Written on Skin, contemporain mais déjà presque au répertoire!

En juillet 2012, le Festival d’Aix-en-Provence voyait la création d’un opéra contemporain qui restent souvent lettre morte après quelques représentations. Written on Skin de George Benjamin bénéficiait d’une distribution de haute volée et d’une mise en scène très intelligente. Bien sûr quelques reprises étaient prévues étant donné que la commande n’était pas que du festival seul… mais depuis, l’ouvrage semble s’être installé comme l’opéra récent le plus joué, bénéficiant même de quatre nouvelles productions scéniques après l’originale, preuve de son entrée progressive au répertoire de plusieurs maisons d’opéras. Pourtant l’ouvrage n’est pas simple d’accès ni simple à monter, ayant été composé pour de fortes personnalités et un orchestre très riche. Le livret de Martin Crimp n’aide pas forcément à rentrer dans une histoire très lointaine et qui pourrait laisser de marbre les contemporains. Mais il semble que l’ouvrage plaise et voici donc ce qui restera sûrement comme la création des années 2010 dans le domaine de l’opéra. Durand le Festival Présence consacré au compositeur George Benjamin, voici que nous était proposé pour la deuxième fois en quelques années cet opéra, mais cette fois dans une salle de concert et non plus dans une salle de théâtre comme cela avait été le cas en 2013 à l’Opéra-Comique.

Le livret de cet opéra s’inspire d’une histoire d’Occitanie du XIIIè siècle. Un homme riche, le Protecteur, demande à un enlumineur de rédiger et décorer un livre ventant sa réussite et sa maison. Il possède en effet des biens ainsi qu’une femme soumise, Agnès, mariée très jeune. Le jeune scribe accepte et fait ainsi son entrée dans la maison le temps de réaliser son œuvre. Marie, belle-sœur de l’épouse, et son mari se moquent de cette perte d’argent mais le Protecteur est trop fier de lui pour accepter de telles critiques, ne pensant qu’à la gloire que cela lui rapporte. Sa femme va un jour rendre visite au jeune homme et voyant un de ses dessins représentant Eve, elle lui demande s’il saurait dessiner une vraie femme. Le jeune garçon ne sait que répondre, mais quelques temps après il montre son ouvrage où elle finit par se reconnaître. Face à ce jeune homme, elle n’est pas la même femme oppressée que face à son mari et libérée, elle se donne à lui. Des songes montrent au Protecteur sa femme dans les bras de l’enlumineur et alors qu’il lui demande des comptes, le garçon répond que c’est avec la sœur de sa femme, Marie, qu’il a une relation. Voici donc le mari rassuré, mais Agnès se précipite chez le garçon pour lui demander des comptes sur son infidélité. Malgré l’explication du garçon, Agnès n’accepte pas qu’il ait menti même pour la protéger et lui demande de révéler la vérité à son mari. L’enlumineur va donc donner une lettre au mari expliquant la relation qu’il entretient avec sa femme. De colère, le Protecteur va le poursuivre dans son refuge et lui arrache le cœur avant de le servir à manger à sa femme. Apprenant ce qu’elle vient de manger, Agnès refuse de parler de dégout étant donné que c’est son amant… hors de lui, l’homme va pour la tuer, mais elle préfère se jeter par la fenêtre.

Enregistrement de la première représentation de l’ouvrage le 7 juillet 2012 à Aix-en-Provence (Barbara Hannigan, Bejun Mehta, Christopher Purves, George Benjamin).

Tout au long de cette histoire, des anges interviennent pour raconter ou aider à montrer l’histoire. Mais ce qui est plus frappant dans ce livret est sa construction en elle-même. Car tout au long de l’œuvre il y a comme une distance qui est installée entre le public et l’histoire. Chacun des personnages se raconte plus qu’il ne vit l’histoire. Combien de fois entend-on « La femme dit » avant que justement la femme ne parle. Ainsi, c’est vraiment une légende qui est dite par quelques artistes qui passent sans transition du narrateur au personnage. Cette façon de tenir à distance permet certes de bien se concentrer sur chacune des figures de la pièce, mais rompt régulièrement l’émotion, nous ramenant à une reconstitution presque clinique du drame qui se noue dans l’ouvrage. Martin Crimp a sans doute voulu ainsi frapper par la froideur des évènements, lui enlevant une grande partie du pathos qui pourrait frapper l’auditeur.

Captation à Londres de la production d’Aix-en-Provence en 2013(Barbara Hannigan, Bejun Mehta, Christopher Purves, George Benjamin, Katie Mitchell).

