Un Parsifal apaisé par Van Zweden

parsifal_van_zweden1Parsifal est de ces opéras qui peuvent fasciner ou rebuter… à l’origine on peut ressentir quelques longueurs et lenteurs, mais en la fréquentant plus, se découvrent certaines clés, certains plaisirs… et aussi les grandes possibilités d’interprétation musicale de la partition. En effet, si la « formation » de beaucoup a été effectuée avec la mythique version dirigée par Hans Knappertsbusch en 1951, la découverte d’autres versions montre des facettes différentes, tantôt délicates, monumentales, colorées, sombres, élégiaques… Chaque chef peut avoir sa façon de diriger l’œuvre, en exhalant des spécificités. En décembre 2010, c’est l’ancien violoniste Jaap van Zweden qui en donnait sa lecture à Amsterdam pour quelques concerts heureusement captés. La distribution réunit des valeurs sûres du chant wagnérien et la réputation de l’Orchestre de la Radio Néerlandaise n’est plus à faire.

Dès le grand prélude et même dès le crescendo qui ouvre ce prélude, le ton est donné par l’orchestre. Avec un geste sûr et délicat, le chef insuffle respirations et couleurs à la partition sans en enlever le côté solennelle, et même au contraire puisque sa retenue pousse l’œuvre vers un grand oratorio où la musique est la seule action qu’on se doit d’admirer. Est-ce la version de concert qui a poussé le chef à donner à ce point la première place à la partition elle-même sans forcer le théâtre ? Toujours est-il que l’ampleur de l’orchestre qui passe des grandes vagues vers de subtils nuances passionne immédiatement et même fascine. Le chef peut demander à l’orchestre des subtilités assez techniques vu le niveau et la qualité de chaque pupitre : rubato, allègement, fondus, piani, transparence. Et toujours un art du phrasé qui met en avant tous les détails de la partition. Aucun grand rugissement ici, pas de force tellurique… l’orchestre semble au contraire fait de tissus délicats et de couleurs variées.. Bien sûr, certains regretteront les fortes prises de positions de certains chefs qui déchaînent l’orchestre pour en faire ressortir tout le pathos et les déchirures qu’on peut entendre. Ici les effets sont mesurés et refusent la grande démonstration théâtrale, tout l’art des nuances voulues par le chef est admirablement rendues par l’orchestre et permettent justement à la partition de vivre sans pour autant chercher l’effet théâtrale. Attaques franches, nuances infinies, beauté des timbres, délicatesse des textures… et grande intelligence musicale font de cette direction et de la partition orchestrale un écrin splendide qui sait écouter les chanteurs sans se cacher derrière. Toujours présent, il apporte un sens au drame, sait écouter les chanteurs lorsqu’il le faut, prendre toute sa place lors des changements de décors… mais toujours en conservant la subtilité qui est la sienne. Très inspirée, cette direction produit un effet magistral, soulignant la beauté du phrasé sans accentuer les détails. L’exemple parfait des nuances qu’on peut entendre sont les cloches : elles appellent au recueillement avec calme et profondeur, se fondant parfaitement dans l’orchestre.

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Une autre force de l’enregistrement est sans conteste le chœur ou plutôt les chœurs puisque que la formation de la Radio Néerlandaise se voit renforcée par des hommes du Chœur d’État de Lituanie. Il est impressionnant d’entendre là encore la qualité de fondu de cet ensemble ainsi créé. Aucun décalage, un chant totalement intelligible où le texte est finement dit. Et quelle beauté des timbres que ce soit chez les hommes ou les femmes ! Les chevaliers possèdent toute la noblesse de leur ordre, le ton martial souvent entendu est ici remplacé par une profonde ferveur colorée par toutes les nuances dynamiques dont on peut rêver. Les femmes ne sont pas en reste, aussi à l’aise dans les passages liturgiques que dans l’ensemble des Fleurs. Grande prestation donc. Il faut tout autant saluer les différents petits rôles, qu’ils soient Chevaliers, Écuyers et Fille-Fleurs. Toujours des voix saines, des ensembles parfaitement en place. La voix d’en haut quand à elle sait trouver le ton prophétique qui convient pour sa courte mais superbe intervention tout comme Titurel remplit son rôle avec une beau timbre sombre de basse.

