{"id":309,"date":"2014-11-06T17:44:50","date_gmt":"2014-11-06T16:44:50","guid":{"rendered":"http:\/\/erikcarnets.fr\/\/?p=309"},"modified":"2016-10-05T19:34:15","modified_gmt":"2016-10-05T17:34:15","slug":"bru-zane-ressuscite-victorin-joncieres-dimitri","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/erikcarnets.fr\/?p=309","title":{"rendered":"Bru Zane ressuscite Victorin Jonci\u00e8res : Dimitri"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-997 alignleft\" src=\"http:\/\/erikcarnets.fr\/wp-content\/uploads\/dimitri_joncieres-193x300.jpg\" alt=\"dimitri_joncieres\" width=\"193\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/erikcarnets.fr\/wp-content\/uploads\/dimitri_joncieres-193x300.jpg 193w, https:\/\/erikcarnets.fr\/wp-content\/uploads\/dimitri_joncieres.jpg 400w\" sizes=\"auto, (max-width: 193px) 100vw, 193px\" \/>Qui encore conna\u00eet le nom de Victorin Jonci\u00e8res de nos jours\u00a0? Il faut avouer qu&rsquo;il n&rsquo;aura jamais connu le grand succ\u00e8s de certains compositeurs d&rsquo;op\u00e9ras, n&rsquo;ayant pas eu la chance d&rsquo;\u00eatre port\u00e9 par les grandes institutions musicales de son temps comme l&rsquo;Institut de France (o\u00f9 sa candidature fut refus\u00e9e) ou l&rsquo;Op\u00e9ra de Paris (son plus grand succ\u00e8s, le fameux <em>Dimitri<\/em>, fut cr\u00e9\u00e9 au nouveau Th\u00e9\u00e2tre Lyrique et non dans la grande boutique). Alors pourquoi avoir ressorti des rayonnages des biblioth\u00e8ques cette partition\u00a0? Elle est l&rsquo;exemple de ce qui se faisait au Th\u00e9\u00e2tre Lyrique de Vizentini durant les vingt mois o\u00f9 cette institution proposa nombre de cr\u00e9ations audacieuses avec une qualit\u00e9 d\u2019ex\u00e9cution digne de l&rsquo;Op\u00e9ra. Premier grande cr\u00e9ation de cette salle, il se devait d&rsquo;\u00eatre propos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute\u00a0!<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Cr\u00e9\u00e9 en 1876, <em>Dimitri<\/em> paye un lourd tribu au style du Grand Op\u00e9ra. De par sa structure en cinq actes, son sujet historique, l&rsquo;abondance de r\u00f4les et les immenses d\u00e9cors qu&rsquo;elle n\u00e9cessite, cette \u0153uvre pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un ni\u00e8me avatar de ce style. Et pourtant il n&rsquo;y a pas qu&rsquo;un bel ouvrage d&rsquo;un sage faiseur ici, mais bien l\u2019\u0153uvre d&rsquo;un compositeur dramatique de belle tenue. Jonci\u00e8res ne poss\u00e8de pas le g\u00e9nie m\u00e9lodique d&rsquo;un Gounod (<em>Cinq-Mars<\/em>, cr\u00e9\u00e9 l&rsquo;ann\u00e9e suivante) ni l&rsquo;\u00e9motion d&rsquo;un Massenet (<em>Le Roi de Lahor<\/em>, cr\u00e9\u00e9 aussi l&rsquo;ann\u00e9e suivante), mais il poss\u00e8de un grand sens du drame et frappe par la justesse des situations et des interventions des diff\u00e9rents personnages. La musique n&rsquo;essaye pas de singer un quelconque folklore slave, mais se d\u00e9veloppe de mani\u00e8re tr\u00e8s originale pour l&rsquo;\u00e9poque, s&rsquo;inspirant du mod\u00e8le revendiqu\u00e9 qu&rsquo;est Richard Wagner, mais sans oublier que Meyerbeer avait auparavant mis au point bon nombres de pratiques \u00e0 l&rsquo;effet dramatique parfait. Ainsi la modernit\u00e9 de Wagner ne