais avec un superbe ensemble. La bonne idée est aussi dans ce maquillage noir qui au fil de la danse laisse des traces noires sur le sol, donnant ainsi un aspect sale à la pièce montrant la décrépitude du château après la prise de pouvoir de Macbeth. Au final, on assiste à une mise en scène assez sobre mais qui suit bien la logique de l’œuvre sans la surcharger par une reconstitution trop lourde. Le seul soucis vient de ces coupures entre chaque scène ou presque. Pourquoi commencer à faire descendre les décors comme si le changement allait se faire à vue puis baisser le rideau et couper la musique ? Entre la première et la deuxième scène (les sorcières suivies de la lecture de la lettre par Lady Macbeth), cette pause est vraiment dommage car cela fait retomber la pression.

Acte III

Musicalement, l’orchestre a quelque soucis de justesse mais surtout il y a un problème de décalage entre les chanteurs et le chef, comme si les répétitions n’avaient pas été assez nombreuses ou si le dialogue n’était pas passé entre les chanteurs et le chef. Heureusement ces moments sont assez rares, mais assez marqués tout de même pour mettre mal à l’aise l’auditeur. Malgré ce soucis, la partition est menée de belle manière par Alain Guingal qui insuffle une belle énergie à l’orchestre imaginé par Verdi. Les musiciens semblent très impliqués et du coup la musique sonne de belle manière aussi angoissante que réjouie. Le chœur est assez réduit, en particulier pour l’entrée des sorcières où les trois groupes sont peu nombreux. Mais le rendu est très homogène et remplit aisément le théâtre d’Avignon. Aussi, on aurait pu espérer un peu plus d’éclat lors du grand final, mais la prestation est tout à fait satisfaisante.

Acte IV.3, Final

La distribution réunie est fort belle ! Les petits rôles sont majoritairement sortis du chœur, mais on notera tout de même Jean-Marie Delpas dans le très court rôle du médecin. Violette Polchi est quant-à elle une suivante de belle tenue, pleine de jeunesse et de fraîcheur. Mais c’est surtout le Malcolm de Kévin Amiel qui ressort du lot. Le jeune ténor semble progresser de manière impressionnante en quelques mois avec un timbre bien affirmé et un beau placement de voix. Le timbre est beau, le chanteur jeune et plein de fougue… tout cela permet au petit personnage de prendre un bel essor.

Acte II.2 : Adrian Sampetrean (Banco)

Dans les seconds rôles, on retrouve des habitués chevronnés de ce répertoire. Ainsi Giuseppe Gipali est un ténor qui propose régulièrement des personnages verdiens. Malgré un manque de charisme et d’implication, on ne peut nier que le chant est impressionnant de netteté et de finesse. Mais à vouloir trop soigner le chant, on perd en implication et en impact. Le personnage peine à vraiment s’incarner et le chanteur manque de prestance sur scène en comparaison avec les autres acteurs. Du coup, Macduff reste assez terne. Au contraire, le Banco d’Adrian Sampetrean se montre immédiatement d’un superbe impact tant vocal que scénique. La voix est large mais toujours sûre, d’une beauté de timbre rare. La noblesse de chant désigne immédiatement une basse verdienne, pleine de grandeur et à l’ambitus large. Son personnage joue à jeu égal avec Macbeth et on est saisi d’émotion devant son grand air, alors que scéniquement on comprend immédiatement par son jeu combien il soupçonne son compagnon d’arme d’avoir tué le roi. Une superbe prestation.

Acte IV : Juan Jesus Rodriguez (Macbeth)

Justement, Juan Jesus Rodriguez offre une grande interprétation avec seulement un petit manque de noblesse dans le phrasé, se laissant parfois aller à un certaine expressionnisme pour un rôle qui devrait au contraire rester plus prostré que démonstratif. Mais en dehors de ce léger détail, comment résister à cette voix percutante, cette aisance sur toute la tessiture et cette composition de personnage ? La violence et la torture morale sont rapidement visibles, le chanteur sachant donner toute sa dimension à cet homme. On a entendu des pantins aux mains de Lady Macbeth… ici c’est un homme que la noirceur de sa dame semble révéler, un animal qui aboli ses limites sous les encouragements de sa femme pour laisser libre court à sa sauvagerie. Superbe prestation pour ce Macbeth qui demande noirceur mais aussi finesse par moments. Le chanteur sait donner toute cette palette de nuances pour un résultat superbe. La voix semble faite pour ces personnages sombres : on l’imagine mal dans les rôles nobles et paternels de Verdi par exemple. Par contre, comment ne pas rêver d’un Scarpia ou d’un Iago bien sûr quand on entend un tel métal !