Falk Struckmann (Amfortas)

Falk Struckmann (Amfortas)

Parmi les solistes, il n’y aura finalement que Klingsor qui n’arrive pas à se hisser au niveau de l’ensemble. Avouons le tout de suite, la prestation de Krister St. Hill n’a rien de mauvaise. Mais l’ensemble est d’un niveau si haut… on ne peut se contenter d’être seulement bon. Car ce Klingsor manque de nuances, de subtilité. La voix est sonore, mais manque d’accroche et d’angles, versant vite dans la caricature pour essayer de faire vivre ce diable moyenâgeux. Falk Struckmann à l’inverse montre certes un instrument assez usé tant par sa couleur que par le vibrato légèrement prononcé à certains moments… mais cela aide à créer le personnage d’Amfortas. Grand habitué de ce rôle, Struckmann semble en connaître toutes les facettes. Grisonnant, le chant dépeint parfaitement la lassitude et l’attente de la mort qui mine le chef de cette communauté. Loin d’une composition univoque, cet Amfortas sait montrer toute son autorité ou sa douleur, habitant chaque phrase pour leur donner le plus de sens et de nuances possibles. Grand travail d’un chanteur qui a sûrement ici trouvé son rôle le plus abouti.

Robert Holl (Gurnemanz)

Robert Holl (Gurnemanz)

L’autre vétéran de cette production est le Gurnemanz de Robert Holl. Là encore la voix n’a pas la jeunesse d’un René Pape (dans l’enregistrement contemporain de Valery Gergiev), mais le chanteur possède le personnage à la perfection. Ce chevalier passe admirablement du ton professoral à la hauteur d’un chef pour revenir au paternalisme avec lequel il couve Parsifal. Comme pour Struckmann, le légère sècheresse du timbre est parfaitement adaptée à l’âge et au désespoir du personnage, alors que le troisième acte montrera les capacité de coloration que possède toujours un organe pourtant légèrement fatigué. Mais ces quelques failles qui émaillent le chant sont rachetées par l’impact du texte et un charisme qui impose immédiatement Robert Holl en sage et sachant. Là encore, on reste admiratif devant l’implication dans un rôle : réussir à passer au dessus de ses limites vocales pour donner tout ce relief à un personnage est un tour de force magistral. Holl et Struckmann semblent touchés par la partition : là où le premier semblait perdu dans le rôle du Roi Marke et le deuxième en Wotan, ils retrouvent ici une aisance digne d’il y a une dizaine d’année. Et l’accord de leur conception et même de leur voix est idéal pour signifier la chute de cet ordre perclus de douleurs et vieillissant. vivant sur ses souvenirs de gloire.

Katarina Dalayman (Kundry)

Katarina Dalayman (Kundry)

Face à tous ces hommes, Kundry est le personnage actif. Katarina Dalaymann revient à ce rôle après avoir changé de tessiture : mezzo-soprano à l’origine, elle chante depuis quelques années les rôles de soprano dramatique tels que Brünnhilde avec un beau succès. Première Kundry vue sur scène à l’Opéra Bastille en 2003, les retrouvailles sont personnellement émouvantes et passionnantes. Car la voix semble toujours aussi à l’aise avec cette tessiture hybride. Les quelques aigus sont très bien gérés sans aucune fatigue alors que le grave sonne toujours bien. Le changement de tessiture implique souvent un assèchement de la voix comme Violetta Urmana en est l’exemple. Rien de tel ici. Il semble que la tessiture s’est juste légèrement décalée vers l’aigu sans que le timbre n’en souffre. Il est souvent reproché à cette chanteuse une certaine placidité : il est bien évident que sa Kundry n’a rien à voir avec celles de Martha Mödl ou de Waltraud Meier. Ici les éclats sont moins grands, la sauvagerie plus contrôlée… mais le personnage n’en ait pas moins bien saisi, alternant avec bonheur toute la gamme d’émotions que peut demander le deuxième acte. Mais c’est dans la séduction qu’elle se fait la plus impressionnante avec un timbre rond et chaud. Kundry moins extrême, elle se rapproche de la vision qu’en donnait une Crespin ou une Ludwig, et cette optique se coule parfaitement dans la vision du chef. Avec une voix superbe et prenante, elle donne une vie totalement différente, plus lyrique mais tout aussi frappante que ce que pouvaient proposer les monstres de théâtre qu’étaient Mödl et Meier.