La musique de Sir George Benjamin est certes contemporaine, mais elle plonge tout de même dans la musique anglaise du milieu du siècle avec Benjamin Britten mais surtout Michael Tippett dont on retrouve par moment cette façon de raconter tout en vivant le drame. En effet, on retrouvait cette façon de faire dans A Child of Our Time mais on retrouve aussi des sonorités et des façons de traiter l’orchestre. Sinon, nous sommes loin de la dissonance constante ou des mélodies brusques. Certes le langage est moderne, mais Sir George Benjamin semble vouloir tout de même parler au plus grand nombre avec des moments lyriques superbes. Il est aussi à noter cette fusion totale des chanteurs et de l’orchestre à de nombreux moments : combien de notes filées sont amorcées par la soprano ou le contre-ténor avant d’être terminées par un vent de l’orchestre dans une continuité parfaite ? L’orchestre alterne puissance agressive des sentiments et moments de calme. On retiendra ainsi bien sûr les quelques moments où l’orchestre se réduit à la viole de gambe et à l’harmonica de verre : le temps se suspend alors pour nous plonger à la fois dans l’histoire musicale par l’instrument à corde, mais aussi un monde irréel avec ces couleurs froides de l’harmonica de verre. Nous sommes ainsi promenés entre des archaïsmes savamment habillés et des grands passages beaucoup plus secs musicalement. De même, les lignes de chant sont parfois hachées ou juste murmurées alors que d’autres instants montrent des envolées et des discours qui semblent sorti des opéras du début du vingtième siècle. Ce sont souvent les anges qui se montrent les plus modernes dans leur traitement comme lors du songe du Protecteur où ils lui surlignent certains moments à l’oreille alors que les voix se font chuintantes et cassantes. La partition est donc moderne à n’en point douter, nous sommes loin d’un pastiche de l’ancien… mais elle est aussi parfaitement accessible à quelqu’un qui est habitué au dernier romantisme de Strauss ou Schoenberg par exemple. Ceci explique sans doute la popularité de cet ouvrage actuellement.

Bejun Mehta (L’Ange 1), Aix-en-Provence en 2012 (mise en scène de la création).

Difficile de parler de la direction musicale, mais ce que l’on peut dire c’est que malgré l’acoustique assez peu favorable aux voix dans cette Salle Pierre Boulez, George Benjamin a toujours réussi à faire passer le chant, que ce soit par l’orchestration mais aussi par la direction attentive. Il faut aussi saluer les musiciens solistes bien sûr comme Romina Lischka à la viole de gambe ou Philipp Alexander Marguerre à l’harmonica de verre… mais c’est en fait tout l’Orchestre Philharmonique de Radio-France qui semblaient particulièrement impliqué dans cette exécution, faisant ressortir les nombreux détails mais aussi donnant une interprétation vraiment très expressive par des sonorités si particulières. Une grande partie du spectacle était vraiment dans cet orchestre qui jouait totalement alors que la mise en espace de Dan Ayling restait par trop simpliste. En effet, si les personnages se croisent et se répondent, je doute que les chanteurs aient eu besoin d’une direction d’acteur, tous l’ayant chanté à un moment ou à un autre en version scénique pour les trois personnages principaux. Mais nous avons tout de même un spectacle, certes minimaliste et qui n’apportait pas grand-chose à la compréhension… mais qui évite de voir les chanteurs fixés derrière leurs partitions.

Barbara Hannigan (Agnès), Bejun Mehta (L’Enfant), Londres en 2013 (mise en scène de la création).

Les deux anges de Victoria Simmonds et Nicholas Sharratt nous font au début craindre le pire tant le volume semble limité et la projection hésitante. Placer les chanteurs sur le devant de la scène aurait été une erreur étant donné l’acoustique de la salle ? Mais rapidement, soprano comme ténor se montrent beaucoup plus sonores avec entre autre les personnages de Marie et John. Mais c’est surtout par leur présence et la variété des accents qu’ils frappent, sachant tout autant user d’un chant blanc et dénué d’émotion que se montrer ces esprits du mal qui poussent le Protecteur à douter.

Ross Ramgobin (Le Protecteur), Patrick Terry (L’Enfant), Lauren Fagan (Agnès), Londres en 2017.

Le Protecteur justement était chanté par le jeune Ross Ramgobin. La voix n’a peut-être pas toute la morgue et la violence que l’on peut attendre du personnage du Protecteur, mais il possède assez de caractère et de puissance pour montrer son pouvoir. L’implication du chanteur semble constante avec une voix qui remplit bien la salle alors que le texte reste parfaitement compréhensible. Doutes ou ordres sont exprimés avec beaucoup d’aisance sur un texte parfois peu facile à habiter sans outrance.