Acte II.1 : Alexandrina Pendatchenska (Lady Macbeth)

Mais celle qui est la plus attendue est souvent Lady Macbeth, encore plus quand elle est chantée par l’explosive et controversée Alexandrina Pendatchenska (qui a raccourci son nom récemment en Alex Penda…). Comment avoir un répertoire aussi large qu’elle et réussir à être aussi sidérante dans Haendel que dans Strauss ? Récemment Agrippina du premier elle a aussi chanté la Salomé ou Chrysothémis du deuxième… et entre ces prestations, c’est Mozart, Verdi ou Rossini qui l’occupe. Chanteuse au caractère tranché, à la personnalité marquée, elle était totalement indiquée pour ce rôle de Lady Macbeth. Son répertoire lui permet d’assumer les écueils techniques alors que sa personnalité lui donne la dimension de cette femme. Son entrée est légèrement difficile avec un début de grand air qui la prend à froid surtout dans le grave. Mais rapidement la voix retrouve son métal et sa netteté. Le vibrato est toujours un peu présent mais jamais totalement envahissant. Rapidement elle prend à bras le corps et sera comme possédée jusqu’à ce fameux contre-ré qui clôt la scène du somnambulisme. Manipulatrice, acariâtre ou enjôleuse, elle offre de nombreuses nuances pour habiter ce caractère complexe. Et au lieu de se montrer autoritaire, c’est la finesse qui dirige son époux. Elle ne l’écrase pas de décibels mais plutôt d’accents. Les seuls moments où elle laisse totalement son instrument se libérer ce sont ces aigus qui terminent le dernier acte. Sans réduire le rôle à ceux-ci, l’entendre écraser le chœur avec ces aigus terrifiants est glaçant. Elle recommencera en fin de troisième acte. Et scéniquement, la prestation est tout aussi glaçante. Des postures, des mimiques ou des attitudes… jusqu’à ses mains sont expressives ! Et lors de la partie rapide de « La luce langue », la voire se jeter sur le trône et s’y agripper comme une araignée à sa toile, chantant arque-boutée comme prête à surmonter les assauts pour ne pas laisser sa place est impressionnant ! Pour une prise de rôle, le résultat est sidérant d’engagement… si elle reprend ce personnage dans les prochains mois, on peut penser que la composition sera encore plus glaçante, si cela est possible.

Belle distribution dominée par le couple vénéneux mais avec des beaux seconds rôles, une mise en scène de belle facture… et l’ouvrage de Verdi magnifique à la puissance dramatique toujours sidérante. L’Opéra d’Avignon propose avec ce Macbeth une production digne des plus grandes scènes. Pas de grands noms (en dehors de Pendatchenska), mais chaque rôle très bien distribué et impliqué dans son personnage pour créer la dynamique parfaite à ce drame sombre et angoissant. Un grand moment !

  • Avignon
  • Opéra du Grand Avignon
  • 02 avril 2017
  • Giuseppe Verdi (1813-1901), Macbeth, Opéra en quatre actes
  • Mise en scène, Frédéric Bélier-Garcia ; Chorégraphie, Marion Ballester ; Décors, Jacques Gabel ; Costumes, Sarah Leterrier ; Lumières, Roberto Venturi
  • Lady Macbeth, Alex Penda (Alexandrina Pendatchenska) ; Macbeth, Juan Jesus Rodriguez ; Banco, Adrian Sampetrean ; Macduff, Giuseppe Gipali ; Malcolm, Kevin Amiel ; Suivante de Lady Macbeth, Violette Polchi ; Un Médecin, Jean-Marie Delpas ; 1ère apparition, Christine Craipeau ; 2ème apparition, Saeid Alkhouri ; 3ème apparition, Marie Simoneau ; un Servo : Jean-François Baron ; un Sicario, Pascal Canitrot ; un Araldo, Xavier Seince
  • Ballet de l’Opéra Grand Avignon
  • Chœur de l’Opéra Grand Avignon
  • Orchestre Régional Avignon-Provence
  • Alain Guingal, direction

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