viendra que rarement se faire sentir par quelques th\u00e8mes r\u00e9currents et un orchestre fort pr\u00e9sent. Le chant \u00e9vite aussi la d\u00e9monstration (sauf lorsqu&rsquo;elle sert le drame comme la cabalette de Lusace, le m\u00e9chant de l&rsquo;histoire) pour privil\u00e9gier un lyrisme d\u00e9clamatoire \u00e0 grands traits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;histoire reprend une trag\u00e9die inachev\u00e9e de Schiller (<em>Demetrius<\/em>) et montre l&rsquo;histoire de Dimitri, port\u00e9 au le pouvoir par un jaloux et une ambitieuse, aim\u00e9 d&rsquo;une femme et espoir d&rsquo;une m\u00e8re. Orphelin \u00e9lev\u00e9 dans un couvent, il aime Marina et est aim\u00e9 de la puissante Vanda. Lorsque le Comte de Lusace lui annonce qu&rsquo;il est fils d&rsquo;Ivan IV et donc successeur l\u00e9gitim\u00e9 du tr\u00f4ne de Russie usurp\u00e9 par Boris Godounov, le jeune homme ne pense plus qu&rsquo;\u00e0 retrouver sa m\u00e8re prisonni\u00e8re du Tsar puis \u00e9pouser sa bien-aim\u00e9e Maria&#8230; en essayant de ne pas froisser sa protectrice Vanda. Manipulateur avis\u00e9, Lusace menace Dimitri de r\u00e9v\u00e9ler qu&rsquo;il n&rsquo;est en rien le fils d&rsquo;Ivan s&rsquo;il refuse d&rsquo;\u00e9pouser Vanda. Car si Marpha (\u00e9pouse d&rsquo;Ivan et m\u00e8re de Dimitri) souhaite voir en cet homme son fils et son vengeur, un doute plane sur la v\u00e9ritable filiation. Dimitri refuse d&rsquo;\u00e9pouser Vanda et tente de tuer Lusace. Alors qu&rsquo;il va se faire couronner, Marpha h\u00e9site \u00e0 jurer sur l&rsquo;\u00e9vangile qu&rsquo;il est bien son fils et Lusace, sur un signe de Vanda, frappe Dimitri qui meurt sans conna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00f4le-titre est avant tout ballot\u00e9 par trois femmes et un homme\u00a0: Dimitri fait tout pour \u00e9pouser Marina, pour sauver celle qu&rsquo;il pense \u00eatre sa m\u00e8re&#8230; et doit lutter contre Vanda et Lusace. Contre toute attente ce sont donc ces personnages secondaires si l&rsquo;on peut dire qui portent la v\u00e9ritable trag\u00e9die en eux, qui sont les plus d\u00e9velopp\u00e9s et mis en valeur par le compositeur. Les portraits des trois femmes par exemple sont superbement dessin\u00e9s et contrast\u00e9es par des types d&rsquo;\u00e9critures : soprano lyrique pour l&rsquo;amoureuse Marina, soprano froid et dramatique pour l&rsquo;ambitieuse Vanda, et enfin une superbe voix d&rsquo;alto pour la douloureuse Marpha. Face \u00e0 elles, Dimitri se r\u00e9v\u00e8le bien p\u00e2le dans la caract\u00e9risation. Au contraire le Comte de Lusace est par trop caricatural dans sa m\u00e9chancet\u00e9. On notera l&rsquo;importance du ch\u0153ur qui se voit confi\u00e9 de superbes moments \u00e0 plusieurs voix tr\u00e8s bien agenc\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Chaque acte varie les ambiances et les situations et c&rsquo;est l\u00e0 une des forces de cette \u0153uvre\u00a0: en multipliant les personnages principaux (car il faut bien avouer que cinq r\u00f4les se partagent le haut de l&rsquo;affiche), le compositeur et son librettiste permettent une belle vari\u00e9t\u00e9 de duos, d&rsquo;affrontements ou de situations. La musique peut para\u00eetre l\u00e9g\u00e8rement trop