Klaus Florian Vogt (Parsifal)

Klaus Florian Vogt (Parsifal)

Et on termine bien sûr par le rôle titre chanté par Klaus Florian Vogt… C’est peut-être le nom le plus connu de la distribution, mais aussi le plus discuté pour un tel rôle. En effet, le ténor a construit sa réputation sur des rôles plus légers comme Lohengrin ou Stolzing… comment donc peut-il chanter un rôle où se sont illustrés des Vinay, Vickers ou Thomas ? Tout simplement en faisant confiance en son instrument et en mettant à profit son talent de musicien. Se rappelant de ce que le jeune Windgassen chantait le rôle comme il chantait Stolzing, Vogt ne cherche pas à grossir ou assombrir sa voix. Au contraire même, il va jouer avant tout sur ce timbre très clair. Cette vision convient parfaitement au premier acte bien sûr, mais la façon dont le chanteur aborde les moments d’éclats et de doute montrent que Parsifal peut aussi se concevoir de manière plus sobre. La voix étant parfaitement projetée, il n’a aucun effort pour passer l’orchestre dans les moments les plus tendus de la partition. Le personnage semble ici tout droit sorti des écrits du moyen âge, avec un attitude chevaleresque digne de Chrétien de Troyes, même dans les pires moments de doutes. Bien sûr, son entrée rédemptrice au troisième acte est un moment de pure magie tant cette voix semble un baume pour Amfortas. Douce et lumineuse, elle s’élève après la douleur du roi. Le contraste est de plus saisissant entre cette voix pure et les timbres sombres et peu colorés de Struckmann et Holl.

Jaap van Zweden

Jaap van Zweden

Bien sûr cet enregistrement est légèrement atypique si on se réfère à la tradition de Bayreuth : un orchestre très clair et délicat, un Parsifal au chant léger, une Kundry très lyrique… on est loin de la version de 1951 qui a formé bon nombre de wagnériens. Mais cette version de Jaap van Zweden n’en est pas moins passionnante et témoigne de l’évolution du chant wagnérien depuis quelques temps : avec des voix moins robustes mais plus musicales, les personnages se font plus humains et touchant là où les années 50 présentaient des statures immenses et impressionnantes, torches vives des fois mais toujours avec cette distance qu’imposait ces composition inhumaines. Ne pouvant me passer de ces deux conceptions, il est bien difficile de hiérarchiser tant les points de vue sont différents… et est-il besoin de choisir alors que chaque façon d’aborder cette partition permet un abord différent de l’œuvre ? De plus le présent enregistrement bénéficie d’une excellente prise de son, avec une grande clarté et un équilibre parfait des différents pupitres et chanteurs. Cet enregistrement dirigé par Jaap van Zweden est en tout cas une des réussites wagnériennes majeures de ces dernières années.

A noter la présence d’un DVD de 80 minutes présentant quelques passages du concert. Les images qui illustrent cet articles sont extraites de ce DVD.

  • Richard Wagner (1813-1883), Parsifal
  • Parsifal, Klaus Florian Vogt ; Amfortas, Falk Struckmann ; Gurnemanz, Robert Holl ; Kundry, Katarina Dalayman ; Klingsor, Krister St. Hill ; Titurel, Ante Jerkunica ; Erster Gralsritter, Brenden Gunnell ; Zweiter Gralsritter, Thiilo Dalhmann ; Erster Knappe, Julia Westendorp ; Zweiter Knappe, Cécile van de Sant ; Dritter Knappe, Jeroen de Vaal ; Vierter Knappe, Pascal Pittie ; Ein Stimme von oben, Anna Stephany ; Blumenmädchen I, Martina Rüping, Victoria Joyce, Anna Stephany ; Blumenmädchen II, Silvia Vasquez, Ute Ziemer, Barbara Kozelj
  • Netherlands Radio Choir, State Male Chor ‘Latvija’
  • Netherlands Radio Philharmonic Orchestra
  • Jaap van Zweden, direction
  • 4 CD et 1 DVD Challenge Records, CC72519. Enregistré au Concertgebouw d’Amsterdam en Décembre 2010.

L’enregistrement vidéo en direct est disponible en intégralité et en toute légalité sur Youtube. A noter que quelques raccords ont été fait pour la parution en CD. La qualité audio est aussi de bien meilleure qualité.

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