Georgia Jarman dans le rôle d’Agnès en 2017 au Royal Opera House de Londres (mise en scène de la création).

Agnès devait à la base être chantée par Barbara Hannigan, créatrice du rôle en 2012. Mais contrainte à annuler pour des raisons personnelles, elle est remplacée par Georgia Jarman qui avait déjà chanté le rôle à Venise en septembre dernier entre autre. Sans avoir entendu la créatrice, on se demande si on a vraiment perdu au change tant la soprano se montre impressionnante d’investissement mais aussi vocalement ! Le rôle a sans aucun doute été composé pour la voix de Barbara Hannigan : on y retrouve ces sauts de notes qu’elle affectionne tant, ces aigus droits et expressifs, et même un certain rythme de déclamation qui nous ferait presque penser que c’est finalement elle qui se trouve sur scène. Mais tout en se pliant à cette écriture si personnalisée, Georgia Jarman se montre différente de par le matériel vocal plus généreux et lyrique. En effet, la chanteuse chante aussi des répertoires beaucoup plus anciens comme par exemple le bel-canto de Donizetti (Maria Stuarda, Lucia di Lammermoor,…). Et l’on retrouve bien par la technique les témoignages de la fréquentation de ces compositeurs. La voix a déjà une aisance dans l’aigu qui lui permet d’assumer des suraigus assez inhumains par la dynamique demandée mais aussi la longueur de souffle. Mais jamais elle ne va trembler, se lançant totalement dans une partition toute en chausse-trappe dont elle se sort par une technique qui semble parfaitement s’adapter à des figures différentes du bel-canto. Prestation redoutablement efficace et d’une grande force pour ce rôle d’Agnès, tantôt prostrée et tantôt tentatrice redoutable.

Tim Mead (L’Enfant), Barbara Hannigan (Agnès) en 2015 à New-York dans la mise en scène de la création.

Ange et Enlumineur (jeune garçon), Tim Mead avait un double rôle qui s’inscrit dans le même langage lumineux. On pouvait craindre que la voix du contre-ténor ne se perde dans la vaste salle de la Philharmonie, mais dès les premières notes qui s’élèvent miraculeusement en harmonie avec l’orchestre, on est frappé combien la voix est solide et projetée. Aucun souci pour l’entendre du haut du second balcon et elle conserve cette fermeté tout au long de la représentation. La pureté du timbre, la beauté de la ligne… nous sommes véritablement face à un ange aux extrémités de la partition… mais cette douceur sait prendre vie pour montrer les émotions de cet enfant qui semble découvrir l’amour alors que l’on finit par moment par douter de sa pureté immaculée. Le rôle a été écrit pour Bejun Mehta… et si les deux contre-ténors ont une musicalité assez comparable, ils ne s’appuient pas sur la même voix. Le timbre moins beau de Bejun Mehta est rattrapé par des nuances toujours admirables de sensibilités alors que Tim Mead n’a pas exactement cette profondeur d’interprétation tout en proposant un chant superbe plastiquement. Mais dans les deux cas, le résultat est superbe. Et ce qu’a produit Tim Mead est assez phénoménal. Il avait déjà impressionné dans Jephtha il y a quelques temps à l’Opéra Garnier, mais sa prestation ici est encore plus marquante.

Belle découverte que ce Written on Skin de George Benjamin. Si l’opéra peut ne pas totalement convaincre les tenants d’un modernisme plus appuyé ou au contraire les réticents au vingtième siècle en musique, je dois avouer que cet entre-deux m’a assez intéressé. Bien sûr, il faut s’adapter à l’écriture et au style. Mais une fois que l’on est dedans, voici qu’un monde s’ouvre… un monde perturbant vu ce qui se déroule sous nos yeux, mais portés par une équipe au plus haut comme c’était le cas à la Philharmonie de Paris, le concert passe tout seul. Il faudra donc regarder le DVD enregistré à Londres pour retrouver en plus la mise en scène de la création alors que le disque ne garde la mémoire que de la partie musicale de cette création.

Enregistré, ce concert a été diffusé en direct et est en ré-écoute sur France-Musique!

  • Paris
  • Grande salle Pierre Boulez, Philharmonie de Paris
  • 14 février 2020
  • George Benjamin (1960), Written on Skin, opéra en trois parties
  • Mise en espace, Dan Ayling
  • The Protector, Ross Ramgobin ; Agnès, Georgia Jarman ; Angel 1 / The Boy, Tim Mead ; Angel 2 / Marie, Victoria Simmonds ; Angel 3 / John, Nicholas Sharratt
  • Orchestre Philharmonique de Radio-France
  • Sir George Benjamin, direction

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