d\u00e9monstrative \u00e0 certains moments, versant plus vers la pompe que la d\u00e9licatesse, mais la partition r\u00e9v\u00e8le aussi des moments d&rsquo;une haute inspiration comme l&rsquo;air de Dimitri face \u00e0 Moscou au loin, ou encore les doutes de Marpha alors qu&rsquo;elle n&rsquo;ose esp\u00e9rer le retour de son fils. Les grandes sc\u00e8nes populaires sont parfaitement ma\u00eetris\u00e9es et poss\u00e8dent un bel impact qui n&rsquo;est pas sans rappeler l&rsquo;effet que peuvent avoir certains passages du <em>Boris Godounov<\/em> de Moussorgsky par l&rsquo;importance du ch\u0153ur et de l&rsquo;orchestre dans les grandes sc\u00e8nes de foule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma\u00eetres d&rsquo;\u0153uvres de cette r\u00e9surrection, le Palazetto Bru Zane et Herv\u00e9 Niquet ont r\u00e9unis un distribution tr\u00e8s impressionnante pour des r\u00f4les taill\u00e9s pour les plus grandes voix de l&rsquo;\u00e9poque de la cr\u00e9ation. On est saisi par la pertinence dans le choix de chaque timbre ou voix \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;un seul r\u00f4le. Les r\u00f4les secondaires sont magnifiquement tenus avec en particulier les trois basses Nicolas Courjal, Julien V\u00e9ron\u00e8se et Jean Teitgen qui se montrent les dignes h\u00e9ritiers de la grande tradition des basses fran\u00e7aises tels que Jacques Mars, Xavier Depraz ou leur pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Andrew Foster-Williams poss\u00e8de le grain et la pr\u00e9sence pour camper le personnage odieux qu&rsquo;est le Comte de Lusace. On aurait juste esp\u00e9r\u00e9 un peu plus de retenu dans sa composition qui se r\u00e9v\u00e8le presque sur-jou\u00e9e \u00e0 certains moments pour vraiment sonner juste. A l&rsquo;inverse Philippe Talbot se repose uniquement sur sa superbe voix de t\u00e9nor clair pour composer un Dimitri noble et jeune. Chaque note est soign\u00e9e et pes\u00e9e sans jamais forcer l&rsquo;instrument malgr\u00e9 un r\u00f4le qui demande \u00e0 la fois h\u00e9ro\u00efsme et d\u00e9licatesse. Ce t\u00e9nor poss\u00e8de tout pour triompher dans nombre de r\u00f4les du r\u00e9pertoire fran\u00e7ais dont il conna\u00eet le style.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les trois femmes de l&rsquo;\u0153uvre se voient camp\u00e9es par des voix et des temp\u00e9raments tr\u00e8s diff\u00e9rents. Jennifer Borghi est une habitu\u00e9e des r\u00f4les dramatiquement exigeants, souvent noirs et passionn\u00e9s. Ici sa Vanda se trouve superbement servie par cette voix un peu s\u00e8che et droite o\u00f9 le texte cingle et claque avec toute l&rsquo;autorit\u00e9 requise. La chanteuse domine le plateau par son charisme toujours aussi impressionnant. Gabrielle Philiponet poss\u00e8de au contraire la rondeur et jeunesse de timbre pour le personnage amoureux de Marina. Uniquement pr\u00e9occup\u00e9e par son amour, la jeune femme prend vie avec un instrument superbe et une diction soign\u00e9e. Mais la prestance ne peut rivaliser avec celle de Vanda et tant mieux car on voit ici ce qui peut charmer Dimitri\u00a0: une jeune femme passionn\u00e9e et douce. Nora Gubisch est sans doute la chanteuse la plus connue de la distribution, et sa prestation est comme toujours impressionnante d&rsquo;investissement dramatique. Mais le superbe r\u00f4le de Marpha semble l\u00e9g\u00e8rement trop grave pour elle. Jamais elle ne peut s&rsquo;\u00e9lever dans son registre aigu et le grave sonne r\u00e9guli\u00e8rement sourd. Mezzo avant tout, la chanteuse est oblig\u00e9e de composer uniquement avec son m\u00e9dium et son grave. Le chant semble donc l\u00e9g\u00e8rement tass\u00e9, manquant un peu de libert\u00e9 car jamais \u00e9clatant comme peuvent l&rsquo;\u00eatre les aigus de la chanteuse. Voici donc la r\u00e9serve sur la distribution. Il aurait fallu trouver une voix plus grave pour vraiment rendre justice \u00e0 ce r\u00f4le. Une authentique alto ou au moins une mezzo-soprano dramatique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Herv\u00e9 Niquet a b\u00e2ti sa r\u00e9putation dans le r\u00e9pertoire baroque, mais il se montre depuis quelques ann\u00e9es tr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;aise dans le r\u00e9pertoire romantique. Il nous prouve encore ici combien sa nature dramatique est adapt\u00e9e \u00e0 cette p\u00e9riode. A la t\u00eate d&rsquo;un orchestre r\u00e9actif et color\u00e9, il donne vie \u00e0 la partition sans lourdeur et avec une \u00e9nergie fort bienvenue. Toujours juste et dramatiquement ad\u00e9quat, sa direction r\u00e9v\u00e8le une partition originale et th\u00e9\u00e2trale sans les lourdeurs que peut parfois susciter le Grand Op\u00e9ra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame si l&rsquo;on ne peut dire que cette r\u00e9surrection est une d\u00e9couverte fondamentale, elle s&rsquo;inscrit tout de m\u00eame dans l&rsquo;histoire de la musique ne serait-ce que par l&rsquo;exemple de ce qu&rsquo;\u00e9taient les compositeurs secondaires de l&rsquo;\u00e9poque, les compositeurs qui n&rsquo;\u00e9taient pas encadr\u00e9s par les institutions et avaient donc plus de libert\u00e9 dans le style et la structure des op\u00e9ras. Avec une telle \u00e9quipe pour lui redonner vie, la partition de Jonci\u00e8res se montre fort int\u00e9ressante par le g\u00e9nie dramatique qui s&rsquo;en d\u00e9gage. Le Palazetto Bru Zane ne nous donne pas une p\u00e9pite cach\u00e9e mais un tr\u00e8s bel ouvrage et continue donc \u00e0 documenter la vie musicale fran\u00e7aise du XIX\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<ul>\n<li>Victorin Jonci\u00e8res (1839-1903), Dimitri<\/li>\n<li>Dimitri, Philippe Talbot ; Marina, Gabrielle Philiponet ; Marpha, Nora Gubicsh ; Le Comte de Lusace, Andrew Foster-Williams\u00a0; Vanda, Jennifer Borghi ; L&rsquo;Archev\u00eaque Job, Nicolas Courjal\u00a0; Le Prieur, Julien V\u00e9ron\u00e8se\u00a0; Le Roi de Pologne, Jean Teitgen\u00a0; Le chef des boh\u00e9miens-un officier, Joris Derder\u00a0; Une dame d&rsquo;honnur, Lore Binon<\/li>\n<li>Flemish Radio Choir<\/li>\n<li>Flanders Opera Children&rsquo;s Chorus<\/li>\n<li>Brussels Philharmonie<\/li>\n<li>Herv\u00e9 Niquet, direction<\/li>\n<li>2 CD Ediciones Singulares, ES 1015. Enregistr\u00e9 \u00e0 la Salle Flagey de Bruxelles du 18 f\u00e9vrier au 1<sup>er<\/sup> mars 2013.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qui encore conna\u00eet le nom de Victorin Jonci\u00e8res de nos jours\u00a0? 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